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La Bosnie-Herzégovine, un Etat failli ?




La Bosnie-Herzégovine, un Etat failli ?
Au mois de février 2015, les émissions de la radio, Slobodna Evropa1 (l’Europe libre) ont eu un écho important sur tous les réseaux sociaux. L’émission « La perspective » a fait la présentation des jeunes de Mostar, une ville divisée par le fleuve Neretva, en Bosnie-Herzégovine. Cette ville est composée d’une population « croate catholique » d’un côté et d’une population «bosniaque musulmane» de l’autre. Les jeunes, nés après la guerre, ont toujours vécu séparés et, pour la plupart, ils ne sont jamais allés de l’autre côté du fleuve. Leurs peurs semblent insurmontables, et une grande partie d’entre eux trouvent « les autres » si différents que « même la couleur de leur peau ne semble pas pareille », comme l’expliquait un étudiant. L’émission n’a certes rien apporté de nouveau, mais a rappelé et confirmé que le regard entre les communautés est toujours très difficile, tendu et sans grand espoir à moyen-terme en Bosnie-Herzégovine. 
Au-delà de l’exemple de Mostar, la Bosnie-Herzégovine est un pays divisé entre trois communautés ethniques et religieuses. 

Les lignes de la séparation 
Le 20 décembre 1991, la Bosnie-Herzégovine demande sa reconnaissance auprès de la communauté internationale, ce qu’elle obtient en 1992. La guerre éclata cette année-là et dura jusqu’en 1995. 
Les Accords de paix de Dayton ont apporté une nouvelle Constitution, signée à Paris le 14 décembre 1995. Cette Constitution limite les compétences des institutions centrales et a créé la République fédérale de Bosnie-Herzégovine en deux entités : la Fédération croato-musulmane/bosniaque de Bosnie-Herzégovine (FBiH) et la Republika Srpska (la République serbe, RS), ainsi qu’une unité administrative autonome placée sous la souveraineté de l’Etat, le district de Brcko. Le pouvoir exécutif est assuré par une présidence collégiale de trois membres, élus par leur communauté sur une base ethnique. La direction de la présidence est tournante et le président du Conseil des ministres est nommé par la présidence. Le président du Conseil des ministres désigne le ministre des Affaires étrangères et du Commerce extérieur. Les ministères sont ensuite répartis sur la base du critère ethnique pour représenter les communautés en fonction des résultats obtenus lors des élections. Le Parlement est bicaméral, composé d’une Chambre des représentants et d’une Chambre des peuples. En outre, la Fédération possède deux composantes, une bosniaque et une croate, et comprend dix cantons. 
Cette structure complexe, sur une base ethnique, constitue un obstacle pour le développement de la Bosnie-Herzégovine. La crise constitutionnelle se poursuit et s’est depuis aggravée après la décision de la Cour européenne des droits de l’homme (CEDH) pour l’affaire Sejdić-Finci. La CEDH demande des changements constitutionnels pour mettre fin à la discrimination des minorités ethniques, à l’exception des trois communautés constitutionnelles, concernant leur participation dans le gouvernement. 
Avec les Accords de Dayton, la communauté internationale a affirmé la domination des partis, des élites responsables de la guerre et des idéologies nationalistes. Depuis la fin du conflit en 1995, la Bosnie-Herzégovine a connu un grand nombre d’élections. En 1996, organisées par l’OSCE, les élections législatives ont installé au pouvoir les partis nationalistes – le Parti de l’action démocratique (SDA), la Communauté démocratique croate de Bosnie-Herzégovine (HDZBiH) et le Parti démocratique serbe (SDS). 
La Bosnie-Herzégovine est aujourd’hui marquée par une stagnation économique, un fort taux de chômage, une pauvreté de masse, des désaccords entre les responsables politiques et un sentiment de crise politique permanente. 

Un Etat appauvri ? 
La Bosnie-Herzégovine a une dette de plus de 10 milliards de KM. On estime qu’environ 60 % des jeunes et 50 % de la population totale sont au chômage. La Bosnie-Herzégovine n’est pas une destination touristique, l’industrie a été complètement détruite pendant la guerre ou privatisée par la transition néolibérale. L’urgence de la situation se fait sentir : 700.000 citoyens vivent sur le seuil de la pauvreté et un citoyen sur six est considéré comme affamé. Parmi les pays européens, la Bosnie-Herzégovine est l’un des pays les moins développés, avec la Moldavie et l’Arménie. Les jeunes, et notamment la population bien éduquée, quittent le pays dans l’espoir d’une vie meilleure à l’étranger. Les conséquences de ces migrations laissent le pays encore plus dans le désespoir quant à la possibilité d’un changement profond. 
L’espoir a, néanmoins, resurgi en février 2014. Une vague de manifestations spontanées, organisées par les citoyens, sans les partis politiques et contre le système nationaliste et clientéliste du pays, ont eu lieu partout en Bosnie-Herzégovine, pendant deux mois. Les demandes des citoyens contre la corruption, pour un meilleur niveau de vie, pour l’arrêt des privatisations et leur contrôle, n’ont, pourtant, pas réussi à influencer les élites politiques et à obtenir des résultats concrets. Le point positif réside dans le fait qu’il s’agissait des premières manifestations citoyennes pour l’ensemble de la population en Bosnie- Herzégovine, sur une base organisationnelle horizontale, signe d’une volonté de démocratie directe et participative. Filip Balunovic, politologue, nous explique : « [Les manifestations et les plénums] ont démenti l’idée selon laquelle les citoyens de la Bosnie-Herzégovine n’ont aucune influence sur les sujets politiques. Par conséquent, les événements de février dernier ont une importance davantage symbolique que concrète. » 
Il est, toutefois, difficile de mesurer aujourd’hui les effets des manifestations du «Printemps bosnien» dans le paysage politique de la Bosnie-Herzégovine. Une fois les événements passés, les élections législatives se sont déroulées en octobre 2014, sans grandes surprises et sans véritables changements. 

Les élections de 2014 
Le processus électoral en Bosnie-Herzégovine est beaucoup trop long : il se passe environ six mois entre l’annonce des élections (150 jours avant le vote) et la publication des résultats définitifs. La mise en place des pouvoirs, en raison de la complexité de la scène politique, peut prendre encore plus de temps – pour les élections de 2010, les différents niveaux de gouvernements n’ont été constitués qu’en 2012, 14 mois après les élections. 
Les élections générales en Bosnie-Herzégovine comprennent celles pour la présidence de la Bosnie-Herzégovine, l’Assemblée parlementaire de la Bosnie-Herzégovine, l’Assemblée des entités de la Fédération de la Bosnie-Herzégovine, l’Assemblée nationale de l’entité Republika Srpska, pour la présidence de la Republika Srpska, et les assemblées des dix cantons de la Fédération de la Bosnie-Herzégovine. 
Après la vague de manifestations et face au processus électoral long et pénible, la participation des citoyens aux élections s’établit à 54,14 % des inscrits – 52,73 % en Fédération et 56,94 % en Republika Srpska. 
Le désenchantement de la population face à la situation politique et ses élites, est, par conséquent, plus qu’évident. Les manifestations de 2014 n’ont pas réussi à répondre aux demandes du peuple. Le seul parti politique issu directement des manifestations est « la Première partie de Bihac », mais cela reste au niveau local et un cas isolé ce qui illustre, d’une certaine manière, l’échec des manifestations et des plénums. 
Lors des élections, 7877 candidats (ou 7725 selon d’autres sources) se sont présentés pour 518 places pour l’ensemble des niveaux de gouvernement (local, cantonal et fédéral). De ces candidats, 488 étaient des élus sortants et/ou des fonctionnaires, ce qui nous montre la reproduction des élites. 
Pour la présidence de la Bosnie-Herzégovine ont été élus : Bakir Izetbegovic (SDA) – du côté de la population bosniaque, Mladen Ivanic (Parti du progrès démocratique) – du côté de la population serbe et Dragan Covic (HDZ BiH) – du côté de la population croate. Cette fois-ci, quatre mois après les élections, les partis politiques ont réussi à se mettre d’accord sur la formation du Conseil des ministres. Au niveau de la Bosnie-Herzégovine, le SDA a obtenu la présidence et deux ministres, le DF un ministre, le HDZ BiH trois ministres, et l’Alliance pour le changement également trois ministres. Le SDA va nommer un ministre de la Republika Srpska, la Constitution obligeant de nommer quatre ministres venant de la RS. Le président de la Republika Srpska reste Milorad Dodik. La Fédération de Bosnie-Herzégovine attend, cependant, toujours de connaître la constitution de son gouvernement ! 
Le changement le plus visible est le mauvais résultat du SDP. Il dominait autrefois la scène politique en Bosnie-Herzégovine, il en est aujourd’hui absent. Selon les médias et experts, la corruption est la principale raison de cette disparition du SDP. Filip Balunovic nous explique que « tout est resté identique après ces élections sauf qu’il n’y a plus de SDP ». Les mêmes partis politiques sont au pouvoir avec les mêmes responsables politiques et les mêmes discours empreints de peur, de haine et de ressentiments nationalistes. 
Le Front démocratique (DF), formé en été 2012, par Zeljko Komsic, ancien responsable du SDP s’est présenté comme une nouvelle opportunité pour la gauche et les peuples de la Bosnie-Herzégovine. DF se pose comme le parti de tous les citoyens de Bosnie- Herzégovine, un parti de la gauche qui se bat pour la citoyenneté bosnienne (sans approche ethnique). Après les attentes initiales, l’enthousiasme pour DF a diminué. Filip Balunovic estime que : « Le Front démocratique reste une chance pour ses membres de conquérir le pouvoir et assurer pour eux-mêmes des positions dans le gouvernement – rien de plus que ça. » 
La politique ethno-nationaliste reste prégnante en Bosnie-Herzégovine. Le principe d’ethnicité demeure la règle dans les domaines de l’emploi, l’éducation et la politique notamment. L’absurdité de ce principe est tel que les élus et les fonctionnaires dans le service public doivent afficher leur appartenance à une communauté (Bosniaque, Croate ou Serbe), sous peine de ne pas pouvoir être élu et d’être considéré comme appartenant aux « autres », c’est-à-dire aux minorités. 
Le processus d’adhésion de la Bosnie-Herzégovine à l’Union européenne est en stagnation depuis 2008, date de la signature de l’Accord de stabilisation et d’association (ASA). Deux visites à Sarajevo de la Haute Représentante de l’Union européenne pour les Affaires étrangères et la sécurité et Vice-présidente de la Commission européenne, Federica Mogherini, ont été perçues comme une déclaration forte de l’UE en faveur de la Bosnie- Herzégovine. La présidence de BiH a adopté une Déclaration sur l’adhésion à l’UE, en demandant à tous les niveaux du gouvernement de faire des efforts pour avancer le processus. Mais cette politique pro-européenne risque d’en rester au statu quo, comme c’est le cas depuis des années. 
Depuis les accords de Dayton et la fin de la guerre, rien n’a changé concernant la situation politique en Bosnie-Herzégovine. Les politiques menées restent fondées sur un principe nationaliste, le pouvoir est toujours partagé selon le critère ethnique, et les changements constitutionnels se mettent difficilement en place. Sous le prétexte de la peur, la Bosnie- Herzégovine demeure bloquée politiquement, économiquement et socialement depuis vingt ans. 

 * Doctorante en Etudes balkaniques à l’Université de Ljubljana.
Article paru sur le site de la Fondation Jean-Jaurès 


Les principaux partis politiques  

SDA – Stranka demokratske akcije (Parti de l’action démocratique), parti bosniaque, fondé par Alija Izetbegovic et aujourd’hui présidé par son fils, Bakir Izetbegovic 
SDP – Socijaldemokratska partija (Parti social-démocrate), considéré comme le successeur du Parti communiste de Bosnie-Herzégovine, présidé par Zlatko Lagumdzija (situé à gauche, ce parti est aujourd’hui presque inexistant.) 
HDZ BIH – Hrvatska demokratska zajednica BiH (Union démocratique croate BiH), une filiale du HDZ Croate, présidé par Dragan Covic, divisé en 2006 en HDZ BIH et HDZ 1990 
DF – Demokratska fronta (le Front démocratique), un parti de la gauche, présidé par Zeljko Komsic (ancien membre du SDP) 
SDS – Srpska demokratska stranka (Parti démocratique serbe), fondé par Radovan Karadzic, pendant longtemps, le principal parti en Republika Srpska, présidé par Mladen Bosic 
SNSD – Savez nezavisnih socijaldemokrata (Union des sociaux-démocrates indépendants), une alternative à SDS, présidé par Milorad Dodik, président de Republika Srpska.

Par Milica Popovic *
Jeudi 26 Mars 2015

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