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La Marche pour l’égalité de 1983

II- Le Père Christian Delorme et le pasteur Jean Costil, orchestrateurs de la pénombre




Le 22 août 1983, le Père Christian Delorme et le pasteur Jean Costil rédigent une longue missive programmatique de la Marche de l’égalité, qu’ils définissent comme un rassemblement de tous les habitants, de toutes les origines, pour construire une société solidaire. Ils rappellent le succès de la grève de la faim des Minguettes de 1981 qui a mis fin aux expulsions des jeunes immigrés, révélé la diversité de la population française et créé une dynamique interculturelle. Les auteurs informent les organisations sollicitées que l’idée de la marche est née pendant l’hospitalisation de Toumi Djaidja, président de SOS Avenir Minguettes, grièvement blessé d’une balle tirée par un policier. Cette initiative citoyenne, pacifique et ambitieuse, veut mettre fin à l’ostracisme et aux violences frappant les populations issues de l’immigration, aux mécanismes d’exclusion qui les enferment dans des ghettos générateurs de conflits perpétuels. Cette démarche non violente est inspirée par les expériences historiques exemplaires de Mahatma Ghandi, des Américains avec Martin Luther King, et des Indiens nord-américains qui ont parcouru, en 1978, 55 kilomètres, de San Francisco à Washington, pour affirmer leur droit d’existence, la reconnaissance de leur culture et leur pleine appartenance à la nation américaine. D’autres exemples pacifiques sont évoqués comme les marches des paysans du Larzac, des écologistes contre la construction du surgénérateur de Malville ou des Américains jusqu’à Bethléem pour appeler au désarmement du monde. La marche inscrit d’emblée sa philosophie dans une longue tradition de résistance pacifique.
Le Père Christian Delorme et le pasteur Jean Costil assignent à leur démarche une fonction catalysatrice de la volonté du vivre-ensemble. Ils demandent au Président de la République de venir à leur rencontre, à l’issue de leur périple, pour proclamer solennellement l’égalité de tous les citoyens, de toutes les origines.
Le programme prévoit un trajet Marseille-Paris, parcouru pendant deux mois, avec de nombreuses étapes non réparties sur une ligne droite, et mise en place de plusieurs dizaines de comités d’accueil qui assurent la logistique et la mobilisation des populations locales. Les auteurs sollicitent la participation de personnalités politiques et culturelles, et l’envoi du plus grand nombre possible de messages de solidarité. Une coordination nationale doit s’occuper des équipes de ravitaillement de soins et de protection des marcheurs, des bulletins d’information. Le libellé d’un compte pour les soutiens financiers est donné.
La lettre se termine par la profession de foi : « Oui, nous allons marcher. Marcher pour construire et non pour détruire. Marcher pour être entendus et pour entendre. Marcher pour rassembler et dire la paix. Ensemble, nous sortirons de la haine raciale qui nous menace. De cette marche dépend, en grande partie, l’avenir de notre pays ».
La lettre montre que les deux principaux protagonistes de ce mouvement, depuis 1981, le Père Christian Delorme et le pasteur Jean Costil, ont élaboré toute la philosophie de la marche et défini par avance les conditions de sa réalisation. Rien n’est laissé au hasard, ni la maîtrise dans les moindres détails du déroulement ni le contrôle permanent des retombées politiques et médiatiques. La tête guide les jambes. L’appel du 1er août 1983, intitulé «La Marche pour l’égalité, rassemblant les habitants de France de toutes origines pour la constitution d’une nation solidaire », sort de la même plume. Le même argumentaire, la même ligne, le même style s’y retrouvent.
Ce texte débute par un incipit en forme de sentence « Les grands projets naissent parfois dans des moments simples ». Toumi est érigé en figure emblématique d’une nouvelle forme de résistance civique. La victime d’une violence policière est métamorphosée en héros. « Toumi Djaidja, président de SOS Avenir Minguettes, avait reçu, le 20 juin, une balle tirée dans le ventre par un policier. Nous étions, quelques jours après, quelques-uns à lui rendre visite à l’hôpital. Et, tout à coup, alors que nous parlions de cette mort qu’il avait frôlée et de la mort reçue, en revanche, par d’autres jeunes maghrébins en France, il s’est exclamé : «Ce qu’il faudrait que l’on fasse, c’est une grande marche pour l’égalité. Comme les Noirs américains l’ont fait ou encore comme ces Indiens qu’on a vus dans le film sur Gandhi ». Un mythe est né. Toumi entre dans l’histoire par la petite fenêtre d’une bavure policière. Ainsi naissent les grandes causes humanitaires. L’appel affirme d’une manière définitive la volonté des concepteurs d’aller jusqu’au bout dans un élan quasi-mystique.
« Au jour qu’il est, nous ne savons pas encore combien nous serons à marcher. De Marseille à Paris, du début octobre à la fin novembre 183. Habitants de la France, d’origines diverses, nous traverserons ce pays qui est le nôtre pour dire à tous ceux que nous rencontrons que nous voulons former ensemble une nation solidaire liée par la fraternité. Nous le traverserons pour retrouver toutes celles et tous ceux qui veulent, avec nous, que l’égalité des droits et des chances l’emporte sur la ségrégation, que l’amitié ait raison du racisme, et que la paix sociale fasse taire les 22 Long Rifle. Le but de notre marche, ce sera d’abord celui-ci : manifester qu’il y a en France un peuple nombreux qui veut que la vie ensemble des communautés d’origines différentes soit possible dans la paix et la justice, pour le bonheur de tous. Ce sera aussi de demander au Président François Mitterrand un grand discours historique, clamant haut et fort que ce pays est vraiment celui de tous ceux qui l’habitent, et qu’aucune ségrégation (à l’école, dans le logement, dans le travail, au plan culturel ou religieux…) n’est acceptable à l’encontre de qui que ce soit ».
Cette rhétorique messianique œcuménique, universaliste, sonne comme un examen de conscience auto-culpabilisateur de l’esprit colonial, taraudé par la guerre perpétuelle des mémoires, et pourtant il résonne comme un cri salutaire ouvert sur l’avenir.
La spontanéité affichée de la marche fait partie d’une mise en scène mûrement réfléchie, soigneusement préparée, préalablement conçue dans ses moindres détails. Elle entend s’inscrire dans les mouvements pacifiques légendaires. Toumi Djaidja connaît son discours par cœur : « Nous allons prendre la route, comme d’autres avant nous, les Noirs américains, les Indiens de Ghandi, ou encore ces paysans du Larzac ». La marche procède par étapes, s’enracine dans les territoires, creuse ses sillons. Les haltes suscitent les rencontres, instaurent le dialogue, tissent le lien social. Il s’agit bel et bien d’un pèlerinage de paix dans la France profonde. L’esprit de conciliation déjoue les pièges. Jamais les marcheurs ne cèdent aux provocations. Ils apprennent à maîtriser leurs nerfs. L’effort physique absorbe les réflexes agressifs. La résistance mentale surmonte les défaillances morales. Les lieux symboliques balisent l’itinéraire. Les marcheurs ne manquent pas une occasion pour rendre hommage aux victimes du racisme. Les figures de martyrs jalonnent leur parcours. La longue marche vers l’égalité s’ouvre des horizons lointains.

Genèse de la marche
 
La genèse de la marche remonte, en vérité, à l’été chaud des banlieues de 1981. Quand la gauche reconquiert les rênes du pouvoir, après un quart de siècle d’opposition, nul ne peut prévoir l’embrasement des quartiers populaires. Pour la première fois, les jeunes issus de l’immigration, parqués dans des grands ensembles, condamnés à l’échec scolaire, victimes désignées des discriminations ethniques et des contrôles au faciès, se révoltent et affrontent en batailles rangées les forces de l’ordre. Ils s’emparent des voitures particulières, symboles d’une société d’abondance dont ils sont exclus, les utilisent comme chevaux mécaniques dans leurs rodéos avant de les jeter aux flammes de leur enfer urbain. L’injustice sociale explose au grand jour. Les banlieues trop longtemps délaissées, ignorées, méprisées, s’invitent avec fracas dans l’actualité médiatique. Les photographies apocalyptiques font la fortune des journaux catastrophiques. L’autorité publique, dépassée par les évènements, cherche désespérément des pansements hémostatiques et ne trouve que remède hémorragique. Elle est loin de comprendre que les banlieues revendiquent, avant tout, le respect de leur dignité.
Le 2 avril 1981, le prêtre catholique Christian Delorme, le pasteur protestant Jean Costil et l’Algérien en sursis d’expulsion, Hamid Boukhrouma, entament une grève de la faim illimitée pour protester contre la double peine et les expulsions des immigrés.
L’arrêté d’expulsion, prévu à l’article 23 de l’ordonnance de novembre 1945 sur l’entrée et le séjour des étrangers en France accorde au ministre de l’Intérieur le pouvoir d’expulser tout étranger susceptible de représenter une menace grave pour l’ordre public. Les immigrés sont interdits, à l’époque, de toute responsabilité associative de peur qu’ils ne participent à la contestation sociale. Les expulsions se systématisent à l’encontre des immigrés sans emploi et les fauteurs présumés de troubles. Ces mesures coercitives, comme les incitations financières au retour dans le pays d’origine, au-delà de leur effet d’annonce, ont peu d’impact dans les faits. Les lois sur le regroupement familial permettent, a contrario, l’installation définitive des familles immigrées. La population française vieillit, les ressources humaines se tarissent, ce sont les banlieues qui assurent le renouvellement des générations.
Les reconduites spectaculaires aux frontières mobilisent les chrétiens de gauche, les défenseurs des droits humains et les mouvements gauchistes qui voient dans les immigrés le lumpenprolétariat des temps modernes. Les solidarités locales prennent, avec la multiplication des arrêtés d’expulsion, une ampleur nationale.
Le 17 avril 1981, François Mitterrand adresse aux trois grévistes de la faim des Minguettes un télégramme où il s’engage à changer de politique d’immigration : « J’ai déjà eu l’occasion, dès le 6 avril, de manifester par l’intermédiaire de Pierre Mauroy, mon porte-parole, ma solidarité avec l’action que mènent les grévistes de la faim. Ma position est connue. Avec mes amis du Parti socialiste, je suis à l’origine d’une proposition de loi déposée en décembre 1978 qui tend à inscrire la reconnaissance des droits des immigrés. Ce texte aurait pour effet de protéger les jeunes immigrés contre les expulsions que vous dénoncez et que je condamne formellement. C’est une atteinte aux droits de l’Homme que de séparer de leurs familles et d’expulser vers un pays, dont bien souvent ils ne parlent même pas la langue, des jeunes gens nés en France ou qui y ont passé une partie de leur jeunesse. Ces pratiques sont inacceptables. Si je suis élu Président de la République, je demanderai au gouvernement d’y mettre immédiatement fin et de présenter les dispositions législatives nécessaires pour que nul désormais ne puisse avoir recours à ces pratiques. Cordialement, François Mitterrand ».
Dès qu’il est élu Président de la République, le 10 mai 1981, François Mitterrand introduit une réforme de l’ordonnance de 1945 stipulant que les mineurs entrés en France avant l’âge de 10 ans, les personnes présentes en France depuis 15 ans, les conjoints ou parents de Français, sont considérés, culturellement et sociologiquement, comme Français et de fait ne font plus l’objet d’expulsions.
La marche réalise son message au fil de son déroulement. Elle surpasse rapidement ses limites revendicatives. «La Marche pour l’égalité et contre le racisme » élargit son champ d’action civique, s’affilie d’autres catégories sociales, s’approprie les valeurs républicaines, se transforme progressivement en « Marche de l’égalité». Les médias ont beau la folkloriser en la rebaptisant «Marche des beurs», elle s’impose comme une marche des jeunes, de tous les jeunes, et, au-delà, de tous les citoyens, pour la paix civile. L’égalité recouvre une nouvelle substance, le droit de vivre dans la dignité. La jeunesse donne l’exemple d’auto-responsabilisation. Les enseignements perçoivent aussitôt l’intérêt éducatif.
Des maires octroient une journée de congé municipal aux établissements scolaires. Des écoliers confectionnent des fresques et des bouquets de fleurs pour accueillir les marcheurs. Un garçon de onze ans déclare:«La marche, pour nous, les enfants, c’est jouer et s’amuser ensemble ». La marche, à chaque étape, suscite le dialogue et la fête.
La spontanéité affichée de la marche fait partie d’une mise en scène savamment orchestrée. L’action protestataire est mûrement réfléchie, soigneusement préparée, préalablement conçue dans ses moindres détails. Elle entend s’inscrire dans les mouvements pacifiques légendaires. Toumi Djaidja connaît son discours par cœur : « Nous allons prendre la route, comme d’autres avant nous, les Noirs américains, les Indiens de Ghandi, ou encore ces paysans du Larzac ». La marche procède par étapes, s’enracine dans les territoires, laisse des traces. Les halles suscitent les rencontres, instaurent le dialogue, tissent le lien social. Il s’agit bel et bien d’un pèlerinage de paix dans la France profonde. L’esprit de conciliation déjoue les pièges. Jamais les marcheurs ne cèdent aux provocations. Ils apprennent à maîtriser leurs nerfs. L’effort physique absorbe les réflexes agressifs. La résistance mentale surmonte les défaillances morales.
Les lieux symboliques balisent l’itinéraire. Les marcheurs ne manquent pas une occasion pour rendre hommage aux victimes du racisme. Les figures de martyrs jalonnent leur parcours. La longue marche vers l’égalité s’ouvre des horizons lointains.
Les marcheurs sortent à peine de l’adolescence. Ils sont en échec scolaire. Ils ne connaissent du monde que leur cité-ghetto. Ils ne connaissent de la puissance publique que son bras armé. Ils sont rejetés de la société. Ils rejettent la société en bloc. Ils subissent l’humiliation quotidienne du contrôle au faciès. Ils sont traqués dans les caves et les appartements abandonnés, derniers refuges où se cultive leur besoin de convivialité. Ils s’insurgent. Ils n’ont pas de mots pour dire leur révolte. Ils utilisent les pierres à leur portée. Ils affrontent les forces de police en batailles rangées. Ils jouent aux gendarmes et aux voleurs. Les journaux répercutent leurs faits d’arme. Les médias manipulent leur candeur, filment leurs rodéos. Ils créent leurs westerns. Ils existent.
Toumi Djaïdja, leader malgré lui de ce mouvement, n’a que vingt et un an. Il traîne derrière lui une réputation de petit délinquant, de voyou, de loubard. Il est désormais la bête noire. Il est né dans le sud-est algérien. Son père est emprisonné après l’Indépendance de son pays natal. Il ne le voit qu’à l’âge de cinq ans. La famille est rapatriée en France par la Croix-Rouge. Elle traverse les affres de la misère, de camps en foyers pour sans-abris, avant de s’installer aux Minguettes. Le quartier, enfermé sur lui-même, survit dans l’isolement et l’indifférence.
 Les enfants grandissent, ne perçoivent comme horizon que le chômage. La violence sociale subie nourrit la violence réactive. Dans toute la métropole, les situations similaires se multiplient. Les discriminations se généralisent. L’exclusion s’institutionnalise. Les foyers d’incendies s’attisent. Les émeutes des banlieues prennent l’allure de guérillas urbaines. La nuit du 21 mars 1983 aux Minguettes est volcanique. Quatre cents jeunes font battre en retraite les forces de l’ordre.
Toumi Djaïdja, catalogué comme un meneur, se trouve dans le collimateur. Le Père Christian Delorme joue le modérateur. Il le convainc qu’il n’y a pas d’arme plus efficace pour le pot de terre contre le pot de fer que l’arme de la non-violence. Les contestataires choisissent l’espace emblématique de l’Hôtel de Ville pour tenir un sit-in pacifique. Le maire va-t-en guerre et l’autorité répressive sont pris de court. Onze jeunes entament dans la foulée une grève de la faim. La démonstration de force des forces de l’ordre se retourne contre les décideurs.
Les contrôles se poursuivent pourtant et se font de plus en plus provocateurs. Le soir du 20 juin 1983, un policier lâche son chien sur un adolescent. Toumi Djaïdja se jette sur le molosse et sauve le garçon de ses crocs. Le policier lui tire une balle à bout portant. Le Père Christian Delorme se précipite à son chevet à l’hôpital. Un héros est né. Le mythe se construit. L’idée de la marche pacifique pour l’égalité prend forme.
Le mot d’ordre mijote depuis longtemps dans la tête du prêtre. « Une main de fraternité qui dit : on peut vivre ensemble ». Aimons-nous les uns les autres. Le message christique épouse la main de Fatima. Le Père Christian Delorme vit sa mission aux Minguettes comme une vocation mystique. Il s’est fait sienne la survie quotidienne de ces damnés de la terre. Il se donne corps et âme à cette cause perdue.
Le samedi 15 octobre 1983, la marche s’ébranle du quartier populaire de la Cayolle, parcourt les rues de Marseille jusqu’à la Buserine dans l’indifférence générale. Quelques militants antiracistes l’escortent sans trop y croire. Des enfants portent un moment la banderole de tête. Les journalistes brillent par leur absence.
Les marcheurs ne maîtrisent en vérité ni le trajet, ni l’organisation, ni les contacts pilotés par le Père Christian Delorme et le pasteur Costil. Ils se créent une vie de groupe, partagent leurs émotions, leurs commentaires, leurs menus soucis de route. Ils discutent. Ils se disputent. Ils chantent en chœur.
Ils marchent et marchent encore jusqu’à l’étape suivante. Les tractations vont bon train dans les états-majors, l’écho est trop lointain pour leur parvenir. Dans la pièce qui se joue, ils n’assurent que les seconds rôles. Ils portent le message sans conscience de sa portée politique. Ils se contentent de la reconnaissance de plus en plus visible sur leur passage. Ils font leur apprentissage de la vie publique. Ils appliquent à la lettre la consigne de non-violence, gardent leur sang-froid lorsque les pneus de leur camionnette sont crevés à Voiron, oublient vite un coup de fusil tiré dans le vide sur la nationale Loriol-Valence.
Mais quand ils apprennent la mort de Habib Grimzi, jeune Algérien de vingt-cinq ans, défenestré par des légionnaires ivres dans le train Bordeaux-Vintimille, l’horreur du crime les scandalise, le doute les déstabilise, leurs convictions pacifistes se volatilisent. Leur mouvement leur semble soudain ridicule. La rage de ne pouvoir réagir les paralyse au milieu de leur trajectoire.
 
Radio Beur
 
Radio Beur couvre le déroulement de la marche et lui donne un écho parisien. Cette fréquence et l’Association de la Nouvelle génération immigrée (ANGI) sont fondées en 1981 par une troupe de comédiens, connue pour la pièce La Famille Bendjelloul en France depuis 25 ans. L’antenne se veut une émanation des banlieues, un espace d’expression de la diversité. Elle ouvre le débat, avec participations, sur les thématiques de l’immigration, des discriminations, les agressions racistes, les bavures policières, l’égalité. La marche tombe à pic pour incarner sur le terrain son combat pour l’égalité.
Pendant l’été 1983, le Père Christian Delorme, accompagné de Toumi Djaïdja, monte à Paris pour présenter le projet de la marche aux organisations antiracistes. Une réunion se tient au Relais Ménilmontant, dans le 20e arrondissement, qui sert de point de ralliement final. Les responsables de Radio Beur présents créent, dans la foulée, avec d’autres associations, le Collectif parisien d’accueil de la marche.
 
Le Relais Ménilmontant
 
Le choix du Relais Ménilmontant comme quartier général de la marche à Paris s’inscrit logiquement dans la démarche messianique du Père Christian Delorme. Ce centre d’accueil social est fondé en 1974 par le Père Pierre Loubier, curé de l’église Notre-Dame-de-la-Croix, dans le quartier populaire de Belleville.
Le Relais est un lieu emblématique des luttes pour les droits des immigrés. Radio Soleil, créée en 1981 par des militants du Mouvement des travailleurs arabes (MTA), y installe ses locaux pendant trois ans.
 
Le Comité d’accueil
de la Marche à Paris
 
Le Comité d’accueil de la marche à Paris regroupe notamment la Ligue des droits de l’Homme (LDH), le Mouvement contre le racisme et pour l’amitié entre les peuples (MRAP) et la Fédération des associations de solidarité avec les travailleurs immigrés (FASTI). Des jeunes issus de l’immigration, refusant de se mettre sous la bannière de ces organisations institutionnelles, lancent leur propre Collectif parisien pour l’égalité des droits et contre le racisme dont Radio Beur fait partie.
Ce Collectif organise des débats et des rassemblements au Relais Ménilmontant, pour prolonger l’action de la marche, qui débouchent sur la constitution de Convergence 84 et la seconde Marche de l’année suivante.
 
La Marche à Paris
 
Les Français découvrent que ces enfants d’immigrés, transformés par le prisme médiatique en loubards d’une espèce particulière, incendiaires de voitures et mangeurs de flammes, sont des Français comme eux, qu’ils sont jeunes et beaux et étonnamment modernes. Les journaux renversent la représentation des Beurs et portent leur image aux nues. La marche, commencée dans l’indifférence, attire les célébrités, draine les projecteurs au fil de ses réussites. Les journaux déroulent le tapis rouge de l’histoire. «Les Beurs à l’Elysée », décliné dans tous les médias, sonne comme une consécration. Le quotidien Libération titre «Paris sur beur». Le Matin surenchérit «Coup de cœur pour les Beurs ». Gérard Dupuy résume dans le même Libération la révolution des mentalités en cours : « La marche à pied, ça use les vieilles idées ». Les jeunes des Minguettes font leur entrée triomphale dans la capitale et repartent, le lendemain, bredouilles.
 
Conclusion
 
L’inégalité de traitement en matière économique, administrative, bat en brèche le principe d’égalité et entretient les clivages entre les catégories sociales. Les discriminations à l’emploi et au logement marginalisent durablement les couches populaires. Les pratiques discriminatoires contournent les garde-fous juridiques, se généralisent, se banalisent. La stéréotypie culturelle s’érige en critère de sélection et en facteur d’exclusion. L’esprit de l’entreprise, l’environnement du travail, l’hostilité de la clientèle, sont les justifications subjectives les plus courantes des refus d’embauche. Les employeurs recourent aux agences intermédiaires pour brouiller les pistes et multiplier les obstacles. Les candidatures, sous prétexte de protection de la vie privée, sont soumises au régime du secret.
Les entreprises discriminantes se désintéressent des compétences des postulants indésirables, sapent leurs motivations, suscitent leur découragement et leur sentiment d’échec. Elles usent de la dépréciation systématique comme une aune psychologique.
Les discriminations au logement relèvent de la même stratégie d’exclusion. Les demandes écartées d’avance sur des critères sociaux et familiaux subissent des lenteurs insurmontables de traitement. Dans le secteur privé, les agences de location pratiquent une sélection discriminatoire systématique selon l’appartenance socioprofessionnelle.
Les médias participent insidieusement à la banalisation des discriminations quotidiennes. Ils amplifient sciemment certains faits divers, folklorisent la diversité culturelle, négativisent l’image des banlieues, consolident les stéréotypes. La starisation d’artistes et de sportifs, issus des milieux populaires, participent pleinement de cette folklorisation.
L’audiovisuel, hormis quelques chaînes thématiques à vocation outre-marine, s’obstinent, dans leurs reportages et leurs fictions, dans un discours stéréotypal, en déconnexion complète avec les réalités sociales.
L’institution scolaire elle-même, zonifiée dans les quartiers populaires, cristallise les inégalités sociales et consacre l’essentiel de son effort pédagogique dans la recherche de solutions introuvables à l’échec scolaire.
Les discriminations, en amont, dans les affectations des postes, transforment les zones d’éducation prioritaire en épreuve probatoire pour jeunes enseignants. Les orientations scolaires limitatives condamnent les élèves aux formations sans débouchés. La discrimination urbaine débouche inévitablement sur la discrimination éducationnelle. L’appartenance ethnique sert paradoxalement d’alibi pour perpétuer la logique stigmatisation-victimisation, qui conforte en retour la banalisation des discriminations. Or, dans tous les cas, les discriminations s’appuient sur les origines sociales, et uniquement sur l’appartenance socio-urbaine pour fermer l’accès à l’ascension sociale. Les jeunes, de toutes origines, qui bénéficient des raccourcis élitaires, se fraient, malgré tout, leur chemin dans les classes dirigeantes. Leur existence même, malgré leur nombre restreint, sert d’arguments opposables aux discriminateurs.
L’enjeu se concentre sur ce point focal. Il n’est d’égalité réelle que dans l’équitable représentation de toutes les catégories sociales dans les sphères dirigeantes.
Depuis la Marche de l’égalité de 1983, les gouvernements successifs se sont dotés de ministres représentant la diversité culturelle. Quelques élus issus des quartiers populaires ont fait leur apparition dans les palais parlementaires. Les grandes écoles se sont ouvertes aux enfants des banlieues. Des présentateurs de télévision ont pris des couleurs. Mais, cette reconnaissance publique et cette visibilité parcellaire ne reflètent encore que la pointe émergée de l’iceberg diversitaire.
En 1983, la jeunesse des banlieues a affirmé dans une marche exemplaire sa volonté de sortir de la ghettoïsation, d’en finir avec les discriminations, de contribuer activement à l’intérêt général et au bien commun. Elle a rappelé au monde le principe d’égalité de tous les citoyens, ce principe qui donne sa substance au vivre-ensemble et sa quintessence à la paix sociale. Il n’est pas d’autre credo à cet égard que la Déclaration des droits de l’Homme et du Citoyen : « Les hommes naissent et demeurent libres et égaux en droits ». Il n’est d’autre critère que l’égalité dans la dignité. Tous les humains se valent, toutes les cultures s’équivalent dans cet espace de convergence merveilleusement défini par Edouard Glissant : « Je devine peut-être qu’il n’y aura plus de culture sans toutes les cultures, plus une civilisation qui puisse être le monopole des autres, plus de poète pour ignorer le mouvement de l’Histoire ». Les temps du modèle unique, de l’universalisme monolithique, uniforme, totalitaire à force d’être totalisant, destructeur de la diversité culturelle, sont définitivement révolus. Des esprits lucides, d’Aimé Césaire à Jacques Berque, éclaireurs des temps présents, nous ont enseigné que, désormais, il n’est d’universalisme que pluriel.
La littérature classique française, bien connue de l’humanité, ne s’abreuve-t-elle pas aux sources les plus lointaines ? Voltaire, dans l’Essai sur l’histoire universelle (1754) n’écrit-il pas : « Dans nos siècles de barbarie et d’ignorance qui suivirent la décadence et le déchirement de l’empire romain, nous reçûmes presque tout des Arabes : astronomie, chimie, médecine, et surtout des remèdes plus doux et plus salutaires que ceux qui avaient été connus des Grecs et des Romains.
L’algèbre est de l’invention de ces Arabes, notre arithmétique même nous fut apportée par eux.» Napoléon Bonaparte ne reconnaît-il pas dans ses «Mémoires pour servir l’histoire de la France » (1823) : «Les Arabes ont été pendant cinq cents ans la nation la plus éclairée du monde. C’est à eux que nous devons notre système de numération, les orgues, les cadrans solaires, les pendules et les montres. Rien de plus élégant, de plus ingénieux, de plus moral que la littérature persane et, en général, tout ce qui est sorti de la plume des littérateurs de Bagdad et Bassora ».
Et Montesquieu, père fondateur de l’esprit des lois, n’intitule-t-il pas sa féroce critique sociale «Les lettres persanes » (1721), comme un pied de nez aux obscurantismes et aux intolérances de tous les temps. Ce que la culture française doit à la culture arabe, elle le retrouve dans les promesses d’avenir de ses enfants de banlieue. Car chaque être humain possède en partage, par un éternel atavisme culturel, la somme de toutes les connaissances. Michel de Montaigne n’en a-t-il pas donné la plus éloquente illustration : « Chaque homme porte la forme entière de l’humaine condition ». Les jardins des civilisations, que les abeilles de l’histoire butinent inlassablement, ne sont point condamnés à une seule et unique variété de fleurs.

 * Sociologue, poète et artiste peintre

Par Mustapha Saha *
Mardi 12 Janvier 2016

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