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L’indicible calvaire des Marocains résidant en Libye




L’indicible calvaire des Marocains résidant en Libye
Ahmed Janah et ses compagnons peuvent maintenant pousser un ouf de soulagement. Leur avion en provenance de Tunis vient d’atterrir à l’aéroport Mohammed V. Ils ont quitté par leurs propos moyens une Libye qui s’enfonce dans le chaos en laissant tout derrière eux : argent, maison, boulot, amis et proches. 
 
Le cauchemar tripolitain
En effet, La libye semble  renouer avec son passé de feu et de sang des premiers mois de la rébellion contre le régime de Mouammar Kadhafi, tué en octobre 2011. Elle est aujourd’hui le théâtre d'affrontements meurtriers entre diverses milices à Tripoli, la capitale, et à Benghazi, ville de l'est dont la principale base militaire est tombée aux mains de groupes jihadistes. En deux semaines, les violences ont fait plus de 200 morts, dont 100 à Benghazi, et près de 1.000 blessés dans l'ensemble du pays, selon des sources officielles. 
«Tripoli ressemble aujourd’hui plutôt à un Far West où seule la loi des kalachnikovs et des pistolets règne », nous a confié Ahmed. Ce sont des dizaines de milices formées d’ex-insurgés qui font la pluie et le beau temps dans le pays, en l'absence d'une armée et d'une police régulières et bien entraînées.  Pour lui, la capitale libyenne semble  aujourd’hui répartie  en trois autorités: les milices qui se battent, les autorités qui tentent  désespérément de les contrer et la population apeurée, qui endure, en silence, l’horreur d’une liberté assassinée avant même d’avoir été conquise et le désespoir d’un pays quadrillé par ses propres milices et dont toutes les espérances sont désormais brisées. « Il suffit d’un simple différend ou d’une altercation entre voisins pour que les armes à feu entrent en jeu. Un phénomène qui n’a même pas épargné les enfants qui circulent pistolets à la  main.  Un ami à moi a reçu une balle à l’épaule gauche car il  avait simplement refusé de donner sa chaîne en argent à un inconnu de nationalité libyenne », a-t-il ajouté. L’usage des armes à feu a fini également par s’emparer de certains employeurs-voyous qui n’hésitent pas à brandir leurs kalachnikovs chaque fois qu’un salarié exige son dû à la fin du mois. 
La capitale libyenne vit sous haute tension malgré une accalmie apparente. Une tension fortement palpable dans les rues quasi désertes où le silence n’est brisé que par les coups de feu tirés de temps à autre. « On n’en peut plus. La vie est devenue trop difficile et plus dangereuse. On vit dans une peur permanente et  toutes les éventualités sont à envisager. Des attaques-surprise, des actes de vengeance, des agressions… on en a marre de raser les murs pour continuer à pouvoir travailler et à envoyer au pays les quelques dinars qui font vivre nos familles», nous a-t-il lancé. Mais il n’y a pas que la sécurité qui fait défaut. Tripoli s’est transformée en ville fantôme où tout manque: eau et électricité, réseaux de télécommunication, carburants, pains et la liste est longue.  « Aujourd’hui, plusieurs entreprises et banques ont dû baisser leurs rideaux à cause de la situation déplorable de l’économie libyenne et le pays devient de moins en moins attractif. Pis, le dinar libyen a beaucoup perdu de sa valeur. Alors pourquoi donc rester et risquer sa vie pour rien?», s’est-il demandé.
 
Peur sur la ville
Mais revenir à la mère-patrie n’est pas une mince affaire notamment après la fermeture de l'aéroport depuis le 13 juillet, pour cause d’affrontements entre milices rivales.  Ainsi, pour quitter le pays, il faut emprunter la route menant vers le point de passage de Ras Jedir à la frontière tunisienne. Un trajet d’environ 18 heures de route que les Marocains parcourent la peur au ventre car tous connaissent ou ont entendu parler des méthodes musclées des soldats ou des milices qui se terrent souvent là en embuscade. En effet, cette route est minée de chekpoints où on confisque argent, téléphones portables, télévisons, habits, bijoux, électroménagers ou autres. Les Marocains parcourent souvent ce trajet en faisant appel aux services d’un passeur. Chaque passager est obligé de s’acquitter d’une somme de 1.000 DH et doit se contenter du minimum d’affaires personnelles. « Lors d’un contrôle, un soldat nous a ordonné de présenter des certificats sanitaires pour nous laisser passer. Une absurdité puisque nous sommes sur le point de quitter le pays. Pourtant, il n’a rien voulu entendre jusqu’à ce qu’on lui remette 30 dinars chacun pour qu’on puisse récupérer nos passeports et partir », a-t-il souligné. Une somme jugée dérisoire par rapport à celle exigée par les milices qui demandent 600 dinars au moins pour chaque passager. 
Pourtant, une fois les frontières tunisiennes franchies, leur calvaire n’est pas fini pour autant. En effet, les autorités tunisiennes ne semblent pas prêtes à accueillir les milliers de personnes fuyant les combats. Les centaines de véhicules immatriculés en Libye et les piétons passent au compte-gouttes.
La Tunisie n’a pas hésité à fermer dernièrement ce point de passage après des heurts accompagnés de tirs des forces libyennes du côté libyen. En effet, Tunis se refuse à accueillir les non-Libyens si ceux-ci ne peuvent pas prouver qu'ils quitteront immédiatement le territoire tunisien. Le gouvernement de ce pays a prévenu qu'il n'était pas en mesure d'accueillir les nombreux ressortissants arabes et asiatiques travaillant en Libye, comme ce fut le cas en 2011 lors  la guerre civile qui avait conduit à la chute du colonel Mouammar Kadhafi. « Les soldats exigent de  chaque personne voulant accéder au  territoire tunisien de disposer d’un billet d’avion et d’une somme de 1.000 dollars. Sinon, ils la laisseront périr dans le désert. On a dû donner 500 dinars chacun à ces soldats et 150 dinars aux douaniers pour qu’ils nous laissent rejoindre Tunis».   
Ahmed et ses compagnons estiment, néanmoins, avoir eu de la chance. D’autres Marocains sont  encore piégés en Libye. « Chaque jour, je reçois des dizaines d’appels provenant d’amis ou de connaissances qui cherchent désespérément les coordonnées d’un passeur pour les faire sortir du chaos », nous a-t-il précisé. Une situation d’autant plus catastrophique que les services consulaires marocains ne semblent guère préoccupés par le rapatriement de leurs ressortissants. « Toutes nos tentatives d’établir un contact avec l’ambassade ou le consulat marocain en Libye ont été vouées à l’échec. Nos responsables se contentent de nous envoyer balader en multipliant des rendez-vous jamais respectés », nous a-t-il confié avec amertume.   
Les Marocains de Libye se sentent abandonnés et livrés à eux-mêmes, à la merci des milices. Un état de fait jugé inacceptable surtout que d’autres pays à l’image de la France,  du Royaume-Uni, de l'Allemagne, des Pays-Bas, de l'Italie, de la Pologne, du Vietnam ont procédé à l’évacuation de leurs ressortissants en raison de la dégradation de la situation. Beaucoup d’entre eux se demandent pourquoi l’Etat marocain tarde à voler à leur secours comme ce fut le cas en 2011 où une opération de grande envergure menée par le ministère chargé de la Communauté marocaine résidant à l’étranger  et la Fondation Mohammed V avait permis l’évacuation de près  de 1.511 personnes dont 93 de nationalités malienne, sénégalaise,  mauritanienne et nigérienne.  Une opération qui avait mobilisé deux bateaux, 120 autocars, 40 minibus, 80 camions-remorque ainsi que des dizaines de cadres dudit  ministère et de la Fondation, de gendarmes, de policiers, de douaniers et de personnels médical et paramédical.
Une cellule de crise vient, en effet, d’être mise en place par le ministère des Affaires étrangères et de la Coopération afin d’accompagner ces ressortissants.
Composée de différents départements ministériels concernés, dont le ministère chargé des Marocains résidant à l’étranger, elle devrait assurer la mise en place d’un dispositif de rapatriement volontaire ainsi que des actions d’intervention d’urgence et d’assistance en faveur des citoyens marocains dans ce pays. Une mesure prise à la hâte et avec la plus totale des improvisations puisque même les agents encore en poste dans les représentations diplomatique et consulaire du Royaume en Libye n’en savent strictement rien et n’ont reçu nulle instruction ou consigne allant dans un sens ou dans l’autre.
 
Un avenir incertain
Quant à Ahmed, il passe actuellement de paisibles journées à Sidi Bennour, entouré des siens. Il cherche un peu de repos et de confort familial loin des tourments du cauchemar libyen. Il tente tant bien que mal d’ajourner la réponse à la grande question qui ne cesse de le tarauder: que faire maintenant ?  Rentré au pays les mains vides, son avenir s’annonce incertain. Pourtant, il semble confiant en des lendemains qui lui semblent enchanteurs. « J’ai appris la leçon durant la première crise de 2011 et j’ai mis un peu d’argent de côté. Je ne compte pas investir cet argent dans un projet mais plutôt pour  subvenir à mes dépenses en attendant que la situation se stabilise en Libye », nous a-t-il confié. En effet, la guerre civile ayant entraîné la chute du régime de Kadhafi a beaucoup marqué les MRE de Libye qui se sont retrouvés du jour au lendemain dans le plus total des dénuements. Certains d’entre eux ont vécu des drames qui ont frôlé parfois l’inimaginable. C’est le cas de certaines familles qui ont été contraintes de s’entasser dans une seule chambre ou chez des proches alors qu’elles ont laissé  derrière elles leurs fortunes et de vastes résidences. Il y en a même qui ont été obligés d’accepter n’importe quel boulot pour subvenir aux besoins de leurs familles.
 Ahmed n’a pas envie de se préoccuper de l’avenir. Peut-être estime-t-il qu’il est temps de faire un break même de courte durée en espérant que demain sera un autre jour. 

Hassan Bentaleb
Mercredi 6 Août 2014

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