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“L’envers des autres” ou le mal-être algérois

Le roman reflète le mal-être de l’Algérien lambda, tous âges confondus




L’auteur est une jeune écrivaine algérienne, issue de la dernière fournée celle qui, étant enfant, n’a pas pris part, d’une manière ou d’une autre à la guerre civile qui a ravagé l’Algérie durant la dernière décennie du siècle écoulé. Le bruit des explosions et des armes automatiques s’est éloigné, mais subsistent encore et toujours les séquelles qui ont marqué à jamais la société algérienne en générale et les enfants de l’époque en particulier, parmi lesquels notre auteur, j’ai nommé Kaouther Adimi. Elle a forgé ses armes dans la nouvelle pour laquelle elle a été distinguée par plusieurs prix en Algérie comme en France où elle vient de s’installer depuis deux ans. Kaouthar Adimi vient de signer son premier roman : «L’envers des autres», un titre révélateur pour ce qu’il englobe comme lectures et connotations. Il est à signaler que ce titre est le deuxième pour ce roman qui est paru pour la première fois sous l’intitulé de : Des ballerines de papicha aux éditions Barsakh. On suppose qu’il a été changé par le deuxième éditeur, français celui-là, parce que le nom Papicha, jeune fille plus ou moins «coquette, écervelée et /ou libérée dans l’argot algérien», sonne creux chez le lecteur de l’Héxagone ;  mais aussi  pour des raisons du marché. A priori le deuxième titre est plus accrocheur ne serait-ce que pour la difficulté à saisir son sens sans passer par la lecture de l’œuvre. Il- le titre- nous fait penser à une expression qu’on utilise souvent pour parler de ce qui est caché, celé, voire interdit, autrement dit : l’envers et l’endroit, et/ou l’envers du décor. En lisant cet ouvrage,  on voit bien que c’est les secrets, les jardins secrets et les esprits agités et troublés des autres, qui sont dévoilés, mis au grand jour pour le lecteur, par un succédané de voix in. C’est un défilé de voix  narratrices qui se succèdent tout au long de l’œuvre. Certaines voix reviennent, le cas de Adel et de Yasmine, on suppose que ceci est dû à l’importance de ces deux personnages pour la diégèse. La tête d’affiche ne sortira que de ces deux noms. Système ingénieux qui nous change du narrateur unique et omniscient.
L’illustration de la première de couverture représente une femme, jeune à première vue. Sensuelle. Ses lèvres sont mises en exergue par un rouge à lèvres de couleur violette. Couleur qui dénote la sensualité et l’érotisme. La question qui se pose d’elle-même ici est : est-ce que cette image reflète le portrait de Yasmine, personnage clé dans le roman, ou de la femme algérienne dans l’imaginaire de «l’Homo-algérien» en général?
Une dédicace inouïe, «à mes personnages si fidèles» nous plonge dans l’univers restreint d’une famille paria, dans le tumulte d’un quartier d’Alger la blanche. Mais de blanc, elle n’a que le nom. Verdict sur lequel s’accordent presque tous les personnages.
Peut-on vraiment parler de diégèse ? Ne sommes-nous pas devant un ensemble d’historiettes ? Il y a autant de voix que d’histoires. Les narrateurs personnages parlent et racontent, mais est-ce qu’ils ont tout dit ? Des zones d’ombre subsistent et doivent êtres éclaircies. Quel est le terrible secret que se partagent Yasmina, Adel et leur mère ? La société algérienne a été façonnée, remodelée par l’islamisation à outrance, l’auteur en parle mais vaguement et en mauvais termes, pourquoi cette omerta ? Idem pour le régime algérien, en place depuis l’Indépendance du pays, et qui brille par son absence dans l’œuvre, pourquoi tant de ménagement à son égard ? Ce n’est pas la couleur bleue des policiers qui fera l’affaire.
D’après le texte incitatif, il s’agit d’une famille à part, qui est montrée du doigt. Pourquoi ? Mystère. «Trop beaux peut-être un peu trop libre». Le «On» a un regard scrutateur, voire pesant et qui ne présage rien de bon.
Adel, premier personnage à prendre la parole, entame sa déprime par des sanglots. Rien ne filtre si ce n’est le changement d’attitude de sa sœur Yasmine qui «n’ose plus [le] regarder dans les yeux et fuit [son] arrivée… Elle doit savoir ce qu’ [il] cache». S’ensuit un constat amer sur le pays : «Foutu pays ! Il y a plus de voitures que de dinars».  Il vit une double promiscuité, d’abord celle de sa famille, de sa mère en particulier qui « [le] scrute d’un regard qui [lui] brûle la peau » et puis celle des voisins, des Hittistes qui l’observent et l’épient, et qui parlent de lui à longueur de journée.
Prend la parole ensuite l’un des Hittistes, il s’agit de Kamel, un gars du quartier. Le prototype de jeune qui rêve de grand vent, d’émigration vers l’Eldorado. Il rêve de filles, de jouissance mais la réalité, l’amère réalité le tire de sa torpeur. Une panne d’électricité quand ce n’est pas une coupure d’eau. Son lot quotidien, d’ailleurs celui de la plupart de ses amis, « boire, fumer, voler et… rêver » et parfois dealer. Pour lui comme pour Nazim et Chakib, ses camarades d’infortune, Adel et sa soeur Yasmine, sont deux êtres bizarres et complices. Mais le pire, « ils sont beaux », dira-t-il, comme si la beauté dérange dans le pays.  Sur fond d’alcool et de drogue, il discute du pays, de l’émigration et des filles. De Yasmine en particulier, Chakib et Kamel voient en elle la femme fatale tandis que Nazim la considère comme la femme de sa vie. Le malheur de l’Algérie, l’étudiant en médecine rêve de grand vent tandis que le Hittiste camé et voleur veut construire le pays. Constat : le pays vit dans la stagnation et l’immobilité extrêmes. Et ils restent là.
Sarah, la sœur aînée de Yasmine prend la relève pour s’apitoyer sur son sort. Un mari fou qu’elle charrie derrière elle dans la maison familiale plus pour sa mère que pour sa fille Mouna. Sa mère et les convenances. Pour cela, elle doit jouer le jeu. Supporter ses ricanements et ses gémissements, soutenir ses paroles de fou et décortiquer et reconstruire dans le bon sens des phrases décousues. Elle reste là à voir défiler le temps et les gens. Cette situation malheureuse ne lui donne que l’envie de peindre. La peinture devient son échappatoire et sa raison d’être : « Bizarrement, je n’ai jamais autant peint et jamais aussi bien ».
Yasmine, la noctambule par excellence, qui croit qu’«Il n’y a que les vieux, les enfants et les imbéciles qui ignorent les charmes d’une nuit blanche». Elle brosse un tableau noir de sa ville : «de cette ville je ne vois plus la blancheur». La narratrice sort du cocon familial où elle se sent à l’étroit pour survoler sa ville natale : Alger. Et rien ne la rassure, «l’Algérie est un asile de fous», les gens ne valent guère mieux, c’est une société de pacotille qui part en éclats à la moindre anicroche comme les bijoux à deux sous qu’ils portent. C’est une société malade avant tout de ses gens, rien ne va plus, tout va de travers, et il n’y a pas de solution à l’horizon, même les démocrates ne sont pas épargnés, ces chieurs de l’université, selon ses propres termes.
Mouna sort du lot pour crier sa joie de vivre, elle voit son avenir tout tracé avec celui qu’elle aime, Kamel. Avec ses neuf ans, elle est un peu le Petit Chaperon rouge qui s’aventure dans cette forêt dangereuse qu’est Alger. Heureusement, elle a un ange gardien en la personne de Tarek. C’est la seule qui saupoudre ce roman d’un zeste d’optimisme. Peut-être que  c’est dû à son jeune âge. En contrepartie, elle n’échappe pas elle non plus à la critique de l’entourage. Elle est montrée du doigt, considérée comme bizarre, voire folle. Mais elle le leur rend très bien : «J’habite dans une houma de Arraya». Elle n’entre pas dans le moule de  « comme tout le monde».
Tarek, l’ange gardien, est un enfant à part ; à douze ans, il a déjà les cheveux blancs au grand dam de sa mère qui souffre le martyre. Mais on ne sait pas pourquoi. Est-ce que ses soupirs sont dus à l’anomalie  de son enfant ou à l’absence de son mari? Peut-être les deux à la fois. Tarek dans son soliloque parle de Mouna. Il en parle même trop. Il ne sait pas qu’il est amoureux d’elle ou peut-être qu’il n’ose pas faire le premier pas. Ce qui l’empêche de plonger, c’est son côté bizarre, surtout qu’elle «se fiche de presque tout le monde».
Hadj Youssef est un pervers, l’égal du personnage de Si Sayyid dans la trilogie de Naguib Mahfouz. Le janus de ce roman. Père de famille respecté, qui a fait le pèlerinage aux Lieux Saints de l’islam d’un côté, et coureur de jupon, de l’autre. C’est un vrai satyre qui est tout le temps à la recherche de victimes parmi les pauvres étudiantes de l’université tirant profit de leur situation précaire. Il n’hésite pas à utiliser la religion pour expliquer ses frasques vicieuses quand il dit : « Dieu a dit qu’il aimait la propreté et la beauté. Son «  regard lubrique » n’échappe guère à la vigilance de Yasmine. C’est un voyeur moderne qui n’hésite pas à utiliser la technologie pour arriver à ses fins. Seul Yasmine manque à son tableau de chasse. Il a sa propre philosophie, sa propre morale pour ce qu’il fait : «Je donne de l’argent aux belles étudiantes qui me donnent un peu de beauté. Il n’y a rien de scandaleux là-dedans, rien de plus méchant… ». Il a un insolent humour noir : «Je me disais qu’il fallait que je fasse le plein avant qu’on me coupe tout. Heureusement que la bourse n’a pas été augmentée ». Le malheur des uns fait le bonheur des autres.
La mère, le chantre des convenances et gardien du temple. Elle n’hésite pas à condamner sa fille Sarah à user sa jeunesse avec Hamza le fou. Pour Adel, elle n’est pas dupe mais pour l’intérêt familial elle ne parle pas, mais elle lui mène la vie dure par ses regards scrutateurs. C’est la seule qui parle de la guerre civile quand elle parle de Sid Ali, son mari qui était mort d’une balle perdue, il y a de cela 15 ans. Seule Yasmine lui tient tête. Elle n’hésite pas à la traiter de «mijaurée». Elle ne ménage pas ses enfants, des égocentriques, selon elle, sinon, ils «ne passeraient [pas] autant de temps à regarder leur nombril, à se chercher… ». Elle s’apitoie sur son sort qui lui a fait mettre au monde des enfants « incompris ». Elle ne cesse de se demander pourquoi ils ne sont pas normaux comme ceux de Meriem sa voisine et femme de Hadj Youssef.
Hamza, le beau fils, Hamza, le fou; dans son délire, il revient aux jours heureux. Psychologue, tout le portait vers une vie correcte malgré le salaire de misère qu’il touchait, mais c’était compter sans Sarah, qui était, du jour au lendemain, « devenue  [sa] folie ». Un mariage arrangé, pour les deux familles, n’empêche pour Hamza, il était tombé sous le charme de cette artiste de fille. De ce coup de foudre, il a construit des châteaux en Espagne. Il voulait pour elle un monde riche en couleurs ; pour cela, il a tout sacrifié, son poste,  sa volonté et… sa raison. Comment ne pas sombrer dans la folie quand la femme qu’il aime lui préfère des tubes de gouache? A entendre son monologue on se demande si ce ne sont pas tous les autres qui sont fous.
Mlle Adimi a su donner un nouveau souffle à la littérature algérienne d’expression française par une maîtrise haut de gamme de la langue française, elle s’exprime dans un style sobre et très simple mais pénétrant. Elle interpelle une société qui est en plein marasme. On s’observe, on s’épie, on fomente et on se fait du mal. Tous les maux de cette société sont relatés, décrits avec maestria. Ce roman reflète le mal-être de l’Algérien lambda, tous âges confondus.  Des sujets d’actualité y sont traités avec rigueur, sans pédantisme ni affect. Neuf personnages mettent la casquette du narrateur pour prendre la parole sans se rencontrer mais ce qu’ils racontent s’enchevêtre pour ne constituer qu’une continuité. Des jeunes et des moins jeunes inconscients et parfois schizophrènes pris en tenailles entre la réalité infernale de la ville et les convenances caduques. Un avenir sombre et plombé par la crise, on n’y voit guère la sortie du tunnel. L’histoire est un cercle fermé où chacun à tour de rôle raconte l’histoire des autres. Chacun devient le narrateur d’un récit où les autres sont personnages. Des univers certes différents mais complémentaires, vivant dans le même bourbier : l’Algérie d’aujourd’hui.

 * L'envers des autres, Kaouther Adimi, Ed. Barzach-Alger 2010 et Ed.
Actes Sud- Arles 2011

Par Nejm-Eddine Mahla *
Jeudi 9 Juillet 2015

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