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L’internationale du cynisme




Perdue dans les eaux de la Méditerranée, la petite île de Lampedusa a déjà marqué deux fois l’histoire contemporaine. D’abord, à la parution en 1958 du livre posthume Le Guépard, un des plus grands romans du XXe siècle, écrit par Giuseppe Tomasi, prince de Lampedusa. L’auteur, archétype de l’aristocrate italien féodal, y retrace la vie de Don Fabrizio Salina, un prince sicilien, témoin impuissant de la fin de son époque et de la transition entre un ordre ancien et un monde nouveau. Salina prend symboliquement congé de son univers lors d’un bal fastueux, en donnant son accord au mariage de son neveu Tancredi avec Angelica, fille de Calogero Sedàra, un parvenu, nouveau riche, sans culture. C’est un triple choc : entre deux familles, deux classes et deux époques, c’est la victoire de la modernité. De ce livre, on retient en général des citations, dont on ignore parfois qu’elles en sont tirées, parmi lesquelles la plus cynique et… pragmatique, celle de Tancredi, déjà officier de Garibaldi, qui indique à son oncle que « pour que tout reste comme avant, il faut que tout change ».
Tancredi s’est trompé. Tout a changé, mais rien, à Lampedusa, n’est resté comme avant. Lampedusa est aujourd’hui un des endroits les plus effrayants au monde. L’île est plus proche de l’Afrique que de l’Italie et pour les réfugiés africains fuyant la misère et l’humiliation, elle a toujours été le point le plus proche pour atteindre le sol rêvé de l’Europe. Les Européens, et surtout les Italiens, ont tout fait, notamment en s’agenouillant devant Kadhafi, pour freiner l’exode, mais les révolutions arabes et la guerre en Libye ont brisé toutes les barrières. L’exode continue et augmente même, au risque et au prix de drames épouvantables, comme le naufrage d’un bateau de 200 migrants, dont 150 sont portés disparus. Ils ont dû payer 1.000 euros le «voyage»… Vers la mort ou l’enfer.
Les Italiens ont sonné l’alerte humanitaire. C’est la voix dans le désert. Berlusconi, menteur comme toujours, a promis des miracles, mais les Italiens seuls ne pourront évidemment pas faire face à «l’invasion». Lampedusa est aujourd’hui le symbole de l’égoïsme européen. Lampedusa, au travers notamment de la scandaleuse controverse «humanitaire» franco-italienne, marque les limites de la «solidarité européenne», démasque l’«internationale du cynisme» et l’absence de toute stratégie cohérente de l’Union – existe-t-elle ? – européenne, indispensable pour mener une politique commune et efficace face à des crises de cette ampleur, parfaitement prévisibles depuis la révolte à Tunis.
Que faire ? Il y a mille projets, mille appels, mais peu d’action et encore moins de résultats. Il y a des jours où le nombre de réfugiés dépasse celui des évacués. Un des dignitaires européens m’a dit que la meilleure solution était de renvoyer les réfugiés dans leurs pays. Pourquoi ? Pour les voir revenir le lendemain ? Car ils cherchent du travail et de la dignité. Deux choses que ni l’Europe ni leurs patries respectives ne sont capables ou ne veulent leur offrir.

* Journaliste belge

Par Pol Mathil *
Vendredi 22 Avril 2011

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