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L’expatriation universitaire à l’heure de la mondialisation




L’expatriation universitaire à l’heure de la mondialisation

II- Le management à l’international, nouveau mode d’expression politique ?

Deux observations s’imposent. Premièrement, l’élite objet de cette enquête est constituée de gestionnaires. Nous avons souligné le caractère technocratique de l’élite estudiantine, sa volonté d’accumuler des connaissances pratiques, sa quête de modernité ; l’exigence de compétences qui sacralisent l’expertise ; plus encore, la dépolitisation de la vision du monde des étudiants, pas uniquement ceux qui étudient la finance mais aussi ceux qui suivent une formation en Affaires internationales : autant d’éléments qui confirment la formation d’une élite managériale. L’exigence d’expertise constitue, pour les étudiants interrogés, le revers des pratiques de politique politicienne qu’ils fustigent. L’heure est au management, supplanteur de la culture de l’Etat qui pouvait caractériser les élites postcoloniales. Or, cette tendance ne concerne pas seulement les pays africains ni les pays sous-développés, ni encore les pays enclins à l’instabilité politique. Plus fondamentalement, elle semble caractériser les affaires internationales dans leur ensemble. Dans la lignée d’une désidéologisation ambiante marquée par la vague néolibérale dont la foi n’est centrée que sur le potentiel autorégulateur du marché, la dépolitisation d’enjeux internationaux laisse la place libre au management. Force est de constater que le terme rassure, parce qu’il sous-entend une gestion efficiente et rationaliste du monde. Le directeur du cabinet de recrutement AfricSearch, Didier Acouetey, explique que « peu de gens arrivent à s’exprimer dans l’espace politique. Clairement, c’est le management qui offre le plus d’espace à ceux qui veulent travailler en Afrique. Le management s’offre à tous les domaines ; en politique, il faut manager ».

Universalisation
ou réactivation
des particularismes ? Vers un «compromis identitaire»

Parallèlement, cette élite de managers ne peut se comprendre en dehors de son environnement international. C’est là la deuxième observation : cette tendance technocratique fait de la mondialisation un élément moteur de la convergence des élites à l’échelle internationale, les plaçant dans une situation de dépendance vis-à-vis des logiques de marché. La mondialisation, plus que la cause de cette tendance technocratique, est surtout une contrainte exercée sur le politique : les exigences économiques et financières refondent les exigences traditionnelles de sécurité et de puissance à la lumière de nouveaux enjeux stratégiques et géopolitiques. Si le diplomate n’est pas détrôné, du moins est-il fortement concurrencé par l’expert.
 Convergence, ralliement, expertise et neutralité... en quoi peut-on parler d’une élite « mondialisée » ? Elite d’apatrides, de déracinés, de cosmopolites ou encore d’« occidentalisés » ? La question de l’identité a toujours été problématique : saurons-nous jamais statuer sur l’identité d’un Léopold Sédar Senghor ou encore d’un Félix Houphouët-Boigny ? Plus encore, la thématique culturelle a été au cœur des revendications politiques africaines, qu’il s’agisse du concept de négritude énoncé par Senghor et Aimé Césaire, de la doctrine panafricaniste de Kwamé N’Krumah inspirée des travaux historiographiques de Cheikh Anta Diop ou encore de l’idée de Renaissance africaine telle que l’exprimait Thabo Mbéki dans les années 2000, alors qu’il était le premier président de l’Union africaine, ou telle qu’elle a pu être reprise plus récemment et sous une forme monumentale avec le président Abdoulaye Wade. Alors que la mondialisation est souvent taxée de dépossession ou d’uniformisation culturelle, comment situer l’élite constituée par les étudiants d’Afrique subsaharienne à Sciences-po au sein de cette élite mondialisée ?
Bien qu’il soit le plus accessible, le scénario de la rupture identitaire ou de la perte de valeurs au contact durable de l’étranger n’est pas le plus répandu. Le compromis domine plutôt : soit sous la forme d’une greffe – l’expatriation familiarisant l’individu à de nouveaux référents, généralement à fortes consonances occidentales – soit sous la forme d’un continuum – en l’occurrence, de nombreux étudiants étaient déjà passés dans le moule de l’éducation à la française, du fait du legs colonial ou de leur propre patrimoine familial. Ce compromis demeure toutefois troublant, dès lors que l’équation revendiquée par les étudiants consiste le plus souvent à avoir, selon leurs propres mots, des « valeurs modernes », un « savoir occidental », des « compétences internationales » et « être Africain ». Une étudiante camerounaise, diplômée en marketing en 2004, exprime très élégamment ce compromis en se qualifiant de « Camerounaise de la frontière », quand une jeune Ougandaise, étudiante en Affaires internationales, se définit comme « a global person ».
On voit toutefois se dessiner une tension entre une identité africaine « héritée », à laquelle les étudiants ne sauraient renoncer, et des référents identitaires internationaux acquis. Cette tension n’est pas sans rappeler une mécanique identitaire propre à l’extraversion et déjà connue : la logique de ralliement aux éléments perçus comme ceux de l’universalisme – cette neutralité universelle contenue dans des compétences fiables – qui dissout les particularismes dans une entité plus large, mondialisée. Cette dissolution, allant de pair avec ce que l’on appelle une « vocation universelle », n’est pas nouvelle en effet. Elle était évoquée en filigrane dans le concept de négritude qui prônait un mouvement de revalorisation identitaire, prise au piège d’un certain universalisme des idées ; on l’a vue encore sous la forme d’une condamnation psychosociologique du « destin blanc » du Noir évoqué par Frantz Fanon dans son pamphlet Peau noire, masques blancs. La logique du ralliement se réactualise donc, en posant les fondements identitaires d’une élite mondialisée, caractérisée non pas par une communauté d’appartenance originelle mais par une certaine « conscience de l’international ». Mais s’il valide une fois de plus la constitution d’une élite « technocratique » ralliée à un idéal de modernité et d’efficience, ce compromis ne souligne pas moins l’irréductibilité de l’identité africaine de ces étudiants. Une remarque de taille qui contredit toute tentation d’interpréter l’expatriation universitaire des étudiants à travers le prisme de l’acculturation ou de l’aliénation.

Quel avenir pour
l’expatriation
universitaire ?

En 2010, le nombre des étudiants d’Afrique subsaharienne à Sciences-po augmente considérablement : l’année concentre 22 % des effectifs de l’ensemble de la période prise en compte (1960-2010). Que prédit cette expatriation stratégique pour l’avenir du sous-continent et de la mondialisation ?
A l’aune de l’ouverture d’un nouveau programme « Europe-Afrique », Sciences-po est en train de reconfigurer la place de l’Afrique subsaharienne dans ses offres académiques autant que dans la promotion d’échanges universitaires. Toutefois, cette ouverture vers l’Afrique subsaharienne est limitée par un nombre important de contraintes : les difficultés des universités africaines, qui freinent les opportunités de créer et de diversifier des partenariats d’échanges solides ; le financement des études, qui demeure un obstacle pour les candidats, et les capacités insuffisantes de Sciences-po à offrir des bourses d’études ; le manque de débouchés sur le marché français ; le problème de la politique française des visas, enfin, frontière institutionnelle qui empêche une mobilité fluide des échanges entre le sous-continent et la France. Ces contraintes ne restreignent pas la mobilité estudiantine d’Afrique subsaharienne mais tendent à en déporter les flux vers des destinations plus avantageuses pour les étudiants, essentiellement les Etats-Unis et le Canada – dont certaines universités demandent des frais de scolarité très peu élevés – où les formations universitaires en Sciences sociales ou en Affaires publiques sont très prisées : elles offrent des débouchés beaucoup plus larges, notamment vers les grandes organisations internationales, tandis que les formations équivalentes en France sont encore largement orientées vers les grands corps français. Au demeurant, il serait intéressant d’évaluer la part que représentent de nouvelles destinations universitaires pour les étudiants africains, notamment la Chine : on estime à 10 000 le nombre d’étudiants d’Afrique subsaharienne formés à Pékin dans le cadre du Fonds de développement des ressources humaines pour l’Afrique créé par le gouvernement chinois à la suite du premier forum sino-africain en 2000.
Une autre question concerne l’internationalisation croissante de l’enseignement supérieur : va-t-elle accroître le recours à l’expatriation des étudiants d’Afrique subsaharienne ? Si la dégradation structurelle qui affecte les universités africaines constitue une des principales causes de l’expatriation, le détour par l’expatriation universitaire ne doit pas tant être évalué par rapport aux investissements publics des pays africains pour l’éducation – les pourcentages de dépenses pour l’éducation par rapport au total des dépenses publiques des gouvernements dépassent 15 % pour plus de la majorité des pays d’Afrique subsaharienne – que par rapport à la capacité des économies africaines à absorber ces « générations de diplômés ». En effet, c’est aussi l’incapacité d’être compétitif sur le marché national du travail qui pousse les étudiants à faire un détour par l’international, à la recherche de prestige, de compétences mais aussi de promotion sociale et financière, dans l’optique d’un retour dans leur pays. Ainsi, le détour par l’international ne joue à la faveur des pays dont sont originaires les étudiants que si ces derniers ont des opportunités réelles d’y réinvestir leurs compétences. Cette condition hypothèque le pragmatisme des étudiants vis-à-vis de la mondialisation : sans une véritable politique de réinvestissement des compétences – mais pourrait-elle passer par une politique de contrôle des migrations telle que peut la pratiquer la Chine par exemple ? –, l’acte d’importation des compétences restera confiné à une minorité agissante.
Ainsi, l’expatriation des élites africaines et la constitution d’une élite mondialisée se situent dans une tension entre trois facteurs. En premier lieu, l’intérêt des pays occidentaux à développer et à faire « rayonner » leur système universitaire à l’international – la formation des élites est un outil de politique étrangère et vise à renforcer les liens entre le pays qui investit sur des étudiants ou de jeunes professionnels et le pays qui en profitera en retour ; ensuite, la possibilité d’évasion, animée par la détermination des étudiants à s’approprier des savoirs et des techniques qui leur permettront de tirer profit des logiques de mondialisation ; enfin, la volonté d’une partie considérable des étudiants de mettre leurs compétences au service de la modernisation de leur pays.
Une incertitude demeure : quelle sera la capacité de résistance, de confrontation ou même d’innovation de cette élite africaine formée à l’international face au risque d’altération de leurs acquis au contact des pratiques des élites au pouvoir ? Nous avons souligné l’intérêt que portent les dirigeants des Etats africains à une jeunesse formée à l’international, garante de compétences, d’un savoir et sans doute d’un réseau international. Mais les pesanteurs des bureaucraties nationales peuvent détourner de leurs objectifs les étudiants d’Afrique subsaharienne de Sciences-po. Ces derniers soulignent d’ailleurs qu’ils ne pourront rien faire pour leur pays tant que « ces vieilles têtes seront au pouvoir ». Force est de constater que nous sommes à présent face à une réalité duale, sans doute plus ancrée dans les rouages du pouvoir qu’elle ne l’était aux heures des indépendances, qui confronte une jeune génération d’élites formées à l’international, voie d’accomplissement personnel, social et professionnel, avec les détenteurs du pouvoir qui n’ont pas forcément intérêt à se voir contraints par les « bonnes » formules de cette élite bardée de diplômes internationaux.

* (Doctorante au Centre d’études et de recherches
internationales
de Sciences-politique)
Fondation Jean-Jaurès


PAR ANAÏS ANGELO *
Jeudi 21 Avril 2011

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