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L'œuvre de Moha Souag «Et plus si affinités» sous les feux des critiques : Les internautes, entre rêve, illusion et déception




L'œuvre de Moha Souag «Et plus si affinités» sous les feux des critiques :  Les internautes, entre rêve, illusion et déception
Publié en 2009, "Et plus si affinités…" est le huitième d’une série de romans publiée par Moha Souag dont le fameux "Les années U". Ce roman se compose de 125 pages, étalé sur 21 chapitres. Il s’agit d’une publication de petit format, mais de profondeur philosophique incroyable. "Et plus si affinités…", une tournure utilisée dans le domaine de la correspondance par internet, manipulée comme titre du roman, objet de notre étude. L’intitulé porte sur le rêve d’émigration des jeunes internautes marocains et le mariage blanc avec des Européennes.
Le cadre spatio-temporel du livre est représenté par la ville d’Errachidia pendant les dernières années. Suit une liste de faits et d’actions, il s’agissait pour Moha de faire une œuvre nouvelle, d’éviter les clichés, les stéréotypes et les préjugés des jeunes sur leur identité marocaine. La portée des thèses qu’il défend et les analyses qu’il propose, s’étendent bien au-delà du cadre de la littérature et de la philosophie.
Nous montrerons en quoi ces thèses apportent des réponses nouvelles à des questions centrales telles que : la question entre la relation de l’identité et l’émigration.
Il s’agit donc d’un récit sur la tentative de rejoindre par ruse et mensonge l’Europe en traversant le Détroit de Gibraltar.
Moha Souag nous fait partager dans son roman les sentiments d’un immigré. En fait, ce sont trois jeunes Marocains de Ksar-es-Souk, une même histoire sauf que les circonstances changent pour chacun d’entre eux. En dépit de leurs différences sociales et intellectuelles, tous ces jeunes sont hantés par le même rêve, celui du “hreg”.
Aziz, un jeune, dont le niveau d’étude ne dépasse pas le primaire est d’une famille modeste; il travaille comme un guide touristique. Il passe son temps à chatter sur internet dans le but de tomber sur une Européenne qui pourrait l’extirper de la misère. L’auteur nous fait oublier la différence capitale entre personne et personnage ; il incite son lecteur à prendre la fiction pour une réalité. Le procédé de désignation utilisé par Moha Souag est révélateur de la situation sociale où vivaient les personanages : Hamid Ragde, Aziz Daye, Quéchou Ammou, Kadour…
Le lecteur ne s’étonnera pas de croiser dans ce livre l’expression de ce thème de l’actualité brûlante et poignante à la fois miroir et réceptacle des pensées sur la sévérité de l’arrachement à son lieu d’origine et l’affrontement des dures épreuves de l’émigration. Aziz qui passait tout son temps aux cybercafés a enfin réalisé son rêve et se mariera avec une journaliste espagnole et directrice d’une agence de presse qui a choisi de partager sa vie avec un ignare ; aucun point de convergence, mais la belle femme a ses raisons que les autres n’en connaissaient point.
Son retour au Maroc a provoqué un bouleversement dans la vie de ses voisins et amis. L’écrivain s’appuie sur les ressources bouleversantes d’authenticité d’une fiction romanesque, sensible et profonde. C’est une sorte de témoignage où s’associent la nostalgie du rêve brisé et la lucidité d’un critique  passionné.
A travers l’histoire de Hamid qui cache une amère vérité qui a pour nom le désespoir humain. En effet, jeune et inconscient, Hamid décide de tenter sa chance lui aussi. Il a commencé par fréquenter les cybercafés, chose qui était contre ses principes. Chatter pour lui voulait dire : « Mentir, commettre un péché et remettre sa dignité entre les mains du hasard».
De là commencent le tourment et la souffrance, Hamid s’aperçoit que la logique n’a pas de place dans ce monde, ses études ne lui ont servi à rien. Il se trouve dans une situation embarrassante.
Dès les premières pages du roman, les mots de l’écrivain claquent, percent et donnent le ton : « Il n’avait rien à répondre à ses sœurs, il était devant le fait accompli : un ignorant s’était débrouillé mieux que lui ; lui, le savant de la famille, l’avocat virtuel, le fonctionnaire en projet, la sécurité sociale des vieux jours de ses parents ».
L’écrivain met en lumière des émotions profondes en plongeant dans les tréfonds de l’âme d’un jeune Marocain, en racontant ses peines et ses rêves sans avoir recours à des analyses psychologiques. Ses mots disent le concret, un réel qui émerge et est vécu dans la dureté et l’aprêté du quotidien.
Dès lors, toutes ses pensées tournent autour de ce drame lancinant qui hante et sous-tend la trame narrative : être et vivre dans l’autre rive.
Tenter de donner une existence dont les repères s’estompent peu à peu, ses propos simples tracent et restituent la constante peur d’être expulsé définitivement ; le désir d’intégrer la société sans attirer de soupçon sur sa détermination de vivre dans un monde hostile, repoussant et fermé ; malgré son mal-être, Aziz est inconscient de la fragilité de sa situation qui apparaît dans l’abus dévastateur de son exploitation en tant que Marocain. Le jour où il s’est mal comporté avec sa fiancée : « Juanito, un cousin de la fiancée, s’avança vers elle et l’enlaça avant de l’embrasser. Aziz ne put se retenir, lança son poing contre le visage radieux de Maria » (p.36),  montre la faille qui existe et qui existera entre les deux mondes : l’Orient et l’Occident.
Par conséquent, Aziz n’a pas pu s’intégrer et prendre place dans cette nouvelle société, il retourna alors à son pays.
Hamid, lui, n’a pas compris la leçon et continue son aventure malgré ce qui est arrivé à Aziz. Le choix de ses futures conjointes n’était pas par « affinité mais plutôt par nécessité et intérêt ». Il n’y a plus place aux sentiments, ce n’est pas la peine de sentir, de toucher ou d’entendre l’autre ; « toutes les relations sont réduites au trois C : cul, cash, cab ».
Moha Souag nous fait comprendre la raison qui pousse nos jeunes à s’aventurer dans cette voie incertaine. C’est qu’au Maroc, les chances d’avoir un poste sont réservées aux gens qui répondent à certaines conditions, mais est-ce vrai? L’exemple de Hamid, un jeune licencié en droit et chômeur, comment expliquer cette contradiction ? Il y a une certaine incompatibilité du diplôme avec le niveau intellectuel et culturel.
Les difficultés et les obstacles que rencontrent nos jeunes dans la vie les poussent à chercher des solutions plus faciles à concrétiser, comme l’exemple que nous donne l’auteur de ces jeunes filles naïves et profiteuses qui ne savent pas où elles mettent les pieds, ensorcelées par la magie de l’Europe, de la belle vie; elles mettent leur destin entre les mains des inconnus. C’est le cas d’un jeune Belge qui s’est caché sous de fausses identités en se mariant avec plusieurs filles. Par ces comportements irresponsables, notre jeunesse se trouve désespérée, fanée et manque de confiance en soi.
Réussir sa vie, et réussir dans la vie, ce projet demande des compétences, des capacités et de la volonté afin de surmonter les obstacles. C’est le cas d’Aziz qui s’est livré à la drogue et à l’alcool. Moha Souag soulève le problème de l’émigration sous différents angles et cherche à donner raison aux deux personnages : Aziz et Hamid, chômeurs, incompétents et malchanceux. Mais que dire de Samir, professeur  d’espagnol. Il a profité de sa correspondance avec Maria (ex-fiancée de Aziz) pour lui demander de libérer les papiers de Aziz. Samir a tout laissé tomber pour les beaux yeux de l’Espagnole. L’auteur suscite chez le lecteur un certain nombre de questions : pourquoi ces jeunes sont-ils obsédés par ce Vieux continent ? Pourquoi sont-ils prêts à tout sacrifier pour rejoindre l’autre rive  (le cas de Samir) ? Quelles sont les vraies causes qui laissent ces jeunes victimes croire qu’ailleurs est meilleur?
Le temps s’écoule, Hamid commence à raisonner; il a enfin compris que l’Internet n’était pas un moyen fiable pour réaliser ses rêves ni ceux des autres. Ruse, mensonge, hypocrisie étaient les principes de ce monde virtuel.
Aziz, lui, se trouve à l’hôpital puis derrière les barreaux à cause de sa toxicomanie. Samir a mis en jeu sa vie en se mariant avec Maria Dolores, il s’est avéré que celle-ci (mais en fait celui-là) était un homme qui a changé de sexe mais ne possède pas d’appareil producteur ; Les apparences sont trompeuses, et le pauvre Samir vivait dans une illusion.
Souag a essayé tout au long de ce roman de nous exposer les histoires de ces jeunes marocains, histoires marquées par la déception et l’échec.
Il a mis en lumière ce phénomène qui tue notre jeunesse en la rendant oisive et pessimiste. Il essaye de sensibiliser les jeunes quant à l’utilisation de l’internet. Il est difficile de rester indifférent à la fulgurance des formules du romancier. Dans ce livre, Moha a réussi à apporter un langage littéraire nouveau, apparaissant  comme une voix montante innovante en se distinguant par une écriture chargée d’émotion et de sensibilité.
Cette amère vérité des jeunes internautes à partir de laquelle il a développé son récit est très précieuse. Le livre ne vaut pas uniquement par l’éclairage qu’il apporte sur le drame de ces damnés de la terre, il a aussi une valeur intrinsèque. Il s’en dégage une charge douloureuse sur le destin implacable des futurs émigrés, ces écorchés vifs en quête d’une place à la mesure de leur rêve, d’un peu d’humanité, de compréhension et de tolérance dans un monde hostile qui les rejette.

* Professeur à la faculté des lettres Dhar Elmahraz Fès

Mohamed Hajaoui *
Mercredi 30 Juin 2010

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