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L’ultime victoire de Mouammar Kadhafi




L’ultime victoire de Mouammar Kadhafi
Rama Yade avait eu le verbe flamboyant à la veille de la visite de Mouammar Kadhafi à Paris le 10 décembre 2007. « Le colonel Kadhafi doit comprendre que notre pays n’est pas un paillasson, sur lequel un dirigeant, terroriste ou non, peut venir s’essuyer les pieds du sang de ses forfaits, avait déclaré celle qui était alors la secrétaire d’Etat aux droits de l’homme de Nicolas Sarkozy. La France ne doit pas recevoir ce baiser de la mort. Il serait indécent en tout cas que cette visite se résume à la signature de contrats ou d’un chèque en blanc. »
Les associations de défense des droits de l’homme avaient vivement apprécié, mais sous les lambris dorés de la République, cette philippique était tombée comme une mouche dans une assiette de chorba. Comme le notait le quotidien Libération, l’impertinente avait été « convoquée à l’Elysée » et des élus de l’UMP avaient fait état de leur « agacement » à l’égard d’un membre du gouvernement qui sortait du rang. C’était une autre époque…
De Londres à Paris, de Washington à Bruxelles, la chute du leader libyen et surtout la mise en exergue de ses dérives et de ses crimes donnent quelques sueurs froides à ceux qui l’ont fréquenté.
Déjà, début mars, sir Howard Davies, le directeur de la prestigieuse London School of Economics, avait dû démissionner pour avoir accepté un don de près de 2 millions de livres d’une fondation dirigée par Saïf al-Islam Kadhafi. Au même moment, Monitor Group, une agence de relations publiques américaine, faisait son mea culpa, avouant avoir reçu des millions de dollars du régime libyen pour organiser des visites à Tripoli de personnalités américaines et britanniques, dont Richard Perle, chef de file des néoconservateurs et l’un des idéologues de l’invasion de l’Irak en 2003.
Interpellé par un adversaire politique qui l’accusait d’avoir été « l’ami de Kadhafi », l’intellectuel suisse Jean Ziegler a lui aussi tenu à proclamer haut et fort son rejet du régime. Passionné par les causes rebelles et les luttes du tiers-monde, l’ex-député socialiste genevois s’était rendu à plusieurs reprises à Tripoli où il avait été reçu par le Guide. « Ces invitations, notait-il en février 2011, n’impliquaient aucun consentement à la politique de ce régime effrayant. » En mars dernier, Jean Ziegler approuvait l’intervention de l’Otan. « Celle-ci a permis d’éviter un carnage, déclarait-il. Kadhafi est un psychopathe qui a perdu le sens des réalités. » Début septembre, sur le plateau de la Télévision suisse romande, il avouait même « qu’il n’aurait jamais dû serrer la main du dictateur ».
Ennemi déclaré de l’Occident, le colonel Kadhafi avait accueilli des tiers-mondistes et des anti-impérialistes et soutenu des mouvements révolutionnaires d’Amérique latine ou d’Afrique australe. Praticien du terrorisme d’Etat, il avait financé des organisations violentes, du Sahel aux Philippines. Riche de sa rente pétrolière, il avait attiré les affairistes, les marchands d’armes et les chasseurs de primes.
Mais ces dernières années, au moment où certains en Europe et aux Etats-Unis commençaient à le qualifier de « personnage respectable », il avait aussi ouvert les portes de la Libye aux ennemis occidentaux de ses ennemis islamistes, en particulier aux services secrets américain et britannique.
Kadhafi, collaborateur de la CIA et du MI-6 ? Les compagnons de route du leader libyen, du Vénézuélien Hugo Chavez au Nicaraguayen Daniel Ortega, ont dû être frappés d’apoplexie, la semaine dernière, lorsque des chercheurs de Human Rights Watch ont découvert dans l’ancien quartier général des services secrets libyens des documents dévoilant ces liens sulfureux. Selon ces dossiers, dont personne ne semble contester l’authenticité, le maître de Tripoli n’aurait pas rechigné, en effet, à prêter main-forte à ceux qui, quelques années plus tôt, l’auraient bien assassiné.
« En dépit de la réputation de brutalité des services secrets kadhafistes », notait le New York Times, la CIA, engagée dans la guerre globale contre le terrorisme décrétée par le président Bush, aurait, « à au moins huit reprises », transféré à Tripoli des personnes soupçonnées d’être liées à Al-Qaïda. Parmi celles-ci, Abdel Hakim Belhaj, qui est aujourd’hui l’un des dirigeants militaires de la rébellion contre Kadhafi ! Il y a quelques jours, Belhaj a déclaré qu’il avait été « cueilli » par la CIA lors d’une escale à Bangkok, acheminé dans les geôles libyennes et torturé.
Tout au long de son règne, Kadhafi aura réussi à confondre et à compromettre des militants et des gouvernements, leur donnant, selon la formule de Rama Yade, « un baiser de la mort ».
L’effondrement de la Jamahiriya arabe libyenne place une certaine gauche, une vieille gauche européenne, face à ses égarements. Aveuglée par sa détestation de « l’Occident prédateur », fascinée par ces « mythes révolutionnaires du tiers-monde » dénoncés dès 1976 par Gérard Chaliand, elle a de nouveau confondu l’anti-occidentalisme et le progressisme, fréquentant, voire défendant un caudillo qui a contribué à enfoncer le monde arabe dans son malheur, alors qu’il prétendait, comme son compère Saddam Hussein, en être le nouveau Saladin.
Que dire alors des gouvernements démocratiques qui choisirent de s’acoquiner avec Kadhafi, jusqu’à utiliser ses sbires ? Le maître de Tripoli les a inscrits eux aussi au tableau du déshonneur. Comment justifier les liens des services secrets américain et britannique avec les agents d’un régime responsable, entre autres crimes, de l’attentat meurtrier – 270 victimes – contre l’avion de la Pan Am en 1988 au-dessus du village écossais de Lockerbie ?
Certes, la collaboration entre des services secrets occidentaux et des régimes voyous n’est pas une nouveauté. Au cours de leur histoire, la CIA et le MI-6 ont collectionné les alliances impies, tout cela au nom du principe de réalité et sous prétexte de défendre la liberté. Mais si rien n’interdit d’infiltrer des services secrets de pays autoritaires ni d’acheter certains de leurs agents, une ligne rouge est clairement franchie lorsque des organismes officiels, censés défendre les « valeurs de l’Occident », sous-traitent à une dictature le recours à la torture, violant ainsi le droit international, et, comme le montrent les documents exhumés par Human Rights Watch, sont à tu et à toi avec des hommes de main d’un régime déjanté. Cette pratique a été interrompue par l’administration Obama.
Kadhafi a perdu la guerre face aux insurgés et aux avions de l’Otan, mais il tient aussi sa victoire. Il aura réussi à démontrer le manque de discernement et de principes d’une certaine gauche engluée dans ses réflexes et ses dogmes « anti-impérialistes ». Il aura surtout prouvé que des pays démocratiques qui aujourd’hui se targuent d’apporter la « civilisation » à Tripoli n’ont pas hésité, sous George Bush et Tony Blair, à coopérer avec ses barbouzes et ses tortionnaires et l’ont courtisé pratiquement jusqu’au dernier instant.

* Journaliste et essayiste belge

Par Jean-Paul Marthoz *
Samedi 17 Septembre 2011

Lu 1021 fois


1.Posté par le journal de personne le 17/09/2011 12:32
Libye : Jeudi noir

Morte cette nuit
15 septembre en plein cœur de Benghazi
Morte de dépit
Elle préféra le sommeil à l'insomnie
Le silence aux cris
Le cri de joie des ignorants et des mécréants...

http://www.lejournaldepersonne.com/2011/09/libye-jeudi-noir/

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