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La Marche pour l’égalité de 1983 Une histoire inédite (1)


En ces temps où la chape du totalitarisme démocratique s'étend insidieusement sur la France, où l'idéologie du bi-nationalisme institutionnalise la ségrégation sociale, le sociologue, poète et artiste peintre Mustapha Saha rappelle les promesses enterrées de la Marche pour l'égalité de 1983.



et artiste peintre Mustapha Saha rappelle les promesses enterrées de la Marche pour l'égalité de 1983.

La Marche pour l’égalité de 1983 est définitivement entrée dans l’histoire comme un évènement majeur, fondateur d’une nouvelle conscience républicaine, d’une nouvelle implication citoyenne, d’une perception plurielle de l’intérêt général et du bien commun.
Quand, à l’automne 1983, une quinzaine d’habitants du quartier des Minguettes à Vénissieux, conduits par le curé Christian Delorme et le pasteur Jean Costil, indignés par les bavures policières, exaspérés par les violences urbaines, nul observateur ne pouvait soupçonner que leur longue marche pacifique pour l’égalité, entamée à Marseille le 13 octobre, rassemblerait, dans la liesse, cent mille personnes le 3 décembre à Paris. Cette irruption des enfants d’immigrés dans le champ politique entre aussitôt dans l’histoire comme avènement d’une nouvelle conscience citoyenne. La jeunesse multicolore, transcendant le sentiment d’injustice, la désespérance sociale, la révolte improductive, dans l’interculturalité créative, se libère en acte de la logique infernale stigmatisation-victimisation. Les jeunes s’auto-affirment acteurs de la vie publique. La diversité structurelle de la société française depuis ses origines se donne droit de cité dans le slogan black-blanc-beur scandé à l’unisson. Cette dynamique sociale irréversible repose la question de l’égalité en termes concrets, sur le terrain. La société n’est pas un bloc monolithique, fondu dans un moule unique, reproduit en multitude d’exemplaires identiques. La société est une entité vivante, animée d’innombrables organes complémentaires. Il n’est d’autre lutte efficiente contre les discriminations que la reconnaissance de la diversité comme moteur de développement humain. Il n’est de démocratie que dans l’égalité. Il n’est de laïcité que dans la diversité.
Cette Marche pour l’égalité et contre le racisme ramène le peuple, qui a construit pierre par pierre l’édifice démocratique, à ses références essentielles, génératrices de perspectives d’avenir inédites. L’histoire française a besoin de retrouver son sens. L’exigence d’amorcer résolument des projets au long cours, de surmonter les lourdeurs bureaucratiques, de mettre en route, sans tarder, un meilleur vivre-ensemble, de remobiliser les forces productives et créatives, va de pair avec un retour salutaire aux sources de la justice sociale, de l’égalité républicaine, de la solidarité collective, pour les actualiser, les enrichir, les mettre à la hauteur des formidables défis des temps présents. La France s’est constituée, dès ses origines, dans la diversité. Elle a développé son génie propre, sa langue subtile et son patrimoine inégalable dans la diversité. Il n’est d’autre moteur à cette organique diversité que l’égalité de traitement instaurée par les lois sur la laïcité. Il aura fallu attendre la Troisième République pour que la laïcité prenne corps dans la législation. Cette laïcité initiée par la Révolution française dans la Déclaration des droits de l’Homme et du Citoyen, mise en pratique dans l’enseignement public obligatoire et gratuit, dans les lois sur la liberté de la presse et sur le droit d’association, qui garantit à tous les citoyens le droit au savoir, la liberté de croyance, la liberté d’opinion, la liberté d’expression. Il n’est de démocratie possible que la synergie des différences. Ces lois sur la laïcité, piliers inamovibles d’une société toujours plus libre, toujours plus juste, toujours plus solidaire, ont fait la preuve, depuis un siècle, d’une étonnante élasticité dialectique et d’une adaptabilité historique aux situations les plus complexes. Toute tentative législative de leur modification, de leur dénaturation, relèverait d’une volonté délibérée de rétrogression sociale. Il ne reste qu’une étape à franchir pour parachever cette grandiose œuvre humaine, constitutionaliser l’ensemble des lois sur la laïcité, les graver irrévocablement dans le marbre constitutionnel.
Ainsi en est-il des concepts de liberté, d’égalité, de fraternité, triptyque indissociable de la devise française. Certes, la liberté au singulier est un idéal, qui nomme notre culture diversitaire et lui donne son sens. Il n’y a jamais trop de liberté dès lors qu’elle respecte le principe de la Déclaration des droits de l’Homme et du Citoyen, « la liberté de chacun s’arrête où commence celle d’autrui ». Les libertés fondamentales, se déclinent au pluriel, la liberté naturelle tout d’abord qui permet à chacun de s’épanouir et de développer sans entraves ses facultés et ses talents propres, la liberté civile qui autorise chaque citoyen à déployer son activité en société à condition de ne pas nuire aux intérêts publics et privés, la liberté contractuelle, la liberté de chacun de disposer de son corps, de son esprit et du fruit de son labeur, la liberté de circulation, la liberté de conscience, la liberté de création, la liberté d’édition, la liberté de réunion, et tant d’autres libertés concrètes qu’il s’agit de préserver et de consolider. Les libertés, toutes indivisibles, s’équivalent et ne se confondent pas, s’additionnent et ne se retranchent pas. La somme des libertés individuelles et collectives est le meilleur rempart contre les dirigismes, contre les autoritarismes, contre les totalitarismes, contre tous les systèmes de contrôle et de surveillance, visibles et invisibles, qui robotisent l’individu et machinisent la société
La lutte contre toutes les formes de discrimination, contre la xénophobie primaire et le racisme ordinaire, contre la ségrégation urbaine, contre l’ostracisme professionnel pour appartenance ethnique, contre les humiliations administratives pour délit de faciès, contre les pratiques honteuses de distinction entre citoyens, doit dépasser le stade de la colère, de l’indignation, de l’exaspération protestataire. L’exigence d’égalité doit remonter aux racines, séparer le grain de la paille, restituer l’activité besogneuse de l’abeille à travers les siècles et la dignité humaine, recentrer le débat sur l’essentiel, remettre en lumière les fécondes ressources de la Constitution, toute la Constitution, rien que la Constitution, respectée dans son esprit et dans sa lettre, scrupuleusement mise en oeuvre dans la vie quotidienne. Car aujourd’hui et hier, comme l’écrivait si justement Paul Nizan : «Le faux courage attend les grandes occasions... Le courage véritable consiste chaque jour à vaincre les petits ennemis.» Aujourd’hui, plus que jamais, le pays doit s’ouvrir au monde, aux expressions singulières, aux cultures plurielles, s’engager sur les chemins des rencontres fécondes, sur ces chemins, taillés dans la roche, défrichés dans la broussaille, balisés avec persévérance par la sagesse des siècles, qui n’ont d’autre emblème que la liberté et la dignité de chaque personne humaine, qui n’abandonnent personne au milieu du gué, qui ouvrent les jardins du savoir aux plus humbles, qui établissent la justice comme mesure de toute chose et l’égalité comme étalon de la paix universelle, sur ces chemins inépuisablement ensemencés par les vents vivifiants de l’esprit humain.

Départ de Marseille dans l’indifférence médiatique

En ce samedi, 15 octobre 1983, quand la Marche s’ébranle du quartier populaire de la Cayolle à Marseille, où un petit gitan de onze ans a trouvé la mort, au mois de mars de la même année, dans une explosion revendiquée par le comité Charles Martel, ses propres initiateurs ne savent pas où les mène l’aventure. La population ignore le cortège, les grands médias le dédaignent. Quelques dizaines de militants locaux l’escortent sans trop y croire. Des enfants portent un moment la banderole de tête. Seules deux personnalités nationales font acte de présence, la députée socialiste et future sociologue, Françoise Gaspard, qui vient de perdre la mairie de Dreux à cause d’une alliance de la droite avec le Front National, et sa compagne Clause Servan-Schreiber, journaliste à L’Expansion. Le photographe mercenaire, coureur de causes perdues, Pierre Ciot, immortalise le départ et peine à faire diffuser ses clichés par son agence AFP. Face au mépris des médias institutionnels, des francs-tireurs du journalisme constituent, avec les moyens du bord, un pool qui couvre l’événement à chaud et fait circuler, de main en main, les textes et les images. Les organisations antiracistes exigent l’ajout sur l’affiche de la formule «Contre le racisme » qui justifie leur raison d’être. La marche progresse au pas de charge jusqu’ai Vieux port, où l’attendent quelques centaines de personnes, avant de remonter vers les cités de la Busserine, des Flamands, de la Paternelle, et de Bassens où s’improvise une fête avec les habitants et se tient une assemblée générale chaotique tant les points de vue sont divergents.

Grève de la faim des jeunes des Minguettes du 28 mars 1983

L’idée de la Marche est partie de la grève de la faim, engagée le 28 mars 1983, par douze jeunes des Minguettes, dans l’appartement désaffecté qui leur sert de local. La bataille rangée contre les forces de l’ordre du 21 mars 1983 débouche sur une impasse. Le cycle de la violence enclenché devient suicidaire. Un jeune résume le sentiment de désespérance : « Depuis 1981, nous, on subit, on ramasse tous les coups. On ne veut plus de ça. Je sais que bientôt, ça va recommencer, qu’un autre va tomber. Au commissariat de Vénissieux, sept cars de CRS attendent je ne sais quoi. Les gens voient ça. Ils ont vraiment peur. Ils n’osent pas sortir ». Une jeune femme enchaîne : « On ne veut pas en arriver à prendre les armes, on ne veut pas une deuxième guerre, on veut la paix. On ne veut plus de racisme ». Le profil d’Ahmed Boutelja, victime d’un odieux crime raciste le 28 septembre 1982 à Bron, sur une affiche placardée au mur, hante les esprits. Son meurtrier est libéré. Les cités populaires de Lyon sont mises sous quarantaine.
Les révoltes de banlieue font les manchettes de la presse. Les cités sont décrites comme des zones urbaines hors la loi, des foyers irréductibles de violence. Les immigrés sont présentés comme des parias sans savoir-vivre, leurs enfants comme des loubards sans foi ni loi. La loupe médiatique dramatise la misère sociale, terrorise l’imaginaire de ses consommateurs. Ces «gens-là», incapables de « s’intégrer », s’excluraient d’eux-mêmes. L’esprit colonial de retour souffle sur la braise. Les médias orchestrent les rodéos. Le ressort de la peur est tendu jusqu’à la rupture. La droite, sous le choc de sa déroute électorale, aiguise les couteaux. Elle laboure sans relâche la thématique de l’immigration fauteuse de troubles. Elle tanne et retanne son programme sécuritaire. Elle attise la division sociale. Des mains anonymes exécutent ses sombres desseins. Les immigrés deviennent les cibles favorites des tontons-flingueurs.
Les jeunes grévistes expliquent leur action dans une lettre publique : « Douze jeunes du quartier Monmousseau des Minguettes de Vénissieux ont entrepris le 28 mars une grève de la faim illimitée. Cette initiative a été prise après que se soient déroulés de nouvelles violences aux Minguettes et surtout en fonction d’un climat de plus en plus pesant pour les jeunes d’origine immigrée : résurgence importante du racisme, chômage, dégradation de nos quartiers, impossibilité d’obtenir de nouveaux logements dans l’agglomération lyonnaise ». « Ayant pris conscience que chaque fois que nous nous exprimions par la violence nous nous trouvions encore plus réprimés et rejetés, ayant constaté aussi que toutes les discussions qui ont pu être proposées ces deux dernières années n’ont mené à rien, nous avons choisi, en dernier ressort, l’arme non violente de la grève de la faim. Nous espérons de la sorte que l’opinion et les pouvoirs publics comprendront que la volonté de violence n’est pas de notre côté».
Les mères du quartier Monmousseau multiplient les initiatives solidaires, organisent des sit-in devant le commissariat, envoient des pétitions aux bailleurs sociaux, écrivent au Premier ministre le 4 avril 1983 : « Les charges, le chauffage et l’eau sont de plus en plus lourds à payer. Nous payons très cher pour un quartier laissé à l’abandon. Nos enfants, grands et petits, sont désorientés, ils ne savent plus où est le bien ni où est le mal : on nous parle tout le temps d’arranger le quartier mais cela ne vient jamais, les immeubles sont laissés à l’abandon ou détruits. Tout le monde doit avoir le droit d’habiter où il veut, même les étrangers, même les personnes qui ont moins de ressources. Les chômeurs, ce n’est pas leur faute, ils ont aussi une famille, il ne faut pas les refuser. Quand vous faites cela, vous n’avez pas de cœur. Nous demandons de rénover les appartements, les tours, les quartiers, d’embaucher nos jeunes pour le travail de rénovation, de baisser les loyers, les charges, les prix du chauffage et de l’eau ». « Ne démolissez pas les tours, donnez les appartements aménagés à ceux qui en ont besoin. Laissez partir ailleurs ceux qui le veulent, donnez-leur des logements où il y en a des vides et des convenables. Nous aimons notre quartier, nous voulons qu’il s’arrange, faites vite pour nos jeunes qui ont le courage de faire la grève de la faim pour vivre avec le respect et la dignité ».

Création de SOS
Avenir Minguettes

L’Association SOS Avenir Minguettes est créée dans la foulée. Toumi Djaïdja en est le président. Des doléances sont formulées : arrêt des intimidations policières et des poursuites judiciaires, mise en place d’une commission indépendante sur les contentieux, participation des habitants à la rénovation de leur quartier, embauche des jeunes dans le chantier, relogement des familles expulsées, animation socio-éducative. Le Père Christian Delorme, auréolé de son titre de « curé des Minguettes », est en même temps le stratège des pauvres et le médiateur. L’Elysée et Matignon prêtent l’oreille. Ils mettent en œuvre, sans rechigner, le projet de réhabilitation du cadre bâti. Mais, le volet sensible police-justice reste en suspens. Les syndicats de policiers mettent la pression. Ils lancent une campagne médiatique, interpellent directement le gouvernement et le menacent d’actes d’indiscipline. Ils exigent un tour de vis répressif : «La reprise des expulsions, des peines exemplaires pour les meneurs et les complices, des opérations systématiques de police, avec de nombreux effectifs équipés de moyens pour le maintien de l’ordre ». Ils refusent de s’asseoir à la table de négociation avec «les voyous». La mission gouvernementale, composée d’un magistrat, d’un commissaire de police et d’un directeur de la DDASS, constate l’inconciliable.
La grève de la faim se termine, au bout de douze jours, par une grande fête enflammée par le groupe Carte de séjour. Dès le lendemain, les accrochages reprennent. La destruction de la tour Monmousseau se décide. Les habitants s’y opposent. Ils aiment leur quartier, leurs repères s’y impriment, leur histoire s’y enracine. En juin 1983, à l’annonce de la démolition d’un premier immeuble, les cendres mal éteintes s’embrasent. La police envahit brutalement la cafétéria, arrête Kamel, gréviste de la faim. Le jeune point n’obtempère. Ses camarades accourent. La guerre reprend.

Projet de la Marche
pour l’égalité

En juillet 1983, le projet d’une grande Marche inspirée par le Mahatma Gandhi et le Pasteur Martin Luther King est publiquement présenté à la Maison des Jeunes et de la Culture de Saint-Fons. Les mères des victimes des crimes racistes et des violences policières, qui s’identifient aux Folles de la Place de Mai en Argentine, annoncent, dans le même cérémonial, un rassemblement national devant le ministère de la Justice baptisée les Folles de la Place Vendôme. Les symboles historiques des luttes pacifiques sont ouvertement revendiqués, empruntés, appropriés. Toumi Djaïdja, érigé en héros, bénéficie du slogan identificatoire « Nous sommes tous des Toumi Djaïdja » qui fit, en 1968, la légende de Daniel Cohn-Bendit, « Nous sommes tous des juifs allemands ». Le « Beur is beautiful » fleurira à l’automne. Le 23 juillet 1983, Toumi Djaïdja, affaibli par sa blessure, rescapé de son martyre, fait une apparition christique au Forum Justice à la Maison du peuple de Vénissieux. Les journaux enfourchent la lyre orphique. La morale reprend ses droits. La sympathie change de camp.

(A suivre)




 

Par Mustapha Saha
Lundi 11 Janvier 2016

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