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L'ère du reporter-machine : Bienvenue dans le monde du journalisme sans journalistes !




La machine à écrire des nouvelles excite les êtres de chair et d'esprit depuis quelques mois. Des chercheurs de l'Infolab de l'Université Northwestern, en Illinois, ont mis au point un programme d'intelligence artificielle qui peut couvrir un match de baseball et produire vite fait bien fait, en deux secondes top chrono, plusieurs versions d'un texte neutre et factuel.
Ça vaut quoi? Le résultat a été décrit comme «très proche des dépêches sportives de l'agence Associated Press» par un des pères du programme, baptisé Stats Monkey, qui travaille évidemment pour des «pinottes».
Et tout ça pour quoi? «Notre but est de fournir aux journalistes des outils qui les débarrasseront des tâches les plus répétitives et les moins intéressantes», a répondu un des universitaires à un vrai de vrai reporter du Monde il y a quelques jours.
L'équipe de savants prépare aussi des mini-journaux télévisés lus par des avatars. Les synthèses robotisées des critiques de films sont choisies aléatoirement en fonction de l'occurrence de termes élogieux ou négatifs dans les jugements humains, trop humains. Une icône parlante pour remplacer des journalistes vedettes, qui dit mieux?
Euh, le nouveau magazine Premium? La publication lancée en mars dernier au Québec n'utilise aucun journaliste, enfin aucun journaliste canadien. Les textes sur les grandes tendances du management sont achetés à des publications étrangères, surtout anglophones, traduits et publiés de nouveau, en français. Le modèle de l'amalgame de la crème de la crème a fait ses preuves au Courrier international et à Books, une publication française qui explique l'actualité à travers les recensions de livres et les entrevues avec des auteurs.
Le pupitreur aussi peut disparaître, ou enfin, se faire expulser. Google.news automatise la reproduction des articles d'information. Des centaines de publications, surtout des magazines, délocalisent le montage de leurs pages vers des services centralisés, voire à l'étranger, vers la Pologne, l'Inde ou la Chine par exemple. Dans bien des cas, le décalage horaire double l'avantage économique: les pages écrites le jour sont montées la nuit, et à une fraction du coût.
«La question est moins de savoir si le journaliste est remplaçable par une machine ou un travailleur étranger que de comprendre ce qu'on fait avec les nouveaux outils», commente le professeur de communication Colette Brin, de l'Université Laval. Elle observe qu'un même fil rouge de mutations technologiques traverse ces phénomènes disparates. «La révolution de la dématérialisation permet de mécaniser la production de nouvelles, de piller les sites Internet, d'amalgamer instantanément les infos et de transférer les emplois d'un bout à l'autre du monde. La robotisation ou la sous-traitance peuvent être liées comme autant de stratégies de réduction des coûts. Elles peuvent aussi être analysées comme une manière de se débarrasser de tâches répétitives et peu intéressantes. N'empêche, quand ces outils existent, il faut surtout se demander comment et quand les utiliser».
Cette épineuse question se retrouve au cœur du conflit de travail au Journal de Montréal. La technique permet de faire monter les pages du quotidien en lock-out en Ontario, au mépris des lois antiscabs, selon les anciens salariés. Les nouveaux outils donnent en plus la possibilité de réduire le nombre d'employés et de demander à ceux qui reviendront, après la signée de l'entente, d'alimenter la machine par plusieurs écrans, de twitter, de bloguer, de filmer, de photographier et d'écrire sur la nouvelle, si possible en même temps et au même tarif. En ce moment, Jean-Hugues Roy couvre Haïti pour Radio-Canada en vidéo-journaliste: il tourne et monte seul ses reportages, rappelle le professeur Brin.
«On l'oublie, mais au XIXe siècle, les révolutions techniques ont mis au chômage des centaines de milliers d'ouvriers, mais aussi permis à d'autres de travailler autrement, explique le professeur de l'UQAM Jean-Paul Lafrance, en évoquant la disparition assez récente des typographes. On a l'impression que la même chose se reproduit dans l'univers médiatique. La production s'automatise. La population elle-même produit de l'information vite médiatisée. Qu'on le veuille ou non, cette révolution industrielle des médias se fera, est déjà faite et il faut s'adapter.»
Il ajoute que les salles de rédaction sont souvent déchirées entre le rejet craintif des révolutions en cours et la fascination aveugle devant les nouvelles technologies. «L'équipe de l'émission de Christiane Charette à la première chaîne de Radio-Canada est complètement dans la fascination, note alors M. Lafrance, qui vient de diriger l'étude Critique de la société de l'information (CNRS Éditions). En ondes, cette émission n'en a que pour Twitter, Facebook, les blogues et le reste. C'est un assujettissement désolant qui évacue trop souvent le sens analytique et critique.»
En même temps, fait-il observer, Radio-Canada joue pleinement son rôle avec ses émissions d'enquête, par exemple. «Les médias et le journalisme ne seront pas sauvés par la nouvelle brute, produite ou non par un robot, dit le professeur. Celle-là, on l'a partout, en surabondance, livrée à l'heure, à la limite à la seconde, non plus en direct, mais en instantané. Le journaliste doit demeurer celui qui interprète, analyse, décortique. Même les télé-journaux du soir devront bientôt se rendre à cette évidence. À quoi bon attendre à 22h la grand-messe pour me faire répéter ce que je sais déjà?»
Le professeur Brin croit elle aussi que la robotisation comme la massification de l'information dématérialisée redonnent finalement plus de valeur au vivant par rapport au mécanique. «Ces transformations nous permettent de comprendre et d'apprécier encore plus l'importance du jugement, de la critique, de tout ce qui est humain finalement, dit-elle. Une nouvelle produite par un robot, c'est encore plus de valeur donnée à une analyse produite par un journaliste...»

* Journaliste au quotidien « Le Devoir » 

Par Stéphane Baillargeon *
Mercredi 7 Avril 2010

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