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L’infirmier au Maroc entre la demande de reconnaissance et la quête de sens




La profession infirmière au Maroc connaît aujourd’hui une grande crise, surtout sur le plan identitaire. Tout simplement parce que ni la société, ni la législation ne répondent à son besoin de reconnaissance, bien que l’infirmier constitue un élément essentiel dans le système de santé et joue un rôle primordial dans la prévention et le traitement des maladies, en dispensant des soins découlant de son rôle propre ou en collaboration avec le médecin.
L’absence de reconnaissance sociale et juridique des infirmiers dans notre société, découle d’abord d’un passé «noir», quand l’infirmier était considéré comme un simple «exécutant» sans formation ni compétences théoriques et pratiques, ce qui a bien sûr laissé des séquelles importantes. Ensuite, elle est due à la «mauvaise foi» des responsables, qui apparemment et surtout après le dernier projet de loi 43-13 de l’exercice de la profession d’infirmier approuvé par le gouvernement le 18/02/2015, ne donnent aucune valeur aux infirmiers, puisqu’ils les considèrent toujours comme des «paramédicaux»  qui ne sont là que pour aider les médecins et surtout exécuter leurs ordres. Cela est manifeste surtout dans les articles 3 et 4 dudit projet de loi où le « rôle propre » de l’infirmier est ignoré, c’est-à-dire les prestations autonomes de soins infirmiers s’adressant à une personne ou un groupe, dans leurs dimensions biologiques, physiologiques et sociales et déterminant le médecin comme responsable du travail de l’infirmier, ce qui est totalement inacceptable et sidérant, car d’abord contradictoire avec le principe de la responsabilité professionnelle, et ensuite assez dévalorisant et humiliant pour l’infirmier.En effet, ce dernier doit assumer la responsabilité de l’ensemble des soins infirmiers que requièrent la promotion de la santé,  la prévention de la maladie et les soins destinés aux malades.
Ce qui est également alarmant et ce qui interpelle dans cette «loi», c’est la mention des écoles de formation professionnelle privée, surtout dans l’article 17 qui met les lauréats de ces écoles sur un pied d’égalité avec les lauréats des ISPITS (Instituts supérieurs des professions infirmières et techniques de santé), anciennement appelés IFCS (Instituts de formation aux carrières de santé), en ayant le droit d’ouvrir des cabinets (infirmeries) et d’exercer cette profession. Cela nous rappelle bien évidemment la décision de l’intégration des lauréats des écoles de la Formation professionnelle privée dans la Fonction publique en tant qu’infirmiers diplômés d’Etat en leur permettant de postuler au concours d’Etat, en modifiant le fameux décret de 2007,décision  basée sur des arguments erronés de la part du ministre de la Santé, H. El Ouardi : d’abord la loi 13.00 et plus précisément l’article 33 qui dit que les lauréats des écoles de la formation professionnelle privée ont les mêmes droits que les lauréats des écoles de la formation professionnelle publique, ce qui n’a rien à voir avec les ISPITS ou les IFCS, parce que les premiers comme leur nom l’indique sont des Instituts supérieurs, et les deuxièmes font partie des établissements de la formation des cadres supérieurs et de la formation et du complément d’expertise  des cadres, et non des institutions de formation professionnelle publique ou privée (les diplômes des écoles de la formation professionnelle ne doivent en aucun cas être équivalents des diplômes universitaires (Loi 01-00, Art99)); le deuxième argument était l’égalité des chances selon la Constitution (article 31) concernant l’accès au concours, là, le ministre a beaucoup joué sur les sentiments tout en ignorant qu’il s’agit de deux cadres différents : IDE (infirmier diplômé d’Etat) et TS (technicien spécialisé), et la loi 50.05 portant statut de la Fonction publique dans l’article 22, parle de l’exigence de l’égalité du statut des différents concurrents. Donc de quel droit ces TS passeraient un concours réservé aux IDE? Ce même article parle aussi des examens de fin d’études qui sont considérés comme des concours de recrutement…, donc en l’occurrence, les infirmiers devraient être recrutés directement sans concours comme c’était le cas avant 2007; et enfin le dernier argument qui était le manque de personnel infirmier, tout en négligeant encore une fois le manque effrayant des postes budgétaires, et les infirmiers au chômage aujourd’hui; le discours du ministre était basé sur un raisonnement qui cherchait à apparaître comme rigoureux, mais qui, en réalité, n’était pas valide au sens de la logique, et ce qui est clair surtout après cette (nouvelle loi) «catastrophique», c’est qu’il a été prononcé avec l’intention d’induire en erreur et de tromper l’opinion publique : c’est exactement ce que l’on appelait sophïsme avant que la logique ne soit inventée par Aristote au 4ème siècle avant JC.
Il est extrêmement clair que le lobby des écoles privées qui forment les TS dans les professions infirmières, exerce toujours sa pression sur le ministère, et qu’après avoir échoué à intégrer ces TS dans la Fonction publique en 2012, à cause bien sûr de l’énorme réaction nationale (protestations) des infirmiers et surtout des étudiants, qui se sont sacrifiés pour la dignité de l’infirmier, voilà une autre tentative pour les satisfaire en permettant l’équivalence de leurs diplômes privés avec ceux des diplômés d’Etat, surtout après leur convocation au concours d’Etat en avril 2015.
Bref, c’est une loi (projet de loi 43-13) qui est encore une fois incompatible avec le développement des sciences infirmières dans le monde, et surtout avec les ambitions et la volonté des infirmiers contemporains,la volonté de changer et de faire améliorer les choses, d’avoir un statut digne qui prend en considération l’évolution de la profession et la prolifération des techniques sanitaires, la volonté d’une reconnaissance de la part des citoyens basée sur les principes de l’éthique professionnelle, tout cela ne pouvant que contribuer à la promotion de la santé de ces derniers.
Mais des questions se posent : Est-ce que les responsables de notre pays sont conscients de leurs responsabilités envers les citoyens? Est-ce qu’ils ont de la bonne foi pour résoudre les grands problèmes du personnel soignant notamment des infirmiers? Et est-ce qu’ils connaissent le grand lien existant entre la qualité des soins infirmiers et l’état sanitaire des citoyens?
Pour répondre à ces questions, il suffit de prendre en considération quelques données et de rappeler quelques faits : quand nous voyons l’exclusion des infirmiers de l’ENSP (Ecole nationale de la santé publique) anciennement appelée INAS (Institut national de l’administration sanitaire), et plus précisément de la filière: «Santé de la famille et santé communautaire», la tentative de l’intégration des lauréats des écoles de formation professionnelle privée dans la Fonction publique par le biais du minable décret de 2007, la non reconnaissance du travail de l’infirmier (règlement intérieur du CHU (article2)), l’exclusion du corps infirmier des postes de prises de décisions (les infirmiers sont exclus des postes de directeurs régionaux, délégués du ministère de la Santé, directeurs d’hôpitaux…même s’ils font la même formation au niveau de l’ENSP aux côtés des médecins). Franchement on ne peut répondre que de façon pessimiste aux questions posées. Il en ressort que la santé des citoyens ne figure pas parmi les préoccupations et priorités des responsables du ministère de la Santé.
Cependant, il faut admettre qu’une grande partie d’infirmiers ont une responsabilité dans ce qui se passe, à cause de sous-estimation et de mauvaises habitudes dévalorisant leur travail. Ces infirmiers trahissent la volonté et les efforts de changement positif de leurs confrères à leur insu, ce qui retarde l’émancipation de la profession infirmière.
 Notre noble profession a besoin aujourd’hui d’infirmiers conscients de leurs droits et obligations, ayant un esprit critique, capables de dire «non» à toute injustice à leur égard, et prêts à défendre leurs intérêts communs en faisant des sacrifices. Elle a besoin d’infirmiers qui aiment leur travail et respectent leurs confrères (infirmiers ou médecins), et  participent activement et honnêtement dans les syndicats et les associations, et non pas de simples infirmiers acceptant la sous-estimation et la dévalorisation dont ils sont victimes.

 
 

Abdessalam El Azzouzi Infirmier diplômé d’Etat et étudiant à la Faculté de sciences juridiques
Lundi 9 Novembre 2015

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1.Posté par clottu le 04/03/2016 18:53 (depuis mobile)
bon article .

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