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L’île rwandaise d’Iwawa, centre de désintoxication modèle ou de rééducation des asociaux ?




L’île rwandaise d’Iwawa, centre de désintoxication modèle ou de rééducation des asociaux ?
Isaac Mugange était alcoolique et consommateur de cannabis. A 24 ans, ce jeune informaticien est passé du douillet nid familial de Kigali au “Centre de réinsertion et de développement des compétences” de l’île rwandaise d’Iwawa, sur le lac Kivu, institut objet de nombreux fantasmes au Rwanda.
“Un conseil de famille a pris la décision de m’envoyer ici en réinsertion. J’étais d’accord”, explique le jeune homme, issu d’un milieu aisé, aux grands yeux noirs encore légèrement rougis par des années d’excès.
Comme près de 2.000 jeunes, âgés de 18 à 35 ans, Isaac passe une année sur cette île isolée, à 28 km au large de Rubavu, dans l’ouest du Rwanda. Suivi pendant six mois par un psychologue, il apprend désormais la menuiserie.
Plage, petite forêt, le cadre semble idyllique. Pourtant l’île suscite toutes sortes de rumeurs. La rue rwandaise évoque parfois à demi-mots un autre “Guantanamo” ou un “Alcatraz” rwandais, en référence à la sinistre prison, également insulaire, au large de San Francisco.
Iwawa est un centre de désintoxication et de réinsertion, pas un centre de détention, rétorquent les autorités rwandaises.
“Ce centre est une école de formation (...) qui aide les jeunes, d’abord à se débarrasser des drogues mais aussi à se doter des aptitudes professionnelles qui peuvent les aider à gagner leur vie (...) et à devenir une solution pour le gouvernement plutôt qu’une charge”, assure Servilien Bizimana, directeur adjoint du centre.
Dans un atelier, Isaac et une vingtaine de ses compagnons découpent et poncent. Derrière un terrain de basket, une centaine de jeunes suivent un cours d’éducation à l’hygiène, à l’ombre des arbres. D’autres patientent dans le centre de santé pour être circoncis dans le cadre d’un programme de lutte contre le sida.
Les pensionnaires sont tous majeurs et sont sur l’île de leur plein gré, assure également la direction, réfutant les accusations contraires. Même si le gouvernement “se réserve le droit de venir en aide à ces personnes dépendantes” en les envoyant à Iwawa, admet le coordinateur du centre Nicolas Niyongabo, assurant que tous sont néanmoins libres de quitter l’île s’ils le désirent.
A Kigali, un ancien pensionnaire fait pourtant état de plusieurs tentatives d’évasion s’étant soldées par des noyades. La direction, elle, n’admet que deux noyades accidentelles au cours de baignades en 2013.
Et à Iwawa, Olivier, qui reconnaît être toxicomane et alcoolique, ne pense pourtant qu’à rentrer chez lui. “J’ai été arrêté par la police à Kigali, j’étais saoul et je n’avais pas mes papiers”, explique ce trentenaire, assis devant une machine à coudre.
“Je veux tellement rentrer à Kigali (...) ça fait cinq mois que ma femme ne sait pas où je suis car je ne connais pas son numéro de téléphone”, se lamente-t-il.
Selon la direction du centre, les pensionnaires sont autorisés à téléphoner et à recevoir des visites. Mais de nombreuses familles ne sont pourtant pas informées de la relégation sur l’île de leur proche, effective sur simple décision administrative, sans procédure judiciaire.
Officiellement destinée à venir en aide aux toxicomanes, les contempteurs d’Iwawa affirment que sont également envoyés sur l’île ivrognes, mendiants, sans-abri, enfants des rues et petits délinquants, tous ceux qui entachent l’image nette que cherche à propager le Rwanda.
Jean-Claude Rushinga, 24 ans, depuis cinq mois sur l’île, nie ainsi être toxicomane. “Je vendais des vêtements à la sauvette et la police m’a attrapé”, raconte-t-il. Il semble toutefois prendre cet exil avec philosophie: “Je me suis dit qu’après tout, pour une fois dans ma vie, j’allais apprendre quelque chose”.
Ce jeune homme est dans le déni de sa toxicomanie, répond M. Niyongabo, “l’Etat dépense beaucoup d’argent chaque année pour ce centre, il ne peut pas prendre en charge de simples vendeurs des rues” non dépendants des stupéfiants.
Les autorités rwandaises ont toutefois reconnu l’an dernier avoir envoyé sur Iwawa plus de 280 soldats accusés de désertion pour les “rééduquer”.
“La décision de qui envoyer sur Iwawa est prise par des médecins et par des psychologues” sur la base des risques de mort encourus par une personne et de ses chances de réinsertion, explique de son côté le ministre rwandais de la Justice Johnston Busingye: “Pourquoi devrait-il y avoir un tribunal” pour prendre ce genre de décision?
La sécurité sur l’île est officiellement assurée par l’armée, mais aucun soldat n’était visible lors de la visite de la journaliste de l’AFP. Et la direction nie tout mauvais traitement. Cependant à Kigali, plusieurs anciens pensionnaires dénoncent une discipline très sévère, assurée par des militaires, à base de châtiments corporels. 
“Il y avait des punitions terribles, des coups de bâton, marcher en position accroupie, on t’allonge par terre et on te verse de l’eau dessus”, a ainsi raconté à l’AFP l’un d’eux, sous couvert de l’anonymat.
“Je pense qu’il est bon que le centre d’Iwawa existe, mais il faut diminuer les punitions”, poursuit le jeune homme qui estime que son séjour lui a permis d’arrêter de boire et fumer du cannabis et de reprendre des études. 

AFP
Lundi 1 Septembre 2014

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