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La Tunisie entre Charybde et Scylla




La Tunisie entre Charybde et Scylla
Une soixantaine de députés de l’Assemblée Nationale Constituante (ANC) ont annoncé dernièrement leur retrait et demandé sa dissolution et la démission du gouvernement qui en est issu.
Ils proposent à la place un gouvernement de compétences nationales dirigé par une personnalité indépendante des appartenances politiques, pour conduire le restant de la période transitoire, et la mise en œuvre d’un mécanisme adapté pour l’achèvement du processus constituant avec la finalisation d’un texte constitutionnel véritablement démocratique et social, selon les normes internationales en la matière, ainsi que l’élaboration d’outils électifs (Instance des élections et loi électorale) assurant les conditions d’élections libres, honnêtes et transparentes, répondant aux critères démocratiques reconnus.
Ces revendications ont recueilli l’assentiment et le soutien de nombreuses organisations politiques et sociales regroupées dans une coalition qui s’est appelée ‘‘Front de Salut National’’, mais également, pour l’essentiel des exigences même si les formulations peuvent différer, des principaux syndicats des travailleurs et du patronat, d’ordres professionnels et d’organisations de défense des droits humains.
Naturellement, ces revendications sont fortement combattues par les tenants du pouvoir en place, qui se réclament de la légitimité issue des élections du 23 octobre 2011, et concèdent au maximum un élargissement, à la marge, du gouvernement actuel.
Un petit rappel : la décision des députés dissidents n’est pas venue sur un coup de tête ; elle fait suite à un long processus dilatoire dans l’élaboration de la constitution pour la truffer de repères et références ouvrant la voie à la théocratie et le despotisme social et politique. Ceci est confirmé, en particulier, par les évaluations d’associations majeures de la société civile tunisienne, d’organisations internationales des droits de l’homme, ainsi que de l’avis de la Commission européenne pour la démocratie par le droit (Commission de Venise)- Conseil de l’Europe, sollicité par le président de l’ANC lui-même. Les quelques éléments positifs retenus et inscrits l’ont été de haute lutte et sous la pression des forces vives politiques et sociales.
Le coup de grâce, à ce titre, a été la confiscation des quelques laborieux acquis consensuels des commissions de l’ANC, et des maigres résultats des multiples réunions du ‘‘dialogue national’’, et la confection, par la Direction de l’Assemblée, d’un projet fortement contesté.
Outre ce coup de force dans le processus constitutionnel, cette décision a été rendue inéluctable par la récidive dans les assassinats de dirigeants politiques de l’opposition. Ce fait majeur a rappelé la persistance et la continuation de l’effritement de la sécurité individuelle et collective, et l’expansion de la violence sous toutes ses formes. Le terrorisme épisodique et intermittent, s’est encore manifesté de façon sauvage qui a choqué toute la population, par l’assassinat d’un groupe de militaires de l’Armée nationale.
Au-delà du laxisme reproché au gouvernement et au parti dominant dont il est issu, dans le traitement de la violence et dans leurs rapports avec des groupes explicitement violents, ces faits certifient l’échec évident et flagrant, l’incapacité patente du pouvoir à assurer la sécurité de sa population et à lui garantir la protection, premier devoir de tout gouvernement.
Plus généralement, au contraire des objectifs majeurs de la période transitoire (rédiger une constitution démocratique et sociale, et mettre sur pied les instances indépendantes- des élections, de la justice et de l’information audiovisuelle-, et les textes transitoires -principalement la loi électorale-; traitement des dossiers urgents et à leur tête l’emploi et la souffrance des régions sinistrées), le pouvoir semblait principalement préoccupé par étendre l’hégémonie du parti dominant sur les institutions politiques et administratives, et préparer, pour les générations actuelles et futures une Loi fondamentale frappée du sceau du credo religieux.
Face à la crise multiforme actuelle, un observateur extérieur interrogerait de bonne foi : pourquoi ne pas accorder crédit aux promesses proclamées par la Troika : accélérer la finalisation de la Constitution, d’ici fin août au plus tard, terminer la composition de l’Instance des élections à qui il ne manque qu’un membre, voter la loi électorale, tout le processus constitutionnel se terminant le 23 octobre 2013 ! Côté gouvernemental, élargir éventuellement sa base pour intégrer d’autres groupes politiques, sans toucher naturellement à l’équilibre initial ni surtout à sa direction par le parti Ennahdha. C’est le sens de l’option de gouvernement d’“unité nationale”, confortée, dit-on, par les exigences de lutte contre le terrorisme! Et finalement, l’édifice serait couronné par des élections le 17 décembre 2013, c’est-à-dire d’ici un peu plus de 4 mois !
Et la communication du pouvoir de rivaliser d’expressions et d’images devant marquer les esprits et les imaginations pour convaincre du bien fondé de ces choix : le dernier quart d’heure, les seuls 20 % qui restent, ou cette image de la lente voiture (ou en panne) qui ne demande que quelques améliorations ou réparations pour terminer les quelques 20 km (sur 100) qui restent à parcourir !
En regardant d’un peu plus près, l’observateur extérieur constaterait l’effritement voire l’effondrement d’un principe majeur du processus transitionnel qui est la confiance des acteurs. A travers les vicissitudes du parcours d’élaboration de la Constitution et de la pratique gouvernementale, évoqués ci-dessus, la majorité des acteurs politiques et sociaux, et aux avant-postes les députés qui se sont retirés de l’ANC, peuvent vérifier que ces propositions apparaissent dénuées de toute crédibilité, mais destinées principalement à absorber le mécontentement et la colère populaires. Et cela avait été expérimenté notamment le 23 octobre 2012 avec la fin légale du mandat de l’Assemblée, le 6 février 2013 après l’assassinat du dirigeant politique d’opposition Chokri Belaid et maintenant avec l’assassinat d’un autre dirigeant d’opposition, Mohamed Brahmi, et la recrudescence des attentats terroristes. Faits encore plus graves et alarmants, la révélation par les cadres des services eux-mêmes, de dysfonctionnements des organes de sécurité intérieure, consécutifs aux allégeances partisanes, affectant leur efficacité et pouvant entraîner des menaces à la sécurité publique.
En définitive, ce qui semble encore patent aujourd’hui, c’est que, face aux initiatives et aux actions pacifiques, aux efforts multiples de restauration du processus de transition démocratique, les différents acteurs du pouvoir en place s’arc-boutent sur leurs acquis partisans, faisant fi des crises majeures secouant le pays, répétant à satiété qu’il est court le chemin qui reste à parcourir pour achever la période de transition. Mais ils feignent d’ignorer que cela s’apparente à une simple fuite en avant dans la sauvegarde des faits accomplis.
 Il est vrai que les propositions des députés dissidents remettent en question ce marché de dupes ; mais elles visent le salut national, dans une démarche coopérative et respectueuse de toutes les forces politiques et sociales.

Par Tahar Abdessalem Professeur d’économie
Jeudi 15 Août 2013

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