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L’homme de lettres s’est éteint au début du printemps 2009 : Abdelkébir Khatibi, le scribe et son ombre




L’homme de lettres s’est éteint au début du printemps 2009 : Abdelkébir Khatibi, le scribe et son ombre
«Que le printemps est chargé de promesse…
Depuis des années je cours je cours, et quand je m’arrête…j’ai l’impression de mieux sentir le poids de la terre et de son équilibre.
A chaque saison, je me promets d’être son poète, un de ses poètes amoureux.
Je dors dans le sommeil des rêveurs insouciants… »
« Correspondance ouverte »
Khatibi est mort.
Le message de Rita était brut.
Seul le texte qu’elle avait joint à son mail, à propos de «  Correspondance ouverte » qu’elle publia avec l’auteur de « La Mémoire Tatouée » en 2005, atténuait, en moi, le choc de la nouvelle.
Je lui réponds sur le champ en lui disant que j’ai, curieusement, eu une étrange intuition, la veille de la mort de Khatibi.
J’ai eu une pensée pour lui, alors que je savais qu’il était hospitalisé à Rabat, en me rappelant ce qu’il disait lui-même à Rita El Khayat, dans leur correspondance,  parlant de Jacques Hassoun, au moment où ce dernier agonisait…
Une fois l’émotion passée, je me suis, curieusement, entendue dire «  il n’écrira plus rien maintenant… ». J’avais, au fait, exprimé à regret et à voix haute le fond de ma pensée qui m’avait alors étonnée : je me suis rendue compte que j’ai pensé à Khatibi en tant qu’écrivain et non  pas vraiment en tant que simple citoyen du monde, comme si son mérite s’arrêtait là ; à ce qu’il aurait été, de son vivant, comme penseur, romancier, sociologue, sémiologue et critique d’Art.
J’ai, par la suite, réalisé, qu’au fait,  j’ai réagi à  la nouvelle de son décès en tant qu’universitaire chercheur ayant, pendant des années, travaillé sur son œuvre avant de publier un livre le concernant.
Je me rappelle, encore, le jour où j’étais allée lui offrir un exemplaire de mon livre que je lui avais humblement dédicacé avec beaucoup d’émotion. J’étais quand même assez impressionnée par le fait de présenter mon livre à l’auteur qui en est le sujet, « l’objet d’étude », le « corpus » pour ainsi dire.
Khatibi m’avait à son tour offert, en échange,  et dédicacé  deux de ses précieux articles inédits dont l’un sur Segalen et Genet et l’autre sur la littérature japonaise.
J’étais contente d’avoir vécu ces moments si brefs, soient-ils, de convivialité, et d’estime réciproque dans l’intimité d’une rencontre entre un auteur et sa lectrice.
Car, après tout, qu’est ce qui nous reste d’un écrivain après sa   disparition, à part la trace de son œuvre,  sinon le souvenir de sa sympathie, de sa présence  et de sa générosité, quand on a eu la chance de l’avoir connu, de son vivant.
Des liens se sont  tissés entre plusieurs personnes autour de Khatibi, (ses lecteurs, entre autres), des affinités se sont nouées au fil du temps entre des chercheurs ayant travaillé sur son œuvre et des complicités même autour des préjugés  qu’on a longtemps entretenus concernant le soi-disant hermétisme de son écriture : « Suis-je illisible comme écrivain ? », se demande-t-il dans « Correspondance ouverte ».
Il y a eu, souvent, des  rencontres avec  l’auteur de «La blessure du nom propre », des signatures de ses livres, des entretiens, des écrits échangés dans une sorte d’amitié collégiale en sa présence ou en son absence.
Khatibi nous a permis de faire le lien entre nous, c’est sûr !
« Le Scribe est son ombre », ce titre est révélateur à bien des égards, le dernier de ses textes publiés où il semble livrer au lecteur quelques « bribes autobiographiques ».
Quelques bribes seulement car Khatibi était très discret en ce qui concerne sa propre personne.
Je me souviens de la réticence qu’il avait manifestée à ce que j’enregistre l’entretien qu’il avait, pourtant, eu la gentillesse de m’accorder à Rabat, quand j’étais étudiante à Bordeaux et que je voulais enrichir ma thèse de Doctorat au sujet de son œuvre par cet entretien.
L’entretien a eu lieu mais pas l’enregistrement sur un magnétophone que j’avais acheté pour la circonstance !
Khatibi avait-il peur de délivrer une part de lui-même aux communs des mortels ?
Avait-il fini par se confier  dans son dernier livre, en acceptant enfin, de faire don d’une secrète intimité quelconque à ses lecteurs !
Il paraît qu’il ne faisait confiance qu’aux psychiatres avec lesquels il avait eu des correspondances littéraires : Jacques Hassoun et Rita El Khayat.
N’ayant eu aucune réponse à mon questionnement, je me suis dépêchée d’aller chercher « Le Scribe et son ombre » dans une librairie dans l’espoir de  trouver le livre en question car, en général, l’œuvre de Khatibi est peu disponible dans les espaces de lecture.
Je me suis dit qu’après tout le meilleur hommage que l’on puisse lui rendre serait de commencer à lire son dernier livre publié le jour même de sa mort, ce qui serait une manière, si prétentieuse soit-elle, de vouloir lui assurer l’éternité !!!
Que Dieu ait son âme, lui qui se plaisait à nous rappeler que son prénom « Abdelkébir » est rattaché au quatre vingt dix neuvième attribut d’Allah.
Je ne suis pas ce que l’on pourrait appeler une « lectrice légitime » de Khatibi, ni fidèle ni acharnée, je pense avoir été dans l’« aimance » par rapport à ma démarche de lectrice et de « spécialiste » de son œuvre, ou du moins en tant  qu’auteur d’un essai de critique littéraire le concernant.
Je ne me suis jamais placée dans cette sorte de fixation ou d’obsession académique qui finit, souvent, par habiter tout spécialiste-critique à l’égard de son sujet/objet d’étude au détriment d’un regard objectif sur son œuvre.
Je dirais, que pour moi, Khatibi a été « un choix forcé », presque un accident de parcours, pour ainsi dire qui a été, au départ, motivé par un manque de compréhension de « La Mémoire tatouée ».
Ce premier texte autobiographique de son auteur avait été programmé dans le cadre d’un cours de littérature maghrébine de langue française, à la Faculté des Lettres de Marrakech, alors que j’étais étudiante en Licence.
Ne comprenant pas grand-chose à ce que notre professeur nous racontait, la moitié des étudiants faisait la sieste et l’autre moitié, l’école buissonnière !
J’ai donc décidé de prendre les choses en main, après mon diplôme de Licence et de continuer à lire et à étudier « La Mémoire tatouée » ainsi que d’autres textes du même auteur pour ma thèse de Doctorat, en France, comme une sorte de défi à l’encontre de « l’hermétisme de Khatibi ».
Cependant, à un moment d’évolution de ma recherche post-doctorale, il m’est arrivé de prendre un peu de distance avec lui, pour me consacrer à d’autres auteurs (Assia Djebar, entre autres).
Il s’agissait pour moi de « délaisser » momentanément et de façon courtoise Khatibi pour mieux le « récupérer », par la suite, et lire, dans une dernière étape, ses textes les plus récents « Triptyque de Rabat », « Un été à Stockholm », « Pèlerinage d’un artiste amoureux » et récemment mon intérêt pour « Le scribe et son ombre ».
Je ne suis, donc, pas en rupture avec Khatibi, même après sa disparition, et ce n’est , peut être , pas si « dommage » que ça pour moi d’avoir été évincée d’un Colloque bâclé dans l’urgence, en « Hommage à Khatibi », quelques jours seulement après sa mort ?!!!
J’avais répondu à mon collègue, d’une autre Faculté que la mienne, qui m’avait, pourtant, sollicitée pour participer à cet « hommage », que j’aurai, certainement, une autre occasion pour parler de Khatibi, moi qui ai, souvent, parlé de lui partout ; en France, en Espagne, en Tunisie, au Sénégal et au Maroc sans jamais prétendre mieux le connaître que d’autres…
« Il faut un devoir de l’oubli, sinon on meurt de mémoire encombrante »
Abdelkébir Khatibi
Correspondance ouverte avec Rita El Khayat.

* Auteur de  « Abdelkébir Khatibi : La langue, la mémoire et le corps », L’Harmattan, 2004.

Par Fatima Ahnouch *
Mercredi 20 Mai 2009

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