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L’Egypte en quête de renouveau




Le retour de Mohamed El Baradei suscite espoir et défiance

L’Egypte en quête de renouveau
Début avril 2008, deux étudiantes à l’Université française d’Egypte située dans la ville de Chorouk (37 km du Caire) se sont adressées au vice-président de l’Université afin de le prévenir de la volonté des étudiants de participer à la grève générale du 6 avril 2008, appelée depuis lors « Mouvement du 6 avril » ou « Harakat Chabab 6 Abril ». Le vice-président leur a exprimé son refus accompagné de ses regrets. Il leur a montré les dispositions du règlement interdisant tout rassemblement et toute grève, même pacifiques, au sein du campus universitaire.
La raison est simple : le pays est en état d’urgence depuis l’assassinat du Président Anouar Sadate en 1981. Selon l’article 3 sur la loi d’urgence, le gouvernement a le droit de restreindre les libertés individuelles concernant les rassemblements publics. Les deux étudiantes communiquent donc la nouvelle à leurs collègues, déçues de ne pas pouvoir faire partie d’un mouvement qui semblait prometteur en 2008.
Mais contre quoi ces étudiants issus des classes aisées et poursuivant leurs études supérieures dans un établissement privé voulaient-ils protester ? L’enseignement privé qui a connu un essor considérable dans le pays au cours des deux dernières décennies est, en effet, réservé aux classes moyennes et supérieures. Ceux qui fréquentent des universités telle l’UFE sont, en principe, des résidents des quartiers chic qui ne souffrent guère de problèmes socio-économiques du pays. Cependant, les appels à la grève générale les ont séduits.
Lancés par le biais d’Internet et notamment de Facebook, ces appels ont été concoctés par Israa Abdel Fatah (29 ans), responsable de ressources humaines dans une société privée. Appelant simplement à protester contre la flambée des prix et contre les conditions de vie déplorables dont souffrent les classes inférieures, ces appels ont réussi à attirer l’attention de plus de 70 mille facebookers égyptiens.
N’ayant pas eu la permission de rejoindre les rangs des manifestants de la classe ouvrière, les étudiants de l’UFE ne pouvaient que les soutenir via Internet.
Le 6 avril 2008, ils espéraient battre le pavé et voir les foules de manifestants scander leurs leitmotive.
Il n’en a rien été. L’après-midi du jour tant attendu, il n’y a eu rien de spécial : tout le monde travaillait, pas de manifestants et pas de grévistes. Peut-être moins de trafic que d’habitude et plus de forces de sécurité, mais rien de considérable. Cela s’explique. Le ministère de l’Intérieur avait publié des communiqués mettant les Egyptiens en garde contre toute participation à la grève.
Le lendemain à l’UFE, personne n’en parlait. L’activité estudiantine habituelle a vite repris ses droits: organisation d’excursions, de concerts, de bals masqués, de conférences et d’ateliers. Sauf que, de temps en temps, des nouvelles venaient perturber les étudiants. Entre autres la détention d’Israa Abdel Fatah, la détention des émeutiers ouvriers de Mahla Al Kobra en confrontation avec la police depuis le 6 avril, le blocage du groupe Facebook du 6 avril et dernièrement la prolongation de l’état d’urgence en 2010.
Après que les choses se soient calmées, le mouvement des jeunes du 6 avril a précisé que ses sympathisants n’appartiennent à aucun courant politique précis. « On est un groupe de jeunes égyptiens qui ne sont reliés que par l’amour de leur patrie », disent-ils sur leur site web. Leurs revendications ne sont pas très différentes de celles du mouvement Kifaya (Assez). Ils appellent à la levée de l’état d’urgence, la limitation des mandats présidentiels et que des candidats indépendants puissent se présenter aux présidentielles.
Beaucoup d’entre ces jeunes vivent dans les mêmes conditions favorables des étudiants de l’UFE. Leur volonté de changer leur pays ne résulte pas de leur propre souffrance mais plutôt du sentiment que les choses ne vont pas bien. Ils ne protestent pas contre ce qu’ils voient quotidiennement dans leur quartier ou le matin dans leurs universités mais contre ce qu’ils découvrent via les vidéos publiées sur Youtube. Ils protestent contre les réalités que dévoilent les talk-shows en vogue diffusés chaque soir : Al Achira Masa’aan (10 h du soir) de Mona El Chazli et Masr Inaharda (l’Egypte aujourd’hui) de Mahmoud Saad. C’est ainsi que se créent des mouvements comme celui du 6 avril parallèlement à des mouvements ouvriers comme les grèves de Mahala Al Kobra qu’on est allé jusqu'à qualifier d’Intifada.
Dans ce contexte, un nouvel héros national est rentré en Egypte pour incarner les espoirs des Egyptiens. Après avoir été à la tête de l¢Agence internationale de l’énergie atomique durant 12 ans, Mohammed El Baradei est rentré au pays vers la fin de 2009. Son accueil en grande pompe à l’aéroport du Caire constitue le meilleur témoignage de ce qu’El Baradei représente pour une catégorie d’Egyptiens aujourd’hui. Cette fois, personne ne pouvait interdire les étudiants de l’UFE de participer à ce qu’ils ont qualifié de moment historique dans l’histoire du pays.
Avant son retour en Egypte, des rumeurs (qu’El Baradei a fini par confirmer) portant sur son éventuelle candidature aux présidentielles de 2011 ont bouleversé la scène politique égyptienne. Toutefois, pour qu’il puisse se présenter en tant que candidat indépendant, la Constitution devrait être modifiée. En effet, la Loi suprême égyptienne impose à tout candidat indépendant de devoir bénéficier du soutien de 250 députés dont au moins 65 à l¢Assemblée du Peuple (Majlis Al Chaab) et 25 du Conseil Consultatif (Majlis Al Choura). Condition quasiment impossible à remplir dans le cadre d’un Parlement dominé par le Parti national démocratique au pouvoir.
Dans un entretien accordé à Amr Adib, présentateur d’une importante chaîne satellitaire arabe, le prix Nobel de la paix 2005 confirme : « Mon but n’est pas de devenir Président mais de fournir à l’Egypte un cadre démocratique où le peuple est le preneur des décisions ». Au-delà des obstacles qui entravent son implication dans la vie politique égyptienne et des doutes autour de sa candidature aux élections, El Baradei constitue un phénomène intéressant à examiner en soi.
Il suffit de taper « El Baradei » sur le réseau social Facebook pour découvrir des dizaines de pages et de groupes créés par ses supporters. Nous observons un phénomène analogue à l¢Obamanie qui avait frappé les Etats-Unis, voire le monde, pendant la campagne présidentielle du premier Président noir de l’histoire des Etats-Unis d’Amérique. Les mots clés sont les mêmes : espoir, changement et démocratie. La majorité des membres de ces groupes sont des jeunes cyber-activistes appelant à la participation politique qui a connu un recul considérable dans le pays des Pharaons. Ils appellent les Egyptiens à s’inscrire sur les listes électorales. Un comportement politique avec lequel la majorité des Egyptiens n’est pas familière.
Très peu connu sur la scène nationale, El Baradei est devenu donc un héros égyptien, le potentiel sauveur du pays qui a perdu espoir en tout changement politique.
Sur la page « Mohamed Elbaradei » de Facebook qui compte 262.379 membres, les jeunes Egyptiens s’expriment : « El Baradei milite pour la même cause que nous : la lutte contre le totalitarisme », « El Baradei n’est que le début du changement », « Je suis pour le changement. Et je veux que mon pays change avec El Baradei ». Le seul problème est que ceux qui le connaissent sont les intellectuels et les classes aisées tandis que les classes inférieures l’ignorent ». En effet, El Baradei est un étranger pour les classes les moins aisées formant la majorité de la population égyptienne. Les étudiants de l’UFE le connaissent. Mais aucun résident du bidonville Batn El Bakara. Outre les jeunes et les intellectuels, les partis politiques d’opposition ont commencé à soutenir le prix Nobel. Les Frères Musulmans, principal mouvement d’opposition du pays, ont annoncé qu’ils soutiennent la candidature d’El Baradei. Ce dernier avait déclaré que le mouvement devrait s’engager réellement dans la vie politique et qu’au cas où il serait au pouvoir, il pourrait les reconnaître en tant que parti politique. « Les Frères Musulmans font partie de la population égyptienne. Comment peut-on ignorer le fait que le Parlement compte 88 députés parmi eux ? Les coptes, non plus, ne doivent pas faire exception à cet égard : il faut qu’ils aient une représentation parlementaire ».
Nul ne peut nier qu’El Baradei ne connaît pas assez l’Egypte d’aujourd’hui. Il l’avait reconnu lui-même. Cependant, il faut examiner les alternatives avant de le condamner. Qu’il se présente aux élections ou pas, le bien est déjà fait. La sensibilisation politique qu’il a suscitée et l’espoir que beaucoup d’Egyptiens ont vu en lui marquent un virage dans la vie politique égyptienne, longuement marquée par la stagnation et l’apathie. Deux adjectifs qui ne qualifient nullement désormais les cyber-militants qui ont trouvé en lui leur Obama égyptien. Aujourd’hui, l’année universitaire à l’UFE a pris fin. Les étudiants sont partis pour passer leurs vacances au Côte Nord, en Alexandrie et certains à l’étranger. Ils seront probablement absents de Facebook et donc de la scène politique virtuelle durant l’été. Leur retour en force est donc prévu à l’approche des élections présidentielles. Pour le moment, ils gardent la photo d’El Baradei en tant que leur photo de profil et appellent leurs collègues à voter en 2011.

Dina Megahed
Dimanche 11 Juillet 2010

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