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L’Etat sénégalais déclare la guerre au gaspillage




L’Etat sénégalais déclare  la guerre au gaspillage
Audit de la fonction publique, suspension des salaires des fonctionnaires « fictifs », regroupement des agences pour l’emploi des jeunes, économies sur les factures d’eau, d’électricité et du téléphone 
Au pas de charge, le gouvernement sénégalais, comme pour se donner une  santé, fait sa cure de transparence et de bonne gestion. Il réduit son surplus de graisse qui empêche les flux financiers de circuler normalement et s’offre donc une cure d’amaigrissement. Des économies substantielles sont réalisées sur les factures d’eau, d’électricité et surtout de téléphone, avec une bagatelle de 11 milliards de francs épargnés. Comme si cela ne suffisait pas, on nous annonce une nouvelle compression des dépenses publiques en perspective, avec la suppression-fusion des agences chargées de promouvoir l’emploi des jeunes : ANEJ « Agence nationale pour l’Emploi des Jeunes), AEJB (Agence pour l’Emploi des Jeunes de la banlieue) ANAMA (Agence nationale des Marchands ambulants), FNPJ (Fonds national de Promotion de la jeunes). Et cerise  sur le gâteau, la découverte d’un pot aux roses : 11.000 agents de la fonction publique introuvables sur leur lieu de travail. Des fonctionnaires fantômes dont les salaires ont été, évidemment, suspendus en attendant qu’ils se manifestent physiquement, ce qui ne risque pas d’arriver de sitôt. La réduction des dépenses publiques devient ainsi un objectif essentiel  du gouvernement.
De manière très officielle, il y a donc plus de  11.000 fonctionnaires régulièrement rémunérés et introuvables dans les ministères ou dans les démembrements de l’administration.  Pour  l’heure, rien n’indique qu’ils sont des fantômes ou des bras cassés, c’est-à-dire des matricules fictives ou des personnes  payées à ne rien faire. C’est vrai que devant l’ampleur de la contestation syndicale et le poids des incidences financières résultant de la revalorisation de leur traitement, reclassements et autres primes, remboursements de frais ou perdiem, le gouvernement a décidé de compter  ses enseignants et vérifier l’effectivité de leur   travail. Les enseignants, les militaires, policiers et agents de la santé constituent, en effet, l’essentiel des effectifs de la  fonction publique. Il est donc normal que, dans un souci de rationnaliser les dépenses, de transparence et d’éthique, qu’il se donne les moyens de  détecter les niches de revenus indus, débusquer les bénéficiaires inappropriés, leurs complices et leur appliquer la loi.
Avec la réserve d’usage, le gouvernement s’est bien gardé d’accuser tout ce beau monde de fraude. Ces cas ne relèvent pas tous d’une infâme volonté de toucher des salaires immérités. Entre les retraités non rayés des fichiers, les mises en disponibilité, les radiés, les  morts maintenus sur les tablettes et les cas avérés de fraude, il y a à boire et à manger. La gestion du fichier des personnels doit être modernisée et rationnalisée. Il existe des logiciels très performants, efficaces et d’utilisation relativement facile qui peuvent permettre de faire ce travail. Ils  donnent en sus des résultats impressionnants, quelles que soient la taille des personnels et la complexité des données à traiter. 
Dès les années 60, le Président Senghor avait mis en place un Bureau Organisation et Méthode (BOM) pour donner plus d’efficience à l’ensemble des procédures, permettre la maîtrise des charges, un rendement conséquent et assurer l’efficience au bout du compte. Dans les années 80, le Président Abdou Diouf, à travers la modernisation de l’Etat, a poursuivi cette démarche, notamment avec le programme d’informatisation de l’Etat. Sans être allée jusqu’au bout, cette réforme, qui touchait aussi les portefeuilles de l’Etat, a connu des avancées notables, notamment sous le Premier ministre Mamadou Lamine Loum. C’est sous le régime de Wade que tous ces acquis se sont envolés. L’ancien président a tout simplement saboté la fonction publique. Il a, à dessein, dépecé les ministères.Vidé les grandes directions de leur contenu. Créé des ministères sans objet. Démultiplié à l’envi les agences. Abreuvé certains corps de gigantesques privilèges salariaux et immobiliers. Marginalisé les autres, frustrés comme des parias. Un système générateur d’injustice, d’iniquité et … de turbulences sociales. A preuve !
 
Foire d’empoigne
Tous ces dysfonctionnements accumulés au fil des années ont fini par donner des services de l’Etat une impression de foire d’empoigne. L’initiative du gouvernement pour y mettre fin est donc heureuse. Cependant, elle ne sera pas de goût des syndicats, qui craignent une chasse aux sorcières et une réduction drastique du poids social et financier (check off — c’est-à-dire cotisations syndicales retenues à la source — oblige) de leur clientèle. Il ne s’agit pas d’un règlement de comptes entrepris par l’Etat, mais d’une exigence de gestion et de transparence dans la gestion des comptes publics. Les syndicats et toutes les personnes de bon sens devraient être les premiers à s’en féliciter, plutôt que de faire une fixation sur des aspects subjectifs et contre-productifs.
Ce nettoyage du fichier de la fonction publique comporte, en fait, de nombreux avantages et permettra certainement d’améliorer la qualité du service public et d’obtenir des gains de productivité énormes. En effet, les économies réalisées ou à faire se chiffrent à plusieurs milliards de CFA. Elles devraient être réinvesties dans la qualité des conditions de travail, le remplacement des travailleurs fantômes, la création de nouveaux postes à haute valeur ajoutée et, pourquoi pas,des motivations supplémentaires pour les agents les plus méritants. Les concepts comme mérite, compétence, motivation, formation… ne devraient pas simplement se limiter aux agents du ministère des Finances et de la Justice rémunérés en supplément sur des fonds communs. Les autres catégories de travailleurs, considérés malencontreusement comme des agents de ministères non sensibles, devraient eux aussi se sentir plus considérés et mieux pris en compte dans la redistribution des revenus. 
Il est devenu indispensable que  la fonction publique se dote d’un régime global  d’intéressement aux résultats, dans une démarche inclusive et non à l’exclusivité de certains corps et de certains ministères.
 
Culte de la rationalité
Cette forme de motivation graduée et séquencée pourrait  accentuer l’attractivité de la fonction publique et limiter l’hémorragie des cerveaux plus tentés par l’exil vers d’autres métiers ou même l’extérieur du Sénégal. Car souvent, hélas, ces départs s’accompagnent de tentatives de fraude, les exilés cherchant à tirer profit de la garantie de l’emploi et de la retraite pour continuer à couvrir leurs besoins domestiques, même hors du pays. On compterait de nombreux émigrés, encore titulaires de postes dans les services de l’Etat, jouissant de toutes les augmentations salariales ainsi que des primes octroyées par l’Etat. Ils n’auraient sans doute jamais pu le faire, sans la complicité de leur chef de service et même du service de la solde.
Il faut attendre l’approfondissement des enquêtes et de l’audit pour identifier les fraudeurs et leurs complices. Dans tous les cas, l’Etat devra sévir sans complaisance comme dans la traque des biens mal acquis, car c’en est un d’indûment obtenu.  Des sanctions pénales et des  remboursements sont dans l’air. Pour l’heure, l’Etat doit se frotter les mains pour cette prise de taille. Mais sans une vraie gestion des ressources humaines dans la fonction publique, ces acquis resteront à un niveau anecdotique. A ce stade, il est important que l’Etat opère une vraie révolution culturelle, pour se rendre plus exigeant à la fois dans l’offre de travail et de compétence des agents et l’offre de service qu’il dédie au public. Les citoyens aussi doivent exiger plus de qualité, au lieu de se contenter d’un service minimum de bas niveau. 
Une triple exigence de laquelle aucun acteur ne peut se défausser, en conséquence. Les performances obtenues dans le privé, à la SONATEL, la SDE malgré les impairs du mois de septembre, entre autres, et même dans certaines sociétés nationales comme la SONES, l’ONAS, La Poste, des agences comme l’ARMP, l’APIX et l’ARTP devraient davantage imprégner les services de l’Etat afin d’améliorer l’offre publique à partir d’une gestion rigoureuse des effectifs et du capital humain, levier essentiel du développement des organisations.
 
Qualité et GPEC
Il est donc urgent, pour transformer ce bel essai en victoire sur l’irrationalité, que l’Etat dote les administrations de véritables directions de ressources humaines, capables de mettre en place  et gérer des stratégies efficientes de gestion prévisionnelles des RH. Cette gestion des emplois et des compétences (GPEC) donnerait un autre visage à la fonction publique. Elle aboutirait dans les meilleurs délais à la maîtrise des flux, la rationalisation de leur utilisation, au contrôle des recrutements axés sur les besoins spécifiques à chaque ministère, à la planification rigoureuse des activités, à la gestion des carrières, des retraites, des formations appropriées…
L’audit du fichier, comme pour toutes les formes d’audit, n’a pas de finalité punitive. Il permet d’avoir une situation de référence et de prendre les mesures idoines pour des finalités axées sur la satisfaction des clients de l’administration. Qu’ils soient internes ou externes. Car, en définitive, c’est du développement du Sénégal qu’il s’agit. La fonction publique, qui est le plus gros employeur du pays, doit donner le bon exemple. Il serait temps également que l’Etat s’intéresse aussi à l’administration décentralisée, où les dysfonctionnements sont d’une profondeur abyssale. Le processus de réforme administrative dans laquelle l’Etat s’est engagé depuis 1960, voire 1872, date de l’érection des premières communes au Sénégal, n’aurait de valeur et de sens que si une vraie gestion rationnelle des ressources et des hommes était mise en place.
 
*Journaliste à l’hebdomadaire sénégalais «LE TEMOIN» 
 

Par Aly Samba Ndiaye
Lundi 23 Décembre 2013

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