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La bataille mondiale de l’information




Lorsque, jeudi dernier, le Président Obama a prononcé son discours adressé au monde arabe, des experts de la Maison-Blanche et du Département d’Etat étaient branchés sur Al-Jazeera en arabe et Al-Jazeera English. Ces deux chaînes de télévision influencent, en effet, la manière dont les opinions publiques arabes, mais aussi les élites globales anglophones jugent la politique américaine au Moyen-Orient.
Il y a longtemps déjà que la version arabe d’Al-Jazeera bouscule l’ordre médiatique au Proche-Orient. Et c’est tout naturellement, comme par défaut, qu’elle est devenue la compagne de route des révolutions tunisienne, égyptienne ou libyenne.
A l’époque de l’administration Bush, la chaîne avait mauvaise presse aux Etats-Unis. Le secrétaire à la Défense, Donald Rumsfeld, l’avait accusée de pratiquer un journalisme «vicieux et inexcusable». Plus récemment, Al-Jazeera a encore été accusée de partialité : « radicalement hostile aux régimes d’Afrique du Nord, complaisante avec les monarchies du Golfe», nous résumait un diplomate européen.
Lancée en 2006, Al-Jazeera English (AJE) a presque réussi à dissiper ces doutes. «Vous pouvez ne pas être d’accord avec elle, a déclaré la secrétaire d’Etat Hillary Clinton lors d’une audition au Congrès en mars dernier, mais elle offre une véritable information vingt-quatre heures sur vingt-quatre».
Au contraire de sa grande sœur qui évolue essentiellement au sein des pays et des diasporas arabes, AJE se bat sur la scène globale de l’information. Relayée par les autres plateformes médiatiques – Twitter, Facebook, Internet –, elle est au cœur de l’actualité la plus décisive, au centre de toutes les batailles des images et des idées. Et elle s’impose comme l’une des chaînes de référence mondiales. «Al-Jazeera English est en tête dans la bataille de l’information globale», a reconnu Hillary Clinton.
Dans une récente étude comparative des chaînes globales d’information, l’école de journalisme de Columbia (New York) lui a accordé des notes très généreuses : 5/5 pour la crédibilité, la présentation et la couverture des grands événements de 2011, 4/5 pour son approche de l’actualité américaine. Seul mauvais point : la couverture du Qatar, c’est-à-dire du gouvernement qui l’a portée sur les fonts baptismaux et qui lui assure la plus grande partie de ses immenses ressources…
Dans les grandes capitales globales de l’information, Washington, New York et Londres, cette percée d’AJE interpelle. Les médias globaux constituent, en effet, de puissants instruments d’influence. Sélectionner les informations, les interpréter, leur donner un sens n’est pas un processus neutre et les Etats veulent être sûrs que leurs points de vue s’imposent sur le marché mondial des idées.
Or, l’ancien duopole exercé par CNN et la BBC est de plus en plus contesté par la prolifération de chaînes de télévision globale déterminées à influencer, comme l’écrit joliment Andrea Samprini, la «mondialisation de l’imaginaire».
Avec leurs programmes en langue anglaise, France 24, Russia Today (RT), Press TV (Iran) ou encore CCTV-International (Chine) réduisent peu à peu l’emprise globale des chaînes anglo-saxonnes. «Nous sommes engagés dans une guerre mondiale de l’information, s’est exclamée Hillary Clinton, et c’est une guerre que nous sommes en train de perdre».
Ce phénomène traduit tout naturellement la recomposition géopolitique de la planète, il reflète en particulier les ambitions des nouvelles puissances émergentes, il rappelle que le «monde n’est pas plat » et qu’il est traversé de rivalités idéologiques « entre l’Ouest et le reste».
Mais cette poussée des chaînes satellitaires non anglo-saxonnes est aussi le résultat des défaillances de l’information occidentale. Al-Jazeera a clairement bénéficié de l’agacement suscité par le «phénomène CNN» : le sentiment dans la «rue arabe» que les chaînes occidentales défendent les intérêts et les desseins de leurs pays, notamment au Moyen-Orient. Elle a aussi profité des réductions budgétaires qui ont durement frappé la plupart des grandes chaînes occidentales et réduit leur capacité d’informer.
Le succès des télévisions globales dépend parfois de leur parti pris. Un certain public choisit de se brancher sur des chaînes qui désinforment ou mésinforment parce que ces médias reflètent leurs sympathies politiques ou leurs ressentiments culturels.
Mais pour la caste globalisée des «décideurs» (diplomates, milieux d’affaires, journalistes, activistes d’ONG, etc.), la crédibilité de ces acteurs médiatiques globaux dépend essentiellement de leur qualité journalistique.
L’étude de l’université de Columbia est éclairante à cet égard. Russia Today, qui dispose de moyens appréciables, ne récolte que 1/5 pour la crédibilité : «Télé Poutine», comme la surnomment ses détracteurs, rappelle un peu trop la Pravda d’antan. Même score pour Press TV, la chaîne iranienne, dont la ligne éditoriale «se résume à dénoncer les vices de l’Occident». France 24, par contre, «qui ne fait pas l’impasse sur les difficultés du Président Sarkozy», est créditée d’une note de 4 sur 5.
Dans ce grand bazar de l’information globale, c’est la Chine qui a le plus investi ces dernières années, à la mesure de sa montée en puissance sur les plans économique et diplomatique. Pékin a considérablement développé et professionnalisé son agence de presse Xinhua. Elle a aussi renforcé sa chaîne de télévision globale, CCTV-International.
Le résultat, toutefois, n’est pas probant. CCTV-I reçoit une note de 2/5 pour sa crédibilité. Ses programmes sont soumis aux directives du Parti communiste et son image de la Chine, note l’étude, se résume en trois tableaux : «Nos dirigeants travaillent beaucoup. Les Chinois sont heureux. Le reste du monde est chaotique».
L’administration Obama paraît déterminée à «reprendre la main» dans ce grand jeu de l’influence médiatique, notamment au Proche-Orient où, selon un sondage du Pew Research Center, l’image des Etats-Unis reste en majorité négative (20 % d’opinions favorables en Egypte et 10 % en Turquie).
Les experts, toutefois, mettent en garde contre une surestimation du pouvoir des télévisions globales. Celles-ci évoluent, en effet, dans un monde encombré et incontrôlable de blogueurs et de médias sociaux qui chahutent leurs messages et brouillent leurs images.
Elles ne peuvent pas non plus contrer la réalité des faits et des actes. Le prestige de la BBC n’a pas empêché la perte d’influence de la Grande-Bretagne. France 24 n’est pas un antidote aux faiblesses de la diplomatie française. Et l’image des Etats-Unis au Moyen-Orient dépendra davantage de leur politique à propos du conflit israélo-palestinien que de leur capacité à dominer de nouveau la mondialisation de l’imaginaire.

*(Journaliste et essayiste belge)
 

PAR JEAN-PAUL MARTHOZ *
Lundi 30 Mai 2011

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