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LES PRÉMISSES D’UN DIALOGUE DANS UN CONTEXTE TROUBLÉ (Juin – Août 1955) : Gilbert Grandval, résident général




LES PRÉMISSES D’UN DIALOGUE DANS UN CONTEXTE TROUBLÉ  (Juin – Août 1955) : Gilbert Grandval, résident général
L’écrit de feu Abderrahim Bouabid que nous publions a été rédigé d’un seul trait, à Missour, au cours de l’hiver 1981-82. Le texte de ce manuscrit évoque une période charnière dans le processus qui a conduit à la fin du protectorat. De l’épisode d’Aix-les-Bains aux entretiens d’Antsirabé, en passant par l’évocation des mouvements insurrectionnels, l’auteur s’emploie à restituer le climat de
tensions, d’incertitudes et de tâtonnements qui préfigure le dénouement de la crise franco-marocaine dont l’été 1955 reste un moment fort. L’occasion lui est ainsi fournie de donner sa lecture des événements. Surtout et s’agissant de ce qui deviendra a posteriori
la « controverse d’Aix-les-Bains », l’auteur développe ses arguments et revient sur le sens, les motivations et la portée de cette
rencontre. L’histoire de l’indépendance du Maroc, est, de ce point de vue, sans doute aussi l’histoire d’un système complexe
d’équivoques et de tensions qui structurent dès son origine le mouvement national. Abderrahim Bouabid nous en fournit
ici un aperçu saisissant.


Sept. déc. 1954
• Fin sept. - oct. 1954 :
le Tribunal Militaire de
Casablanca annonce la
libération de 51 militants
de l’Istiqlal et cégétistes,
parmi lesquels A. Bouabid.
Départ d’Abderrahim
Bouabid pour Paris.
• Oct. 1954 : Dubois-
Roquebert se rend en
mission à Antsirabé
à la demande du
gouvernement Pierre
Mendès France.
• 9 déc. 1954 : Mémoire
de l’Istiqlal transmis à Sidi
Mohammed Ben Youssef.
• 26 déc. 1954 : Lettre de
Mohammed Ben Youssef
d’Antsirabé.

Repères chronologiques

Février - août 1955
• 23 février 1955 :
Investiture du
Gouvernement Edgar
Faure.
• 20 mars : Création de
l’UMT.
• 7-8 mai : Conférence
nationale pour la solution
du problème francomarocain,
à Paris avec
participation de A.
Bouabid.
• 11 juin : Assassinat à
Casablanca de Jacques
Lemaigre-Dubreuil.
• 20 juin : Gilbert
Grandval désigné
résident Général au
Maroc.
• 7 juillet : Gilbert
Grandval prend ses
fonctions au Maroc.
• 14 juillet : Attentat
à Casablanca suivi
d’émeutes.
• 20 juillet : Retour du
colonel el Bekkaï au
Maroc.
• 21 juillet : Expulsion du
Dr Causse.
• 1er août : Plan d’Action
Gilbert Grandval.
• 11-12 août : Plan Faure
adopté par le comité
interministériel de
l’Afrique du Nord.
• 19-21 août : Emeutes
à Khénifra, Oued-Zem et
Khouribga.

Les dirigeants de l’Istiqlal n’avaient connu personnellement Lemaigre Dubreuil qu’après leur libération, au cours d’une petite réception qu’il avait organisé dans sa petite maison des Oudayas à Rabat. Cet homme de caractère, véritable force de la nature, était entré en trombe dans les milieux marocains. Nous étions mis régulièrement au courant de son action, tant au Maroc qu’en France, durant notre détention. Il semblait au départ avoir approuvé la déposition de Mohammed V. Il ne connaissait que le Maroc des grands caïds, des notables, des Glaoui. Bref, le Maroc de Lyautey. Puis subitement, il découvrit l’autre Maroc, celui du présent et de l’avenir, celui des jeunes cadres, des syndicalistes, d’une partie de la bourgeoisie nationaliste. A partir de ce moment là, il s’engagea corps et âme dans la bataille, en intervenant auprès des gouvernants français et par ses écrits dans la grande presse. Si d’autres grands maîtres du capitalisme français au Maroc entendaient rester dans l’expectative, ou n’agissaient prudemment que dans l’ombre, lui entendait agir au grand jour. Il était pour l’éviction immédiate de Ben Arafa, pour la mise en place d’un conseil du trône, en attendant le retour de Mohammed V.
Il avait acheté le quotidien Maroc-Presse au groupe Walter et en avait fait l’organe d’expression des Français libéraux du Maroc. Il avait aussi adressé un questionnaire détaillé à plusieurs personnalités marocaines et françaises, leur demandant de consigner par écrit leur avis, notamment sur le problème de la succession de Ben Arafa. Il avait ainsi constitué un dossier dont il avait transmis une copie au gouvernement.
Nous étions devenus ses amis : son domicile, ses bureaux, son secrétariat étaient à notre disposition. Très souvent nous nous demandions les raisons de cette conversion. Est-ce uniquement par intérêt ? Nous ne pouvions croire que cela pouvait être son seul mobile. Quoiqu’il en soit, l’homme qui avait préparé en 1942 l’arrivée du général Giraud à Alger, qui avait mis aux arrêts, dans la villa des Oliviers le général Juin et son Etat-major pour faciliter le débarquement américain le 8 novembre, enfin le partisan de la restauration de la monarchie en France, était devenu le partisan de la légitimité monarchique au Maroc. La cause marocaine était devenue sa passion de tous les jours, il en avait fait sa « cause » !
Très souvent nos amis de gauche, agacés par ses initiatives, avaient tendance à nous reprocher de le voir souvent.
« Que voulez-vous, répondions-nous, si avec le général de Gaulle et Maurice Thorès, Lemaigre Dubreuil se rallie à notre point de vue, c’est tant mieux pour la cause marocaine ! »
Ce fut le dimanche 12 juin qu’éclata, à Paris, la nouvelle de l’assassinat de J. Lemaigre Dubreuil par des contre- terroristes de « Présence-française ». Cette information fit l’effet d’une bombe. Ses obsèques eurent lieu à Casablanca, le 14 Juin, à l’église du Sacré-coeur, devant des milliers de Marocains venus témoigner de leur reconnaissance à cet homme au courage exemplaire, et qui, depuis des mois se savait menacé. Pierre Mendès France, venu spécialement de Paris, y assista aux côtés de l’ambassadeur Lacoste.
Nous prîmes l’initiative, M’hamed Boucetta et moi-même, de demander une nouvelle audience privée au Président du conseil. Nous fûmes reçus le 12 juin même au soir. Nous l’avons avisé de notre dernier entretien avec J. Lemaigre Dubreuil en répétant les termes exacts de ses propos.
Le président nous fit part de son émotion. Le gouvernement français était en train de mettre au point un plan d’action. Pour cela, il a été décidé d’abord de mettre fin à la mission de l’ambassadeur Lacoste. Il s’enquit de notre attitude vis-à-vis de M. André Dubois, préfet de police de Paris. Nous ne connaissions pas l’homme, mais nous savions qu’il était l’ami de G. Izard. Par conséquent, à priori, le préjugé était favorable.
Puis cette question : « Dans le cas où le gouvernement déciderait le transfert de Mohammed V et de sa famille à Paris, pendant combien de temps estimez-vous la durée de son séjour en France ?
- « Quelques semaines seront nécessaires à la préparation de son retour à Rabat,
M. le Président ».
- « Un délai de deux ans me parait plus raisonnable ».
- « Au maximum six mois, dis–je. Son transfert en France, où il serait libre, serait déjà un pas appréciable. Mais l’acte aurait pour conséquence d’accentuerocuments l’impatience du peuple marocain de revoir son souverain réinstallé à Rabat.
Si la durée de son séjour en France était trop longue, l’acte que vous voulez entreprendre perdrait de sa signification ».
Après cet entretien, notre sentiment était que le dossier marocain aller progresser, dans un sens plutôt favorable. L’acquis à retenir se résumait, durant cette phase, en deux points capitaux :
- La fin de l’exil du souverain par son transfert en France.
- L’échange de vue sur la durée de son séjour en France prouvait que l’éventualité de son retour à Rabat n’était plus à priori exclue, tout au moins dans la pensée du Président du conseil.
Gilbert Grandval, résident général
Nous nous rendîmes au domicile de G. Izard qui nous attendait. Il espérait la nomination de Louis André Dubois. Mais celui-ci s’était récusé. C’est alors qu’il nous appris que le gouvernement pensait à un autre homme : Gilbert Grandval.
Rappelé à Paris dès le 14 juin, il fut reçu par le Président du conseil, qui lui fit part de son projet de le nommer à Rabat.
Etait-ce vraiment l’homme de la situation ? Il nous avait été décrit par ceux qui le connaissaient, à travers son passé de résistant et sa longue expérience sarroise, comme un homme d’énergie, de décision, qui n‘hésiterait pas, au besoin, à bousculer le gouvernement pour obtenir les instructions précises que commanderait la situation.
Il tenait, avant d’accepter sa nomination officielle, à disposer de quelques jours de réflexion. Et ce n’est que le 20 juin que le conseil des ministres rendit publique sa désignation à la tête de la Résidence à Rabat. Mais il resta à Paris jusqu’au 7 juillet et procéda à de larges consultations de diverses personnalités civiles et militaires.
Il détenait, à nos yeux, un atout considérable : l’appui du général de Gaulle. Nous avions appris par la suite, que sa première visite fut pour l’ancien chef de la France combattante. Celui-ci lui avait conseillé le retour de Ben Youssef, compagnon de la libération, sur le trône marocain. C’était, selon lui, la seule décision réaliste et juste, mais le gouvernement était incapable de la prendre. Un autre atout : le général Grandval n’avait aucune attache avec le Maroc. Donc un homme nouveau, pour une politique enfin nouvelle.
Il a tenu, avant son départ au Maroc, à avoir un entretien avec Bekkaï et moimême7. G. Izard assistait à cette rencontre. L’impression qu’il suscita en nous était excellente : oui, nous étions en présence d’un homme d’action, conscient certes des difficultés de sa tâche, mais animé par la détermination à vaincre les obstacles et à aboutir aux résultats escomptés. G. Izard prit la parole, exposa longuement et avec conviction la genèse du drame marocain, les dispositions conciliatrices de Mohammed V. Je sentis que le nouveau résident investi, attendait plutôt notre point de vue.
Le colonel Bekkaï insista sur l’urgence qu’il y avait à mettre en place un conseil de régence, dès l’arrivée du résident général à Rabat.
« Vous pouvez être assuré, dis-je à M. Grandval, de l’appui chaleureux de tous les Marocains. Nous espérons que vous serez le dernier résident général au Maroc : car c’est là le fond du problème.
« Quant au conseil du trône, notre parti formule à son sujet les plus grandes réserves. En tout état de cause, si cette solution était retenue par le gouvernement, elle ne pourrait être acceptable par le peuple marocain que dans la mesure où elle est envisagée comme une étape transitoire de courte durée permettant l’élimination de Ben Arafa et la restauration du monarque légitime. Ce serait l’acte de réconciliation qui ferait honneur à la France. »
J’ai évoqué aussi les accords qui eurent lieu entre le général de Gaulle et Mohammed V dès 1943, puis en 1945, lors de la visite de ce dernier aux cérémonies commémoratives de l’appel du 18 juin8.
« D’après ce que nous savons de certaines personnalités proches du général, le chef de la France combattante ne voit lui-même d’autre issue que celle de la restauration de Mohammed V... ».
M. Grandval nous écoutait, sans intervenir et sans manifester d’opinion. Il nous demanda toutefois ce que nous pensions du grand vizir. Nous savions qu’il s’était déplacé à Vichy pour le rencontrer.
« L’attitude de cet homme plus que centenaire ne compte pas dans le Maroc nouveau. D’ailleurs son avis sera, comme toujours, celui du résident général en place »
Bekkaï dut ajouter, ironiquement, que cet homme, au soir de sa vie, n’avait pas abandonné ses ambitions :
« S’il affirme aujourd’hui que Ben Arafa n’a pas fait l’affaire, c’est qu’il ambitionne de se voir déléguer le sceau impérial, en cas de vacance du trône... ».
« Tous les Marocains s’opposent farouchement à ce qu’un tel rôle soit confié à l’homme qui avait participé passivement et docilement à l’éviction de
Mohammed V ».
En somme les principales questions ont été abordées directement et franchement.
Tout au moins, le nouvel ambassadeur-résident savait à quoi s’en tenir avec le parti de l’Istiqlal.
Une inquiétude cependant : M. Grandval avait rendu visite au maréchal Juin, les Généraux Koenig, Lecomte et Guillaume. Que pouvaient ils lui dire d’autre qu’il ne savait déjà : c’est-à-dire une hostilité obstinée à Mohammed V, aux nationalistes, et le maintien du statu quo. Espérait-il obtenir d’eux l’éviction de Ben Arafa ?
Ceux-ci ne pouvaient y consentir sans se déjuger !
D’autres entretiens eurent lieu avec le nouvel ambassadeur, soit à Rabat, soit à Paris.
Il est un point d’histoire que je me dois d’évoquer à ce sujet, car j’en fus à la fois l’acteur et le témoin direct ou indirect, durant toute cette période.
Messieurs Pierre July, ministre des Affaires marocaine et tunisienne, Jacques Duhamel, directeur de cabinet du président français, nous avaient bien parlé d’un « plan d’action » approuvé par le gouvernement avec la participation du nouveau résident général. Le contenu de ce plan ne nous a pas été révélé.
Plus tard, après sa démission, G. Grandval révèlera les grandes lignes des instructions qui lui avaient été données dans son livre, Mission au Maroc9. Il semble vouloir mettre en relief le fait que le gouvernement, en particulier le Président du conseil, cherchait par des négociations parallèles à l’engager à son insu, dans la voie de la restauration de Mohammed V. Cette orientation ne pouvait être envisagée à son avis, tout au moins dans l’immédiat. Il est vrai qu’au cours des entretiens qu’il avait bien voulu nous accorder, il n’a jamais laissé entendre qu’il envisageait de s’engager dans cette direction. Mais il n’a jamais, non plus, écarté nettement cette possibilité. Quant au président Edgar Faure, dans son for intérieur, il considérait comme inéluctable la restauration de Mohammed V comme j’en ai fait état plus haut. Sa démarche tactique visait à rallier M. Pinay, ministre des Affaires étrangères et peut-être à neutraliser le général Koenig, ministre de la défense.
Dès son investiture, G. Izard lui a transmis le mémorandum de Mohammed V du 26 décembre 195410 , qui n’était d’ailleurs que la reproduction de notre rapport, envoyé à Antsirabé, quelques jours auparavant. Nous avions des raisons de supposer que M. Grandval, pressenti le 14 juin 1955, avait connaissance de ce document. D’autre part, avant de nous rencontrer, il eut un entretien avec G. Izard, le 15 ou le 16 juin chez M. Armand Bérard, Conseiller diplomatique du Président du conseil. Nous avions là aussi des raisons de penser, que l’avocat de Mohammed V ne pouvait omettre de mettre au courant le résident pressenti de l’existence du mémorandum du 26 décembre 1954.
Sans mettre en cause la bonne foi, la loyauté de G. Grandval qui est devenu pour moi un ami, je me devais de dire quelques mots sur ce qui est apparemment un malentendu regrettable.


Abderrahim Bouabid
Jeudi 3 Septembre 2009

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