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L’universalité de certains concepts est discréditée par la variété des faits qui sont supposés la cautionner : Une seule réalité, plusieurs significations




L’universalité de certains concepts est discréditée par la variété des faits qui sont supposés la cautionner : Une seule réalité, plusieurs significations
Bon nombre de concepts bénéficient actuellement d’une universalité incontestable. Mais cette valeur universelle est discréditée par la variété des réalités qui sont supposées la cautionner. Excepté leur primitif sémantique communément reconnu, ils sont  le théâtre d’une diversité et d’une richesse sémantique quasi incontournable. Ce sont, pour reprendre Barthes (Mythologies, p. 138) citant Lévi-Strauss, des manas, c’est-à-dire « une sorte de symbole algébrique (un peu comme truc ou machin chez nous), chargé(s) de représenter «une valeur indéterminée de signification, en elle-même vide de sens, et donc susceptible de recevoir n’importe quel sens, dont l’unique fonction est de combler un écart entre le signifiant et le signifié»». Un peu loin du sens ethnologique où l’emploie Lévi-Strauss, le mana serait, au sens barthien du terme, une expression qui déborde des divers contenus que lui associent les différents systèmes politiques ; il est, pour ainsi dire, chargé de la mission de justifier aux yeux de l’opinion publique nationale et internationale les résolutions des décideurs politiques. Questionner les manas universels, dans la mesure où ils sont « une place vide où l’on dépose la collection entière des sens inavouables » (Ibid.), reviendrait à déceler la nature des rapports de force qui structurent les relations interétatiques.
Ces rapports de force reposent, grosso modo, sur la dialectique de deux complexes, celui du plus puissant qui impose sa conception hégémonique des choses et celui du fragilisé récalcitrant (pour ne considérer que celui-ci ; d’autres types de fragilisés sont également trouvables) qui est rétif à toute suprématie et veut derechef être respecté dans ses options politiques et ses spécificités socioculturelles. Il s’ensuit une dualité multiforme de représentations associées à une même réalité. Le procédé cognitif qui expliquerait mieux ceci est celui de l’imagerie, c’est-à-dire les différents habillages que peut revêtir une même situation réelle. Pour vulgariser ce concept, on rappellera que la scène que dénote un verre à moitié plein peut être décrite des deux façons suivantes : un verre à demi plein et un verre à demi vide. Le propre du mana est par conséquent de mystifier l’opinion publique internationale.
Je propose d’examiner ici, à titre illustratif (et limitatif aussi), les quatre manas suivants démocratie, armes de destruction massive, économie et dieu. L’objectif est de montrer que ces symboles ne sont pas réellement entendus et utilisés dans leurs sens lexicaux, dont les dictionnaires donnent des descriptions sémantiques approximatives ; bien au contraire, ils sont le lieu où se déposent des valeurs sémantiques divergentes, voire antonymiques qui leur sont assignées en fonction des idéologies et des politiques préconisées. Chemin faisant, il sera affirmé que les concepts universels ne peuvent acquérir ce statut, c’est-à-dire devenir universellement unanimement partagés, qu’à un niveau très abstrait où les spécificités socioculturelles sont fondues dans les généralités universelles. Ceci revient à dire en un mot que leur signification n’est pas d’ordre fixiste mais dynamique ou encore contextualiste, en ceci qu’elle est interminablement négociable selon les circonstances socio-historiques de communication.   

La démocratie

Au fond, la démocratie, qui est une organisation politique, assoit son idéal sur le socle de la justice sociale et de l’égalité entre citoyens ; elle est l’opposée du totalitarisme, vivier de toutes les formes du despotisme. En tant que concept universel, très en vogue à l’heure actuelle, la démocratie joue sur deux plans plutôt complémentaires que distincts, celui des relations intra-étatiques et celui des relations interétatiques, conçues en vertu de la mondialisation même comme un système structuré par un réseau de rapports interpénétrables.

I- Au niveau des relations
intra-étatiques

Il  est communément admis que la notion de standard est une fiction, une notion invoquée au service de l’illustration et de la facilité de description ; elle est fondée sur la réduction extrême des détails au profit de quelques propriétés générales justiciables de vérification assez étendue : une veste standard, par exemple, est conçue pour convenir à la taille la plus basique, celle qui répond au modèle habituel du plus grand nombre de clients; une langue standard, comme le savent les linguistes dont notamment les phonologues, n’existe pas non plus, puisque les locuteurs d’une même langue ni articulent ni parlent identiquement sur tous les points de la géographie physique de la communauté en question. La terminologie locuteur-auditeur-idéal, en usage dans la théorie générative, est très éclairante à ce sujet : elle présuppose les diverses variations, surtout  phonétiques et lexicales, au sein d’un système linguistique, variations qu’on escamote en se limitant à la description de la compétence de cette fiction qui est le  locuteur-auditeur-idéal, autrement dit en décrivant la langue non pas dans son hétérogénéité mais davantage comme elle est sensée être parlée et utilisée par les locuteurs. Aussi en est-il de la démocratie. Tout au plus peut-on parler de démocratie standard qui, somme toute, ne se défait pas de la gangue de fiction. Corollairement, elle ne peut être concrètement envisagée qu’à travers l’image déformée et fragmentaire qu’en proposent les pays qui s’en réclament. Pour mieux appréhender cette image sous sa fugacité même, seule une description en termes d’hiérarchie puisse rendre compte de l’organisation des pays sur l’échelle de la démocratie : le prototype étant invérifiable, les Etats se portent candidats au statut du meilleur représentant de cet idéal. On distinguera donc trois catégories : les Etats [± démocratiques], les Etats [- démocratiques] et finalement, en bas de l’échelle, les Etats [non démocratiques].  
Cette organisation en trois niveaux correspond à un jugement subjectif, puisque, comme prévisible, les Etats des trois types auront du mal à s’admettre dans leurs catégories respectives; chaque catégorie se dira plus démocratique que les autres, autrement dit chaque Etat dans chaque catégorie développe sa propre conception de la démocratie ; il y a par conséquent autant de démocraties que d’Etats dans les trois catégories. Et c’est pour cette raison que ce concept est un mana, une sorte de patte signifiante que chaque pays moule dans l’action de ses stratégies politiques.

II- Au niveau des relations
interétatiques

Le problème devient plus sérieux lorsqu’on examine ce mana au diapason international. Si on en juge par les faits, on constate au premier chef que les Etats membres de la première catégorie fondent leur conception de la démocratie sur une contradiction : tantôt ils se proposent de défendre avec intransigeance la justice universelle et vont souvent jusqu’à mener à l’honneur de la démocratie, qui en est un visage parmi d’autres, des guerres atroces, et tantôt ils protègent les régimes dictatoriaux contre les vagues réformistes qui aspirent, éventuellement, à la démocratisation du pays concerné. Autant dire en un mot que l’économie, dans toute la force du terme, paradoxalement, justifie et interdit la démocratie. A ce niveau, la conception de la démocratie se confond avec celle de la bourse, pour autant qu’ils  ressortissent ensemble à la fluctuation des marchés, à la priorité des intérêts et à la lutte pour les ressources. Les exemples foisonnent à ce sujet, donnons celui-ci qui est d’actualité : l’Espagne qualifie le Maroc de pays non démocratique sous prétexte que celui-ci se refuse à reconnaître le soi-disant ‘‘Polisario’’ mais s’estime dans ses droits démocratiques de combattre le mouvement séparatiste Basque. De même, les hostilités en Proche-Orient sont dictées davantage par la lutte interétatique pour les ressources et pour l’hégémonie géopolitique que par ce mythe mystificateur de démocratiser les régimes de la région. Ainsi, plier la signification de la démocratie aux intérêts économiques et géopolitiques de L’Etat, c’est tout simplement la vider de sa valeur universelle et la transformer en un mana.

Les armes de destruction massive

Avec le concept des armes de destruction massive, l’insolite, voire l’absurde obnubile les plus lucides des esprits. Cet absurde remplira de malaise et de contrariété quiconque s’accorde à gloser son  isotopie comme la mission de faire la guerre pour empêcher que s’éclatent des guerres. Le meilleur représentant des armes de destruction massive, c’est bien la bombe atomique. Qu’on y regarde de très près ! La bombe atomique est un mana, car elle est associée à une pléthore de valeurs distinctes selon qu’on la possède et qu’on en terrorise l’autre ou qu’on ne la possède pas et qu’on en subit la menace. A force d’en vanter la surpuissance de dévastation, cette bombe est beaucoup plus redoutée dans les sociétés contemporaines que ne l’étaient les forces maléfiques dans les sociétés traditionnelles; elle est essentiellement un objet mythique et secondairement une arme ; elle prophétise plus de catastrophes qu’elle n’en cause effectivement ; son destin n’est pas d’exploser mais d’immortaliser son détenteur. Bref, elle est un mana, car sa vraie valeur est de n’avoir aucune signification fixe : elle est puissance et assurance pour les uns et panique et déstabilisation pour les autres ; elle n’a de sens que celui que d’aucuns lui donnent et que d’autres lui retirent. Quoi qu’il en soit, au juste, elle est la monture que chevauche ce monstre : l’économie.L’apocalypse qu’annonce la bombe atomique est, certes, très probable, mais il n’a de valeur véridique que dans certains films de science-fiction. En fait, cette menace d’anéantissement rapide et total de l’espèce humaine n’est qu’une légitimation des nombreux massacres sporadiques qui s’accomplissent chaque jour ; elle est promue au statut du sacré, du tabou ; elle justifie le déterminisme des actions des décideurs de politique. Si elle n’explose pas, c’est que son heure est reportée à plus tard, étant toujours relayée par les autres bombes non moins destructrices qui sautent de plus en plus dans l’indifférence totale de l’opinion internationale. L’homme moderne s’accoutume, dans la terreur de l’extermination générale dont il est menacé, aux carnages des autres armes comme à des faits habituels et normaux.
Ce sprint des derniers mètres engagé parmi les pays en lice pour la possession d’armes atomiques ne s’explique pas seulement par le prestige de leadership mondial, qui n’est au fond qu’une absurde mégalomanie, mais surtout par ce refoulé adamique d’immortalité. Mener des guerres grosses de fâcheuses conséquences pour déposséder certains régimes de l’arme atomique reviendrait à leur refuser un trône d’immortalité dans l’Olympe.

L’économie

L’économie au sens actuel du terme est également un mana, eu égard à sa richesse sémantique qui la sacralise comme un tabou : sa nature profonde est la promesse, sa réalité la légitimation, son action l’épuisement et son aboutissement la récession. Elle est un droit à la vie moderne (droit à un peu de dignité) pour les pays pauvres, une réhabilitation pour les pays en voie de développement et un sceptre magique qui assujetti le monde à ses volontés. Ménageons ici une petite place sémantique aux bioclimatologues pour qui l’économie est un monstre qui fume et crache le feu et menace toute forme de vie sur terre.   

Dieu

Finalement, dieu, qu’on ne considère ici que du point de vue des religions monothéistes, se prête comme mana aussi. Dans les trois religions célestes en effet, dieu, qui désigne pourtant la même réalité, est différemment décrit et vu par les monothéistes. Il convient de rappeler, par ailleurs, qu’il n’est point rare que les fidèles au sein de la même religion en élaborent des idées particulières et, du coup, des préceptes dont les plus extrêmes vont parfois jusqu’à autoriser des actes abominables au mépris de la Justice divine.
Il s’ensuit que le sens de dieu se donne dans ces religions comme une substance de signification indéterminée où chaque religion, voire chaque courant découpe le segment significatif le mieux approprié à ses desseins et à ses intérêts généraux.
Rien ne pourra en effet mieux expliciter cette pluralité sémantique de la même réalité que les cas d’extrêmes adversités où les fidèles des trois religions se trouvent, dans la certitude de leur faiblesse et de leur nullité, engagés dans des combats sanglants. C’est ainsi, loin de tout parti pris, que dans ce qu’on pourrait appeler à raison la guerre des cousins (Juifs et Arabes), un esprit conséquent ne peut s’empêcher de s’étonner, sinon de rire, de voir, transmises sur les petits écrans du monde, des images représentant les uns qui lisent et brandissent la Torah  et les autres le Coran ou l’Evangile, les trois livres de Dieu.
A cet égard, puis-je remarquer, Juifs et Chrétiens qui s’obstinent à méconnaître le Coran se comportent comme ce chercheur qui ayant longtemps travaillé sur les premiers ouvrages d’un auteur feint d’ignorer son dernier ouvrage de peur que celui-ci ne vienne remettre en cause tous ses résultats.

* Enseignant à la faculté
Poly-disciplinaire de Safi

Par Elmustapha Lemghari *
Lundi 21 Décembre 2009

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