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L’artiste autodidacte a rendu l’âme au milieu de l’arganeraie des «hrarta» près d’Essaouira : Regraguia Benhila range définitivement ses pinceaux




L’artiste autodidacte a rendu l’âme au milieu de l’arganeraie des «hrarta» près d’Essaouira  : Regraguia Benhila range définitivement ses pinceaux
Celle qui peignait l’aube à la fois étrange et belle lorsque les brouillards de la nuit font danser la lumière du jour  vient de rendre l’âme à Essaouira
 En cette période de la saison morte où les nuits sont les plus sombres et les plus longues, et où le froid de la « boulda » atteint les cœurs, Regraguia Benhila nous a quittés ce mardi 10 novembre 2009 sur la pointe des pieds, au milieu de cette arganeraie des « hrarta » aux environs d’Essaouira où elle s’est retirée ces dernières années pour vivre dans la dignité, loin des regards et des incompréhensions. Loin d’une ville où les solidarités traditionnelles qu’elle y a connues dans sa jeunesse, n’existent plus.
 Artiste autodidacte, elle est née à Essaouira en 1940. Et ce n’est que tardivement, en 1988, qu’elle a commencé à produire ses premières esquisses si caractéristiques par leur univers labyrinthique et tourmenté aux thématiques extravagantes et aux couleurs chatoyantes où s’expriment son imaginaire, sa féminité et sa forte personnalité. Elle est la première femme peintre d’Essaouira. Ses œuvres ont été présentées pour la première fois, à la galerie Frederic Damgaard le 3 mars 1989,à l’occasion de la Fête du Trône. Elle a ensuite exposé Place de l’horloge et à Beit Allatif face aux batteries de la Scala de la mer.. Par la suite, elle s’est liée d’amitié à l’écrivain Fatima Mernissi et à un groupe de femmes allemandes qui exposèrent ses œuvres à Cologne, Francfort et ailleurs. C’est une figure emblématique des femmes d’Essaouira, dont elle portait le «haïk», qui disparaît aujourd’hui. Et c’est en 1989, que je l’avais rencontrée au cœur de la médina où elle résidait. A l’issue de l’entretien qu’elle m’avait accordé alors,  je lui avais consacré le texte qui suit et qui est paru au catalogue bleu «Artistes d’Essaouira» édité en 1990, sous le titre : «La quête de la fertilité» : La peinture de Benhila est d’une générosité exubérante. D’une grande fraîcheur. La fraîcheur du ciel et de la mer. Elle peint l’aube à la fois étrange et belle lorsque les brouillards de la nuit font danser la lumière du jour. C’est le monde qui renaît au bout du rêve. Elle peint le ciel de la fertilité quand le jour enfante la nuit.
«Au moment où la nuit pénètre dans le jour, dit-elle, je te jure au nom d’Allah Tout-puissant que je vois défiler tout l’univers. J’adore le ciel quand le soleil décline. Je vois les nuages qui se meuvent et j’imagine un autre monde au-dessus de nous. Je vois dans le ciel comme des arbres, des oueds, des oiseaux, des animaux. Les labyrinthes que je peins sont comme les ruelles de la vieille médina : tu vas dans une direction mais tu aboutis à une autre. Je peins les chats qui rôdent sur les terrasses. Les enfants qui jouent dans les ruelles étroites, les femmes voilées au haïk , leurs yeux qui sont les miroirs des hommes et notre « mère – poisson » qui resplendit une nymphe très belle, une gazelle qui mugit de beauté avec ses cheveux balayant la terre. Je n‘oublie pas l’île et les monuments, symboles d’une histoire révolue. Tout cela m’apparaît dans les nuages ou me revient dans les rêves. »
Ses tableaux, elle les voit d’abord dans le spectre des couleurs qui illuminent le crépuscule au-dessus de l’île et de la mer. Elle fixe ces projections poétiques dès qu’elles réapparaissent sur la toile blanche, dès qu’elle en saisit le bout du fil. Ce sont souvent des représentations symboliques du rêve, aux connotations très freudiennes.
«Quand je peins, je me sens malade comme une femme sur le point d’accoucher. Ça m’arrive à des moments de silence. L’enfantement est la seule sensation que je n’ai pas encore expérimentée. J’exprime l’idée du fœtus dans ma peinture. Inconsciemment, je peins la matrice des femmes et leur état de grossesse. Je peins le diable que j’avais vu dans une forêt lorsque j’étais toute petite : j’arrachais avec mes dents le palmier nain dont j’aimais le cœur, quand il m’apparut sous la forme d’un chameau à cornes. Il était de très grande taille croisant les bras sur la poitrine. Il me regardait avec des yeux fissurés au milieu et qui louvoyaient dans tous les sens. Je m’éloignais en rampant sur mon ventre. Je rêvais souvent d’un chameau qui me poursuit. Il se transforme en une boule qui rebondit de colère jusqu’au ciel lorsque je me dérobe à sa vue. Je peins aussi le serpent, parce que, dans les temps anciens, les gens avaient peur du serpent. Les hommes étaient très beaux. Les serpents aussi. Mais, s’ils te foudroient, tu ne peux plus guérir. C’est le serpent de l’amour, car l’amour ressemble au venin. Mais je prie Allah pour que les cœurs des hommes soient aussi blancs que les colombes. »
La mer est peuplée d’esprits. C’est delà que provient Aïcha Kandicha, symbole démoniaque de la séduction féminine, que les hommes rejettent aussitôt dans le brouillard de l’oubli et des flots. Le dialogue avec la mer est zébré de craintes chimériques que l’artiste exprime sous la forme de la «mère - poisson» - sirène éclatante de beauté avec sa chevelure d’algues balayant la surface de l’océan – de piranhas et de monstres marins. Pour l’imaginaire traditionnel, l’océan est un cimetière où vient se jeter l’oued en crue avec ses cadavres de végétaux et d’animaux. Notre imaginaire n’aborde la mer, qu’en y ajoutant notre propre effroi, que véhiculait la procession carnavalesque de l’Achoura où l’on chantait entre autres :
Ô toi qui t’en vas vers Adouar
Emporte avec toi le Nouar
Jeux de mots sur le «Nouar» (bouquet de géranium et de basilic) que le soupirant doit porter à «derb Adouar» (l’impasse au cœur de la médina où résidait Benhila avant d’aller mourir en dehors de la ville qu’elle n’aurait dû jamais quitter). Dans sa peinture, la mer n’est point nommée mais sa fraîcheur est présente : azur ! Terre blanche éclaboussée de soleil ! Œil - poisson pour conjurer le mauvais sort ! Cris blanc et gris des goélands par-delà l’autre rive et l’autre vent ! Coquillage pourpre et sang sacrificiel à la foi ! La palette magique aux couleurs des jours finissants s’est retirée à l’intérieur des terres pour s’éteindre dans la dignité comme ces oiseaux qui se cachent pour mourir.

Abdelkader MANA
Vendredi 13 Novembre 2009

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