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L’histoire de mon msid




Les ruines de la bâtisse Oulderra et du petit msid situés près de l’ancien aérodrome d’El Jadida.
Les ruines de la bâtisse Oulderra et du petit msid situés près de l’ancien aérodrome d’El Jadida.
Les gens de ma génération, c’est-à-dire ceux nés dans les années 1950, ont tous, ou presque tous, connu les msid. Ces petites écoles coraniques dites « jamaa» se trouvaient un peu partout disséminés dans les quartiers, les banlieues et les campagnes. Dirigés par des  fqihs, on y enseignait le Saint Coran et la langue arabe aux enfants et aux jeunes dont certains voulaient prendre la relève de leurs maîtres et devenir fqihs à leur tour.
C’est dans ces msid qu’on a commencé à apprendre à lire des sourates du Saint Coran. Certains parmi nous, les plus persévérants, ont pu, alors qu’ils étaient encore mineurs, apprendre par cœur le Coran en entier.
Nos parents à cette époque de l’après Indépendance, ne toléraient aucune excuse en réprouvant tout le temps que nous passions à jouer dans la rue sans apprendre. Et donc, pendant les vacances, on était contraint de passer les trois mois de l’été au msid.
J’ai dans ma vie connu quatre msid. Les deux premiers à Casablanca lorsque mon père quitta El Jadida pour  travailler auprès d’un ingénieur français. Du premier msid, je garde un mauvais souvenir d’un fqih farouche qui nous battait. A l’opposé, l’autre, qui se trouvait au quartier Ould Aïcha, me plaisait, car j’y ai sympathisé avec une petite Naïma. D’autant plus, qu’à la sortie du msid, mon oncle maternel m’accompagnait à la maison et, en cours de route, vers l’Oasis, il m’aidait à cueillir de minuscules fruits qui pendaient des branches d’un vieux mûrier. Mes troisième et quatrième msid, je les ai fréquentés à El Jadida.
Je ne parlerai pas du troisième, sis à Derb el-Arsa, car en fait je n’y ai passé qu’une demi-journée. Le seul souvenir que j’en garde, c’est que le fqih essaya presque toute la matinée de me faire apprendre une sourate sur la planche. En vain. J’avais, peut-être la tête ailleurs. Il lisait mot par mot et je répétais après lui. Mais je ne suis pas arrivé à la mémoriser. L’après-midi, j’ai dit à mon père que ce n’était pas la peine d’y retourner. 
Quant au quatrième msid, dit « Jamaa Oulderra », je ne pourrai jamais l’oublier. Il fait partie de ma vie ; j’y ai passé plusieurs années. Nous étions, en plus de mes deux frères,  une bande de jeunes de la proche banlieue près de l’ancien aérodrome.
Quoique, à l’époque, nous préférions, comme tous ceux de notre âge, la liberté d’agir et de flâner en bande à travers les prés verdoyants, nous nous réjouissions, malgré tout, des moments de grande camaraderie vécus au msid. Garçons et quelques filles, nous étions tous cantonnés dans une seule pièce construite par Si Jilali Oulderra, sur le chemin menant au douar Haj Abbès Serghini. C’était le chemin parallèle à la route goudronnée menant à l’ancien aérodrome. Le msid faisait le prolongement de la grande bâtisse du sieur Oulderra avec son hangar de foin et ses pièces réservées aux quatre ouvriers qui travaillaient dans sa sania et qui vivaient là avec famille et enfants. 
Notre premier fqih du msid fut feu Si Abdellah Ghoneim, homme pieux et très gentil. Mais, suite à un malentendu avec le propriétaire des lieux, le msid ferma pendant presque une année. On était retourné alors à nos flâneries pendant les vacances scolaires. Mais la fête ne dura pas longtemps. Un nouveau maître arriva d’ouled Amrane, dans les fins fonds de la province. Il était venu poursuivre ses études dans l’enseignement original ouvert dans la demeure dite Dar Moulay Tahar au quartier Derb Ghallef.
Ainsi, un beau matin, à notre réveil, mon père demanda à  mon frère Taïeb et moi de le rejoindre à l’extérieur. Nous trouvâmes sur le terrain vague, nos autres copains avec leurs parents. On aurait cru que l’Etat avait décrété la mobilisation générale. Quand l’effectif de jeunes atteignit la douzaine, nos parents nous déclarèrent que le msid venait d’ouvrir et qu’il fallait y aller. Nous traversâmes, parents et enfants, le champ agricole de la sania pour rejoindre le msid. Arrivés au but, chacun des parents mit un peu d’argent dans la main du fqih. En ces années 1960, l’argent ne circulait pas beaucoup et encore moins dans cette banlieue rurale et pauvre. 
Livrés à nous-mêmes, en ce premier jour au msid, nous étions encore sous l’effet de la surprise et du sommeil. Nous écoutions, un peu frustrés, les chants des oiseaux provenant des figuiers de Saniat Oulderra. Figuiers majestueux, du genre chetoui, qui donnaient les meilleurs fruits du monde. 
Puis le temps passa. Vite ou très vite, c’est selon. Personne n’a senti son évolution inéluctable. Nous grandissions. Le msid ferma. Notre fqih se convertit en épicier. Les ouvriers de la sania se dispersèrent. Oulderra, le propriétaire des lieux, décéda ainsi que son épouse puis plusieurs membres de sa famille. Et sa grande bâtisse où vivait plus de vingt personnes devint une ruine. 
Sur ce champ désolé et vide de toute vie, seule résista à l’anéantissement la petite pièce qui servait de msid (voir photo). Elle resta debout au bord de ce chemin poussiéreux jusqu’aux environs de l’année 2008. Puis disparut à jamais.  
Aujourd’hui, quand je contemple la photo de mon msid, je me rends compte que dans la vie rien n’est eternel sauf Dieu Tout Puissant. Cet endroit qui, hier, grouillait de mille vies semble aujourd’hui comme s’il n’avait jamais existé.
 

Par Mustapha Jmahri
Mercredi 12 Mars 2014

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