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L’identité culturelle entre réalité et leurre




«Les infortunes de l’identité culturelle» est le titre du collectif paru dans les publications de l’Université internationale de Rabat. Il s’agit d’un ensemble de textes produits par des écrivains, des journalistes, des universitaires et des doctorants et qui sont réunis par Mustapha Bencheikh, un  éminent professeur qui nous surprend à chaque fois par un travail de haut niveau, une habitude qu’il continue d’entretenir malgré ses contraintes, croyant que le changement dans une société ne peut réussir qu’avec la pensée et toute autre tentative risque de s’éteindre très rapidement comme un feu de paille.
Au temps où les uns refusent de reconnaître l’existence des autres, où les groupes se claquemurent pour se protéger, où les croyances s’affrontent, où les identités deviennent meurtrières, selon l’expression de l’écrivain libanais Amine Maalouf, le retour à l’explication de l’identité culturelle s’avère une obligation, un devoir intellectuel, une mission noble pour se comprendre et comprendre ses limites et ses rencontres avec les autres.
Depuis la préface, le responsable de la collection des textes nous met en face de la grande difficulté à définir ce concept qui est derrière plusieurs tiraillements, voire des conflits. Il écrit : «A l’intérieur même d’un pays, du nord au sud, d’est en ouest, le vivre-ensemble se fissure parfois, la langue officielle parlée se délite pour laisser s’exprimer des idiomes porteurs de marques locales ou régionales. Nos guerres internes ou externes n’ont pas manqué de relayer ces différences qui conduisent parfois à des ruptures et d’en faire des moments de violence inouïe et d’intolérance abominable.» Il est bien clair qu’il est parfois chimérique de parler de l’identité culturelle même au sein d’un même pays.
Les articles du recueil composent de quatre parties complémentaires. Les textes parlent parfois la même langue, d’autres s’opposent les uns aux autres pour créer un débat constructif.
Dans la première partie intitulée «Identification et construction identitaire», Adbelouahab Askaoui tente dans son article «Vers l’identité de papier» d’ouvrir le débat à partir de la question sur le sentiment d’appartenance à un groupe que tout un chacun éprouve et la détermination des facteurs sociétaux, politiques ou économiques qui consolident le sentiment qu’on se fait de son identité et de celles des autres. Dans le même ordre d’idées, Jacline Bergeron traite de la question des seuils culturels dans sa participation «Rencontres culturelles d’un seuil à l’autre». Elle montre que cette notion est insaisissable puisque le seuil est tellement flou, tellement évolutif et capable de se nourrir du sentiment de la séparation comme du désir de franchissement, d’élancée vers l’horizon. Pour Sylvie Camet, c’est d’abord le corps qui est le facteur primordial dans la représentation identitaire. Dans son article «Un espace, une espèce : place et identité culturelle»,  elle montre que les données de l’identité sont inhérentes à ce mouvement qui va du monde vers soi et de soi ver le monde. Marc Gontard renforce cette idée en écrivant que l’identité est à la fois une figure d’appartenance et de différence. Son article «Les sirènes de l’identité» montre qu’on se définit par opposition aux groupes auxquels on n’appartient pas. Le professeur Aziz Kich, dans «Au-delà des apparences et des conflits» traite la question de l’identité en se référant à une question nationale : les fondements de l’identité amazighe. Pour ce chercheur, une identité réagit quand elle se sent menacée par la mort physique ou symbolique. Dans «Les manifestations de l’altérité dans le discours politique », Sara Mejdoubi parle du discours politique et de sa relation avec l’identité culturelle. Pour elle, c’est la détermination des procédés langagiers qui inscrivent le locuteur dans une identité culturelle contribuant ainsi à sa reconnaissance et son identification par le public. « Identité partielle» est le titre de l’article de Paola Mieli qui affirme que le concept de l’identité culturelle n’est pas stable, il est en perpétuel mouvement vu que les milieux sociaux dans lesquels évoluent les individus sont par nature en changement permanent. Le travail de Véronique Muon porte sur l’identité culturelle des femmes de l’immigration qui est préservée et restituée graphiquement par des auteurs engagés. Son texte «BD, quête identitaire : la représentation de l’exil féminin » détaille cette question en traçant autrement l’histoire de la DB.
La deuxième partie emporte le débat vers d’autres dimensions. Elle s’intitule « Identités métissées, identités déplacées » et s’ouvre par l’article d’Assia Belhabib « En terre d’hybridités » dans lequel elle met le point sur la tension qui existe entre les racines et le parcours, entre catégorisation et transition… Jalil Bennani dans «Migrations de l’identité » montre que l’identité ne saurait être réduite à une dimension. Ce sont sa diversité et sa complexité qui lui donnent de la richesse. Les influences du Maroc sont multiples et du coup, il est important de parler des identités plurielles. Dans sa participation « L’identité à l’épreuve du voyage », Saloua El Oufir avance que le voyageur érige ses valeurs en valeurs universelles laissant de côté d’autres formes culturelles, morales, religieuses, sociales, esthétiques. Ali Yousfi dans son article « L’identité arabe en devenir» discute cette notion d’arabité qui est mise en question ces derniers temps, non seulement par les Occidentaux mais aussi par les Arabes eux-mêmes. «Images de l’identité, piège de l’autochtonie » d’Yves Geffroy explique ce jeu de l’image en soulignant que le propre de cette dernière est en effet de ne pas être seulement une apparence visuelle ou auditive extérieure à celui qui la perçoit, mais plutôt une signification, une forme extérieure et une représentation intérieure. Guillaume Jobin dans «L’identité franco-marocaine» affirme dès le début que l’identité n’existe pas, elle est présente à des moments donnés, mais disparaît sous ses multiples composantes dès qu’on tente de la saisir. Les origines qui se perdent, tel est l’intitulé de «La guerre des Gaules a toujours lieu» de Laure Lévêque. Elle donne l’exemple des Français qui ne se réfèrent plus à leurs ancêtres les Gaulois. «Le cafuné dans la corporalité brésilienne : métissage, érotisme et lien social» est la participation de Mario Eduardo Costa Pereira. L’écrivain part d’une hypothèse du grand philosophe espagnol Ortega y Gasset qui dit que «peu de choses sont aussi capables de définir une époque que le programme de ses plaisirs». Il traite de la question des marques érotiques du métissage dans la corporalité du peuple brésilien.
La troisième partie est agencée sous le titre «L’identité culturelle en question». Elle renforce la discussion et donne à la problématique une autre dimension. Abdellah Baïda y traite de la diversité des formes de l’identité culturelle qui peuvent se trouver dans la production artistique des citoyens. Le texte se focalise sur les romans produits par plusieurs Marocains d’horizons divers et la transgression de certains tabous établis par la société. Mustapha Bencheikh ajoute sa pierre à cet édifice en traitant «Les ambiguïtés de l’identité culturelle». Son article aux références multiples s’ouvre sur la nécessité de définir l’autre afin de pouvoir se définir ou se positionner. La référence à Umberto Eco est judicieuse. La citation de ce grand chercheur qui vient de nous quitter et que l’auteur de l’article place au début de sa participation dit : «Avoir un avenir est important pour se définir une identité, mais aussi se confronter à un obstacle, mesurer son système de valeur et montrer sa bravoure». Mélanie Frerichs Cigli dans son texte «L’identité culturelle est une guerre ouverte» attire l’attention sur ce cloisonnement que certaines identités prônent, créant ainsi des réactions de rejet et des violences parfois meurtrières. «L’identité en jeu», l’article de Paul-Emmanuel Deyrieux, montre que même en rassemblant le particulier et le multiple, le local et le global, la composition de l’identité est une vraie lutte physique et symbolique. Farid El Asri aborde la question sous un autre angle. Sa participation «Culture musicale et identité religieuse en Europe» parle de la relation qui lie les musulmans à la musique et surtout les musulmans de l’Europe dont certains mobilisent dans une partie de leurs productions une certaine affirmation de leur appartenance à l’islam ou font de la musique un outil religieux. Nabil El Jabbar dans «Le pari du poète» parle du travail de Goethe sur le concept de la Weltliteratur, la littérature du monde, de son ambition et son enthousiasme de s’ouvrir sur le monde et d’accepter l’autre. «L’identité culturelle au temps du numérique » de Radouane Laaouinat atteste que la culture n’est pas stable. Elle se fait et se défait par le va-et-vient des cultures dans un temps rythmé par des cycles pouvant être de nature biologique, climatique ou même naturelle. Mikhael Toumi, dans «Edmond Amran El Maleh et la double exigence de l’œuvre d’art» s’intéresse au grand nombre de textes sur l’art produits par cet écrivain juif marocain pour montrer les potentialités qui font du Maroc une terre de diversité et de variété artistique.
La quatrième partie s’intitule : «L’identité sans carte de l’écrivain». Elle est une sorte de réponses à des questions sur l’identité culturelle posées à des écrivains talentueux comme Patrick Chamoiseau, René de Ceccaty, Kébir-Mustapha Ammi, Khireddine Mourad et Mohamed Nedali.
L’Université internationale de Rabat est sincèrement remerciée pour avoir participé à l’éclaircissement d’une notion dangereuse qui était et reste encore derrière des conflits et des guerres meurtrières.

My Seddik Rabbaj
Mercredi 16 Mars 2016

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