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La commune de Paris, 140 ans après (2)




Ce que tous veulent, c’est achever la Révolution, grâce à l’établissement d’une République démocratique et sociale, laïque, décentralisée, qui garantisse les libertés individuelles et collectives, l’égalité sociale, une réelle souveraineté du peuple, reposant sur l’autonomie des groupes, la participation la plus complète de tous aux affaires politiques et bien sûr l’instruction publique et obligatoire pour tous. Bref, une « vraie » République, égalitaire et libertaire, patriotique et universaliste, favorisant l’autonomie et l’auto-organisation des citoyens et des travailleurs, et surtout profondément, passionnément démocratique. Leur idéal démocratique, hérité des sans-culottes, inclut une préférence pour la démocratie directe, ce qui explique la création de multiples comités de citoyens pour gérer les affaires dans les arrondissements, les quartiers, la Garde nationale et parfois les entreprises, l’intensité des débats dans les clubs, mais aussi le désir de réduire le plus possible la distance entre représentants et représentés, d’imposer la révocabilité des élus (simples mandataires, commis du peuple), le mandat impératif, l’élection des fonctionnaires. Ce programme politique, il est vrai, n’a pas toujours été respecté ni mis en pratique. Cet idéal communard est en tout cas le résultat de près d’un siècle de réflexions et de combats, héritier de 1793 (notamment de sa Constitution et de sa Déclaration des droits), des sans-culottes, des « communistes » des années 1840 (Constantin Pecqueur, Victor Considérant), des Montagnards de 1848-49, enrichi par la pensée de Proudhon et le combat syndical ouvrier. La Commune, vraie révolution du XIXème siècle français.
 
LA COMMUNE, UN EVENEMENT SOCIALISTE ?
 
Au-delà des débats, très vifs, sur la Commune, sa nature, son échec, engagés dès
1871, tout le mouvement ouvrier et socialiste voit dans la Commune une nouvelle aube, le prélude de la révolution à venir. Ils en font leur principale référence historique. Or, force est de constater que, prise globalement, la Commune, dans ses fondements comme ses objectifs, est moins socialiste que républicaine. Non qu’il faille opposer les deux, bien au contraire ; mais si tous les communards sont de fervents républicains (on a vu ce qu’était ce républicanisme), tous ne sont pas socialistes. L’ennemi du communard c’est le prêtre (l’anticléricalisme est virulent), le serviteur de l’Etat répressif, le propriétaire, l’oisif, celui qui se met « au-dessus du peuple », plus que le patron. L’oeuvre de la Commune, forcément limitée, est elle aussi surtout républicaine, anticipant sur la IIIème République : abolition des armées permanentes, service militaire obligatoire pour tous, séparation de l’Eglise et de l’Etat, instruction laïque, gratuite et obligatoire, création d’un enseignement professionnel, ouvert aux femmes, gratuité de la justice. Des mesures sociales furent également prises, notamment par la Commission du travail, composée de socialistes révolutionnaires résolus comme Fränkel et Malon : moratoire sur les loyers et les échéances commerciales, réorganisation du Mont-de-piété, suppression du travail de nuit des boulangers, des amendes et retenues sur salaires.
Socialiste, la Commune le fut en partie, grâce aux Internationaux, qui cherchèrent à réaliser « l’émancipation des travailleurs » à travers l’organisation du travail « par les travailleurs eux-mêmes ». La « Sociale », pour eux, se construit autour de l’association ouvrière, qui doit gérer et organiser la production, la puissance publique (ici la Commune) les soutenant par le crédit et ses commandes. Le 16 avril est ainsi adopté un décret qui prévoit la confiscation des ateliers abandonnés par leurs patrons et leur remise en marche par les ouvriers organisés en chambres syndicales.
C’était là un début de syndicalisation des moyens de production et, on peut le dire, une forme d’autogestion. La mise en œuvre fut très limitée, le temps ayant manqué.
Une proclamation de l’Union des femmes, très avancée dans ses conceptions comme ses réalisations dans la voie du socialisme, exprime bien cet idéal démocratique et socialiste : « Pas de devoirs sans droits, pas de droits sans devoirs !
Nous voulons le travail, mais pour en garder le produit ! Plus d’exploiteurs, plus de maîtres ! Le travail et le bien-être pour tous, le gouvernement du peuple par lui-même.
Vivre libres en travaillant ou mourir en combattant ».
Si la Commune ne fut donc pas pleinement une révolution socialiste, on peut cependant dire qu’elle fut un événement majeur pour les socialistes et qu’elle a été construite comme événement socialiste. La répression de la Commune a contribué à éloigner durablement une partie du mouvement ouvrier de la République, symbolisant pour beaucoup la réalité et la violence de la lutte de classes. En exil ou au bagne, nombreux sont les anciens communards qui s’engagent complètement dans le combat socialiste, qu’ils suivent l’anarchisme de Bakounine, le marxisme (importé à leur retour en France par certains proscrits) ou les multiples tendances d’un socialisme français renaissant et recomposé. Après 1880, le renouveau militant et idéologique n’empêche pas les communards de jouir d’un grand prestige. En témoigne la foule considérable qui assiste à l’enterrement de Jules Vallès en 1885. Il est aussi frappant de constater que nombre de leaders socialistes de la IIIèmeRépublique sont d’anciens communards : que ce soient les indépendants Jules Vallès, Benoît Malon ou Lissagaray, les possibilistes Paul Brousse et Jean Allemane, les blanquistes Emile Eudes et Edouard Vaillant, les marxistes Paul Lafargue et Jules
Guesde ou les anarchistes Elisée Reclus et Louise Michel, tous ont soutenu ou combattu pour la Commune de Paris. Et chez les possibilistes, allemanistes ou blanquistes, les principes chers aux communards sont encore bien présents.
Que d’autres que les socialistes aient pu parfois se reconnaître dans la Commune n’enlève rien au fait qu’elle devint pour l’essentiel un monopole du mouvement ouvrier et socialiste. A travers l’historiographie, les interprétations (notamment celles de Marx, Engels, Bakounine, Lénine ou Trotski) ou les commémorations dont elle fut l’objet, la Commune fut (re)construite comme événement socialiste, annexée tout entière dans le camp socialiste, seul il est vrai à s’en réclamer. D’ailleurs, fait unique, malgré des divergences d’interprétation très importantes, toutes les mouvances de cette famille politique la célèbrent : socialistes, communistes (staliniens, trotskistes ou non-léninistes), anarchistes, maoïstes, etc. Transformée en véritable mythe par la Semaine sanglante, qui lui a donné une dimension de martyr et a préservé son innocence, la Commune en est venue à être un marqueur identitaire de la gauche socialiste, tant comme référence historique obligée que par un des poèmes qui exprime le mieux l’esprit communard, L’Internationale d’Eugène
Pottier. Cette mémoire s’est également construite autour du traditionnel « pèlerinage » au Mur des Fédérés, qui était l’occasion de mobiliser les masses et de créer un rituel identitaire fort et distinctif. Après la phase de lutte identitaire et politique entre socialistes et communistes autour de la mémoire de la Commune, marquée par des cortèges séparés ou la tentative du Parti communiste français pour s’approprier totalement l’événement (symboliquement, son premier candidat aux présidentielles de 1924 est le vieux communard Zéphirin Camélinat), le cortège unitaire de 1936, juste après la victoire du Front Populaire, qui rassemble près de 500 000 personnes, marque l’apogée du rituel et de la capacité mobilisatrice de la mémoire de la Commune. Si par la suite cette mémoire continue d’être mobilisée et de mobiliser, elle a toutefois moins d’importance dans le mouvement ouvrier, d’autres événements historiques ayant pris le relais.
Après avoir symbolisé pour tant de gens l’espoir d’un monde nouveau, la Commune de Paris appartient aujourd’hui définitivement à un autre monde, à une autre époque. Dégagée des surinvestissements politiques dont elle était l’objet, les historiens actuels la replacent dans toute la complexité et la richesse du XIXème siècle et préfèrent étudier la mémoire tumultueuse de l’événement plutôt que d’y chercher des « leçons ». Largement écartée de la mémoire républicaine, la Commune mérite pourtant d’être réinscrite dans l’histoire du républicanisme, du socialisme, de la démocratie, bref dans l’histoire des gauches. De ce point de vue, si la Commune peut avoir une quelconque « actualité », c’est par les questions qu’elle pose à notre démocratie. L’idéal démocratique des communards, qui entendaient donner toute son étendue à la souveraineté du peuple et faire participer le plus possible, le plus directement possible, tous les citoyens (et même les étrangers…) à la politique, permet en effet de mettre en perspective l’identification, trop peu questionnée, de la démocratie à sa forme représentative – construite pour une part juste après, et d’une certaine manière contre, la Commune. Cette dernière est aussi questionnement démocratique dans la mesure où on peut y lire une tentative pour retrouver et affirmer la radicalité fondamentale de la démocratie, son « scandale » originel selon Jacques Rancière, c’est-à-dire le gouvernement des « n’importe qui », de la multitude, l’affirmation égalitaire du droit (et de la capacité) de tous à gouverner, à discuter et décider. « Nous ne sommes rien, soyons tout ! » dit L’Internationale.
 

* Historien, doctorant à l’EHESS
Article publié par la Fondation Jean-Jaurès

Par Timothée Trouwborst *
Jeudi 4 Août 2011

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