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L’Iran et le monde arabe


II-La rupture entre Bagdad et l’ONU



L’Iran et le monde arabe
En octobre 1998, Bagdad décide de rompre totalement la coopération avec l’UNSCOM, convaincu que les Etats-Unis veulent autre chose que les armes de destruction massive, en exprimant son désespoir de voir l’ONU recommander une levée de ses sanctions. On voyait derrière toutes les tractations dirigées par les Etats-Unis, que le dossier des armes de destruction massive n’est qu’un prétexte et que l’ultime objectif fut le renversement du régime par l’invasion du pays.
En décembre 1998, le président américain B. Clinton lance l’opération ‘’Renards du désert’’ pour ‘’obliger Bagdad à coopérer’’. Dans les années suivantes, les Etats-Unis et la Grande-Bretagne lançaient des opérations quotidiennes dans les zones d’exclusion aérienne jusqu’en 2003, l’année de l’invasion par une coalition de ces deux pays, soutenue par plus d’une dizaine d’autres. Le régime de Saddam Hussein est renversé trois semaines après l’entrée des troupes de la coalition dans le pays, qui devint un pays sous occupation. Cette troisième guerre du Golfe se termine officiellement le premier mai 2003. Parmi les conséquences de l’invasion de l’Irak en 2003 d’après les observateurs, il y a d’abord la disparition du régime de S. Hussein, l’augmentation de l’insécurité en Irak (attaques de la résistance, vols, agressions, meurtres, prises d’otages, etc.), la création d’un gouvernement de transition irakien, la crise humanitaire, l’augmentation du nombre d’attaques en dehors de l’Irak, un net recul des droits de l’Homme et les premières élections libres en Irak depuis plus de 50 ans.
L’invasion de l’Irak a apporté une certaine modification de la carte géopolitique au Moyen-Orient. Après cette invasion, les Américains se sont montrés menaçant envers l’Iran et la Syrie. Les menaces vis-à-vis de l’Iran sont dues notamment à sa course vers l’acquisition de l’arme atomique, et les pressions ont provoqué la défaite du réformiste M. Khatami à l’élection présidentielle de 2005.
Quant à la Syrie, les menaces des Etats-Unis auraient conduit à un raffermissement du régime syrien accusé de soutenir le mouvement de résistance palestinien Hamas. Elle a même été contrainte d’évacuer le Liban après l’assassinat de Rafic Hariri, dirigeant libanais. Dans un contexte trouble, celui-ci essayant de débarrasser le Liban du joug syrien pourrait avoir été assassiné par le gouvernement de ce dernier incluant même une complicité iranienne, ce qui a été démontré par l’enquête menée par l’ONU. Les présidents Bush, le père comme le fils, utilisent le même vocabulaire: c’est la démocratisation de la région du Moyen-Orient, et c’est l’Irak qui en a fait les frais. Pas de démocratie en vue, situation économique et sociale désastreuse du fait du blocus, infrastructures détruites, stations de pompages endommagées, coupures de courant la plupart du temps, les hôpitaux ayant subi le même sort, manque de ce qui a entraîné la paralysie du pays.
L’invasion de 2003 a fait tomber le gouvernement baathiste, en même temps qu’elle a généré tout un ensemble hétéroclite de mouvements de guérilla totalement indépendants les uns des autres. Ces mouvements regroupent les nationalistes de l’ex-parti Baath, des communistes, des islamistes internationalistes (branche locale d’Al-Qaïda), des sunnites, des chiites, ainsi que quelques éléments kurdes-turcomans, mais aussi des groupes criminels pratiquant la prise d’otages afin de toucher des rançons. La position de certains de ces groupes n’est jamais stable ; c’est le cas de la milice chiite de Moqtada al-Sadr (L’armée de Mehdi) qui a affronté l’armée américaine à Falloujah à côté des sunnites et en même temps a affronté le groupe d’Abou Moussab Zarqaoui, et depuis 2007 elle observe une trêve avec le gouvernement?
Depuis le retrait de l’ennemi commun de l’Irak, l’antagonisme change de camp: c’est une guerre interconfessionnelle qui ronge le pays. Plus d’une dizaine de milices chiites armées par l’Iran, épaulées par l’armée irakienne, mènent des incursions dans des bastions sunnites en représailles contre leurs populations. Ces populations sunnites n’ont pas été à l’écart de ce qui se passe dans le pays. En effet, avec des effectifs dépassant les cent mille hommes, les combattants de la Sahwa (Réveil en arabe) sont intervenus à côté des forces irakiennes pour combattre ces mouvements de guérilla, toutes tendances comprises. Leur rôle était déterminant dans la victoire et les succès remportés en les chassant des villes. Après tous ces résultats que même les milices chiites n’ont pu réaliser, les membres de cette Sahwa devaient intégrer l’armée régulière, mais cette promesse n’a jamais été tenue. Seuls 20% de ses membres ont été incorporés. Les autres ont été délaissés et montrés du doigt comme des terroristes présumés par un premier ministre Al-Maliki de plus en plus méfiant à l’égard des sunnites.
Du côté des milices chiites, les plus à craindre dans l’action anti-sunnite sont, selon Amnesty International, les milices Asaib Ahl Al Haq, les brigades Badr (milice du Conseil suprême islamique irakien), l’armée du Mehdi (milice sadriste) et Kataib Hezboallah, toutes prêtant allégeance au guide suprême de la République islamique d’Iran. Durant toutes ces dernières années, ces milices organisent des coups de filet contre les sunnites, enlevés et plus souvent torturés puis exécutés. Presque tous les jours, on retrouvait une centaine et des fois même plus de morts sur les trottoirs de la ville de Bagdad ou dans le Tigre (Dijlah). Par le passé, on a fait de cette ville une cité si hétérogène où toutes les provinces étaient représentées. Alors que maintenant et à de rares exceptions près d’après les observateurs internationaux, les sunnites vivent dans les quartiers sunnites et les chiites, eux, dans les quartiers chiites. Dans le reste de l’Irak, la partition rêvée par les ennemis de ce pays entre un Nord kurde, un centre sunnite et un Sud chiite est en train de devenir une réalité. C’est une conséquence de l’esprit sectaire d’Al-Maliki qui a déclaré un jour : « Je suis chiite avant d’être Irakien, et Irakien avant d’être un Arabe’’. C’es bien lui qui a alimenté les oppositions entre sunnites et chiites (bien évidemment sous les ordres de Téhéran qui lui dictait la politique à mener), comme entre Arabes et Kurdes, et a écarté de manière agressive toutes les personnalités sunnites de son gouvernement comme Tarek Al-Hachémi et Rafi Al-Issaoui condamné à mort par la justice irakienne après avoir avoir été accusé de terrorisme.
Selon un rapport publié récemment par Amnesty International, le gouvernement irakien aurait donné son accord pour l’enlèvement et le meurtre de civils sunnites, ces derniers mois, sous couvert de luttes contre la guérilla. En effet, ces milices chiites combattant les insurgés sunnites aux côtés de l’armée irakienne auraient commis des crimes de guerre en toute impunité. Le rapport fournit également des détails choquants sur des attaques imputées à ces milices chiites de plus en plus puissantes, à Bagdad, Samarra et Kirkouk. Le sort réservé à de nombreuses personnes enlevées par des miliciens chiites au cours de ces derniers temps est encore inconnu et certains d’entre eux ont été tués en dépit du paiement de rançons exorbitantes. Tel l’exemple d’un homme d’affaires de 40 ans et père de neuf enfants qui vivait à Bagdad, et qui a été enlevé en juillet. Deux semaines après que sa famille a versé 60.000 dollars aux kidnappeurs, son corps a été retrouvé dans la morgue de Bagdad. Des centaines de corps non identifiés, menottés et tués par balles dans la tête, ont également été découverts à travers le pays.
Pour sa part, la principale conseillère d’Amnesty International a commenté ces crimes en déclarant: En donnant sa bénédiction à des milices commettant régulièrement des violations aussi odieuses, le gouvernement irakien cautionne des crimes de guerre et alimente les dangereuses violences motivées par l’intolérance religieuse qui ravage le pays. Le gouvernement irakien doit immédiatement cesser d’apporter son soutien aux milices. Les milices chiites se serviraient du prétexte de guérilla sunnite pour commettre des attaques ‘’vengeresses’’ contre les populations sunnites.
D’autres témoignages parlent du pouvoir grandissant de ces milices travaillant sous la bénédiction de Téhéran. Ce qui a entraîné un climat d’insécurité et d’anarchie. Un parent d’une des victimes originaire de Kirkouk a déclaré à Amnesty : J’ai perdu un fils et je ne veux pas perdre un autre. Rien ne pourra le ramener et je ne peux pas exposer mes autres enfants au danger. Qui sait qui sera le prochain ? Il n’y a pas d’Etat de droit, pas de protection ». Le corps d’un avocat, père de deux enfants, âgé de 33 ans et mort en détention, présentait quant à lui des hématomes, des plaies ouvertes et des brûlures. Un autre homme incarcéré pendant cinq mois a été torturé à l’électricité et menacé de viol avant d’être libéré sans inculpation.
En commentant ces actes barbares, la principale conseillère d’Amnesty ajoute: « En s’abstenant d’obliger les milices à rendre des comptes pour leurs crimes de guerre et d’autres graves violations des droits humains, les autorités irakiennes leur ont dans les faits donné carte blanche pour se déchaîner contre les sunnites. Le nouveau gouvernement de Haidar Al-Abbadi doit désormais agir pour maîtriser les milices et établir l’Etat de droit. Sous couvert de lutte contre le terrorisme, les milices chiites s’en prennent de manière impitoyable aux civils sunnites pour des motifs confessionnels, dans le but de les punir pour l’émergence de l’Etat islamique et les crimes abjects qu’il commet ».
Rien qu’en juin dernier et après la débandade de l’armée irakienne à Mossoul, face aux combattants de l’EI, l’ancien premier ministre Al-Maliki n’a pas hésité à faire appel aux milices chiites pour combattre à côté de cette armée devenue impuissante et inefficace, car ébranlée dans son intérieur par des luttes d’influences, interconfessionnelles et de caractère totalement corrompu. En réponse à cet appel relayé aussi par les dignitaires des différents mouvements chiites toujours à la solde de Téhéran, des milliers de volontaires se sont proposés de défendre les lieux saints menacés. Les nouvelles recrues ont intégré différentes milices, dont les dénommées Brigades de la paix, fondées par Moqtada Sadr. Ce sont ces mêmes brigades qui ont combattu aux côtés des forces de sécurité irakiennes pour desserrer l’étau imposé par les combattants de l’EI sur la ville d’Amerli à majorité chiite.
L’armée irakienne compte désormais sur ces milices, par nature sectaires, pour mener des offensives. Par contre, ce même gouvernement a refusé de donner les armes aux combattants sunnites nommés ‘’Al-Achair’’ (en arabe Tribus), sous prétexte que ces armes pourraient bien atterrir entre les mains des combattants de l’EI. Ces combattants d’Al-Achair ne sont pourtant que les combattants de la Sahwa d’hier, qui, par leur courage et dévouement, ont joué un rôle déterminant dans la défaite de la branche locale d’Al-Qaïda. Chose que les milices chiites n’ont pas pu faire. Les gouvernements, l’ancien comme le nouveau, se refusent toujours à fournir armes et munitions à ces tribus pour assurer leur propre auto-défense. De telles attitudes émanent d’un manque de confiance envers ces tribus qui, une fois armées, pourraient rallonger la liste de leurs revendications jusqu’à demander la création de leur propre armée comme la Peshmerga kurde au Nord. Le gouvernement voudra les voir toujours soumis à la volonté chiite, vivre dans l’exclusion comme toutes les autres minorités. Pourquoi demander l’aide des milices chiites après les avoir armées, et ne pas faire autant avec les sunnites qui sont eux aussi des Irakiens? La réponse est à chercher à Téhéran.
En Irak donc, c’est une minorité sunnite qui vit dans la terreur imposée par les milices chiites, et en Syrie, c’est une majorité sunnite qui subit l’oppression d’une minorité chiite-alaouite au pouvoir. Toutes les conditions sont réunies pour l’émergence d’un mouvement sunnite représentant tous ces opprimés des deux pays dont la grande responsabilité incombe à l’Iran. C’est sous l’influence de cet Iran, que les mêmes croyances religieuses se sont enracinées dans les deux pays, Irak et Iran. La population iranienne est majoritairement chiite, comme l’est la majorité des Irakiens. Téhéran a étendu son influence ces dix dernières années en apportant un soutien politique à tous les gouvernements irakiens, des armes et des conseillers surtout pour les milices. Ces milices et les dignitaires qui les dirigent sont la clé de la puissance et de l’influence de l’Iran chez son voisin irakien. Le danger, comme les responsables irakiens le disent, c’est que cette influence profonde de l’Iran ne fera que perpétuer le conflit interconfessionnel, que beaucoup de sunnites imputent au gouvernement qui, dirigeant l’Irak, était redevable à Téhéran qui a tant empêché les sunnites d’avoir un rôle politique à jouer comme dans le cas syrien.
Il est clair que ce recours croissant aux milices chiites et en même temps le fait de désarmer les sunnites devant la machine de guerre fulgurante de ces milices, nourrissent encore plus chez ces sunnites le rejet de l’autorité de Bagdad et les incitent à penser à une autre forme de s’organiser et pourquoi pas revendiquer une autonomie comme le Kurdistan. Ces répressions et vengeances engagées par les chiites envers les sunnites, étaient de nature à engendrer un sentiment de frustration chez les populations sunnites, qui en refusant de se résigner, sont parties à la recherche d’une réponse qui n’est malheureusement pas la bonne : l’Etat islamique, dont l’apparition ne peut être imputée qu’aux deux vrais alliés en Irak, l’Iran et les Etats-Unis.

Demain :
III- L’Iran et l’axe
de la résistance 

Par Abdelkarim Nougaoui Professeur de physique à l’Université Mohammed Premier d’Oujda et membre du Conseil national du Secteur de l’enseignement supérieur de l’USFP.
Lundi 12 Janvier 2015

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