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L’ “Exiloglotte” ou le poète qui chante la langue de l’exil




Pendant longtemps, l’exil a été vécu comme une épreuve infamante, synonyme de bannissement et d’excommunication. Cette sentence extrême a frappé plusieurs poètes et marqué leur inspiration (Victor Hugo, Nazim Hikmet, Mahmoud Darwich…). L’exil n’est par ailleurs pas toujours synonyme d’éloignement forcé de sa patrie. Certains poètes (artistes et penseurs) l’ont vécu comme une expérience intérieure parmi les leurs, et pour ceux qui n’ont pas péri  de cette solitude extrême, ils ont su en faire un paradis de recueillement. Dans la mythologie comme dans les textes religieux, s’exiler a été aussi un acte salvateur, un acte de fondation  par quoi s’est inauguré un monde nouveau au-delà des frontières géographiques, par-delà le poids des liens ancestraux qui entravent.
 Dans «Poèmes en seul majeur» le mot exil , écrit au pluriel «ex-ils»,  recouvre ces différentes expériences mais semble s’orienter vers celle qui optimise cette «épreuve» comme une délivrance heureuse par la capacité à pouvoir quitter le lieu natal sans le renier, à décanter la mémoire de sa souffrance, tout en la préservant de l’oubli, et à se réincarner dans  différents poètes, artistes, écrivains que le poète Abdelghani Fennane appelle «exiloglottes» ou encore des «noctamvilles» : Fernando Pessoa, Jorgé Luis Borges, Ernesto Sabato, Edouard Glissant, Almutamid, Averroès, Zaynab Nafzaouia…
Dans la définition qu’il donne de son néologisme poétique, à chaque fois qu’il a été interrogé à ce propos, Abdelghani Fennane n’a cessé de  répéter les mêmes mots simples : « L’homme qui parle la langue de l’exil ». Cet homme, il aurait pu être une femme, est un poète qui écrit dans une langue qui n’est pas « sa » langue (le français) et dans un langage qu’il doit chercher plus loin que le lieu d’où il parle. Ana Helena Rossi écrit à ce propos : « Avoir affaire au langage poétique, c’est se retrouver, de toutes les façons, sur un territoire d’exil, lieux (au pluriel) démultipliés qui se laissent difficilement appréhender par un découpage du temps, lieux de non-dits, de choses cachées et mises à jour…Voilà pourquoi poésie et exil sont liés ».
 Dans «Poèmes en seul majeur», l’exil  est célébré différemment à travers tout le recueil :

«Autrefois j’habitais
J’avais une maison
Elle n’était pas ma maison
Mais elle était la mienne
 A  présent ma maison est nulle part»
Exil qui sonne aussi comme impossible retour puisque le «personnage» qui revient de très loin, peut-on imaginer, tout au début du recueil, se jette à la fin dans la mer, comme vers une nouvelle aventure d’errance. Clin d’œil à la Grèce, lieu de nostalgie pour toute une lignée de grands poètes  et philosophes européens, Hölderlin, Nietzsche entre autres. A signaler que cette nostalgie est elle-même appel au départ, car nous pouvons être nostalgiques de ce que nous n’avons jamais connu sans oublier que Cavadis clame dans un poème intitulé «Ithaque» que le don le plus précieux que la Grèce ait pu offrir n’est autre  que « ce beau voyage », à savoir celui d’Ulysse et l’Odyssée qui l’a célébré.
L’exil est enfin célébré par Abdelghani Fennane comme impossible identité fermée sur elle-même. Le  « je » qui chante dans « Poèmes en seul majeur» ne cesse de se désincarner et de se réincarner dans des poètes et des artistes de tous horizons. Certains ont marqué le vécu du poète Abdelghani Fennane comme le peintre Abbès Saladi. Certains sont restés anonymes. Dans ce cas, l’exil est une main tendue vers l’autre qui passe par la dissolution du moi :
« Le poème comme un voyage
Vers…
Entre
Toi et moi
Moi et moi»
C’est une dispersion à l’image même de l’archipel dont le poète et essayiste Abdelghani Fennane adopte la forme dans sa poétique. Une façon d’ouvrir son chant à la poésie et à la géographie antillaise, à Edouard Glissant notamment.
 Il y dans « Poèmes en seul majeur » une quête d’ailleurs, un désir de délivrance au-delà des liens qu’impose l’enracinement, du poids du passé avec ses douleurs et ses blessures qu’on soupçonne à travers le ton élégiaque qui scande tout le poème. Mais cette quête n’a pas de limites. Comme tous les poètes, Abdelghani Fennane a soif de l’espace. Il porte en lui le rêve d’une « matrie » imaginaire qui serait d’abord la langue. La langue ne serait-elle pas la réelle patrie de l’écrivain ? La langue habitée par différentes langues car comme dit la poétesse Vera Linhartova : « L’écrivain n’est pas prisonnier d’une seule langue ». Langue transformée, le chant  comme nous le promet le titre : Poèmes en seul majeur. Le chant comme antidote de la douleur (« Fais de ta plainte un chant d’amour pour ne plus savoir que tu souffres ». Proverbe touareg) ;  le chant comme horizon.

 

Par Alexia Mione
Lundi 6 Février 2017

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