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Kamal Jendoubi : “Le Maroc ne fait pas l’exception quant à la victoire des conservateurs après les révolutions”




Kamal Jendoubi : “Le Maroc ne fait pas l’exception quant à la victoire des conservateurs après les révolutions”
Suite à l’hommage que lui a rendu
le CNDH lors des actes de la 18ème
édition du SIEL,
nous avons rencontré Kamal Jendoubi,
le militant des droits humains qu a été élu pour superviser les dernières élections tunisiennes. Il s’est aussi exprimé
au sujet des
révolutions
égyptienne et libyenne, ainsi
que sur l’expérience marocaine en matière de démocratie. Entretien.

Libé : La première question qui me vient à l’esprit, une année après la révolution tunisienne est : comment se porte la Tunisie actuellement?

Kamal Jendoubi : La Tunisie va bien après la fuite du dictateur. Nous vivons une phase de transition. Par rapport au passé, la situation est nettement meilleure.
Les choses vont-elles plutôt bien en cette phase de transition ?
Nous avons relevé le challenge de la liberté, mais l’édification démocratique est un nouveau processus complexe et difficile. On est face à de nouveaux défis. Nous sommes passés d’une phase provisoire issue de la révolution à une autre de transition avec différentes étapes.. Le parcours tunisien  est donc parvenu à transiter de l’étape de la révolution, au provisoire puis à la phase de transition, laquelle comprend plusieurs autres étapes. La première consiste à mettre en place une nouvelle Constitution, loi fondamentale régissant toutes les composantes institutionnelles de l’Etat,   puis la modernisation des institutions, et viendra après la phase normale de l’exercice démocratique.

La mise en œuvre de la Constitution n’est-elle pas entravée par les revendications sociales?

Il existe certainement une confusion en matière de priorités et de typologie des revendications urgentes. Cela reste normal, après tant d’années de refoulement, d’abus et d’oppression. Dans le passé récent, l’on disait que la pauvreté est une question marginale en Tunisie. Nous avons découvert que ce n’était pas vrai, puisqu’un nombre impressionnant de Tunisiens souffraient de pauvreté et d’exclusion, en raison des choix politiques de l’ancien régime. Ces catégories ont arraché leur droit à l’expression. Les gens veulent changer vite leurs conditions matérielles et sociales, alors que la révolution, comme tout le monde le sait, était sinon imprévisible, du moins non planifiée.

Pouvons-nous dire que la fragilité sociale et la pauvreté menacent la phase de transition en Tunisie ?

Les principales raisons de la révolution sont le chômage et les problèmes sociaux, l’état des lieux marqué par l’exclusion et la négligence, ainsi que la question des libertés. Depuis le départ, nous avions su que la dimension socioéconomique occupe une grande place dans cette révolution, à un tel point qu’elle peut menacer  le processus démocratique. Il n’y avait pas de vision à même de permettre aux gens d’apprécier à sa juste valeur la crise à laquelle nous devons faire face. Cela explique la force des protestations et des mouvements des différentes catégories sociales et la perturbation qui hante les Tunisiens favorables à une solution à cette crise.

La Tunisie est l’initiatrice du Printemps arabe. Les Tunisiens ressentent-ils le poids de la responsabilité d’être leader dans la région, sachant que tout le monde vous suit de près ?

La majorité des Tunisiens n’ont pas ce sentiment. Effectivement, il y a cette image de sympathie pour nous, en raison de notre position de leader, mais la Tunisie est aussi un petit pays dont les potentialités sont limitées. Cette responsabilité n’est donc que symbolique. Réussir la phase transitoire reste le défi majeur que nous devons affronter, en raison des complexités et des conflits d’intérêts parfois.
L’autre problème réside au niveau régional, dans la mesure où le partenaire principal de la Tunisie, en l’occurrence l’Europe, est entré en phase de crise économique accrue qui risque de plomber certainement l’économie de la Tunisie. Le peuple tunisien, comme les autres peuples arabes, a adopté la démocratie, au moment où celle-ci se trouve dans une situation de crise dans plusieurs pays du monde. Le citoyen normal ne peut concevoir cette situation, et même une partie de l’élite reste en deçà de cette conception. Nus n’étions pas prêts ni préparés à cette phase et il n’existe aucune théorie qui aborde et s’attaque à ces problèmes. Nous devons donc œuvrer pour les solutionner et dépasser ainsi cette phase exceptionnelle.

D’aucuns croient que la transition démocratique s’est vite réalisée, et a profité spécialement aux conservateurs. Les sociétés en Tunisie, au Maroc et en Egypte n’étant pas encore imprégnées des valeurs démocratiques, comment évaluez-vous cette situation ?

Ce qui s’est passé ne concerne pas uniquement la Tunisie, le Maroc et l’Egypte. Méditez bien les suites de la révolution de mai 1968, qui aspirait au changement. L’on avait vécu au rythme d’une victoire électorale de la part des conservateurs. Ce n’est donc pas exceptionnel et cette question revêt plusieurs explications. Ce qui importe est que la transition a pris une ligne progressive et il n’existe aucune possibilité pour le retour en arrière. La question porte sur ces forces conservatrices : vont-elles pousser à son extrême le processus démocratique, ou au contraire penseront-elles reculer ? La victoire des conservateurs après la révolution n’est point une surprise, surtout que ces sociétés n’ont jamais été bien préparées pour ces changements. Ce qui est arrivé est que des mouvements de jeunes survenus dans un contexte historique particulier ont pu déboucher sur des événements majeurs, ayant été couronnés par une grande révolution. Une autre question se pose et s’impose également : pourquoi les forces modernistes et progressistes  ont-elles échoué aux dernières élections? Ce qui surprend en Tunisie n’est pas la victoire du Mouvement Annahda, mais bien l’écart qui existe entre Annahda et les autres forces non conservatrices!  C’est une leçon à méditer par les forces modernistes, dans la mesure où elles doivent s’interroger sur le fossé qui les sépare des électeurs.

En tant qu’observateur étranger, et en même temps acteur lié d’amitié avec de nombreux acteurs partisans et de droits humains au Maroc, agissant au niveau de la Méditerranée, comment voyez-vous l’expérience marocaine ?   

L’expérience marocaine avant le Printemps arabe était régie par la question de temps (je n’aime franchement pas cette expression, mais elle reste la plus usitée quant au changement dans la région). Je disais qu’elle répondait surtout à la thèse de transformation progressive pour les réformes du système politique, économique et social, à travers la réforme des institutions en place de l’intérieur et sans grande secousse.
Après ce que l’on a appelé le Printemps arabe, l’expérience marocaine s’est écartée de ce parcours qui renvoie notamment aux spécificités d’un pays. Les acquis de l’expérience marocaine en matière de réformes n’ont pas réalisé des avancées radicales, mais ont pu réformer certains aspects et réalisé quelques avancées, en dépit de lourdes entraves historiques. Je dis toujours aux amis marocains que le Maroc a tiré les enseignements du Printemps arabe, en réformant la Constitution et organisant les élections et tout le processus l’ayant accompagné. Mais, le grand défi au Maroc reste la donne sociale. A l’instar de la Tunisie, les problèmes sociaux et économiques peuvent menacer  le processus politique et démocratique au Maroc. Enfin, le grand problème reste la possibilité qu’a l’Etat de résoudre ces dossiers d’urgence, à court ou long termes.

Outre le rôle des conservateurs, quel est le rôle de l’armée notamment en Tunisie et en Egypte? Cette institution est-elle un facteur de changement ou de régression ?

Dans ce cas, il y a une nette différence entre les deux pays. En Egypte, l’armée est au pouvoir depuis 1952 et est une partie du pouvoir qui régit les affaires d’Etat. En Tunisie, l’armée est restée aux casernes depuis l’indépendance, donc en dehors du champ politique. Elle s’est ainsi contentée de défendre le territoire national et l’entreprise de projets de développement dans les régions lointaines et reculées. Même si Ben Ali est venu au pouvoir de l’armée, il a veillé à ce que celle-ci soit écartée du pouvoir politique. L’armée s’est rapprochée des populations à travers des projets de développement, consistant en la mise en place d’infrastructures.   En Tunisie, l’armée, républicaine et professionnelle, n’a pas de rapport avec le monde des finances et de l’économie. Elle assure ainsi la pérennité des institutions et de l’Etat et garantit les hauts intérêts du pays. Elle est aimée par tous, en raison de sa position lors de la révolution, puisqu’elle n’a à aucun moment procédé à l’oppression des citoyens, nonobstant les incitations de certaines parties. En Egypte, la situation est différente. L’armée détient à la fois pouvoir et argent.   Elle ne détient pas uniquement le pouvoir, mais aussi de grands intérêts économiques. Elle a des institutions et accumule une grande partie des richesses (entre 20 et 40% des richesses du pays selon certaines sources). L’armée est donc un acteur principal.

Une année après la révolution en Egypte, les jeunes ne l’ont pas célébrée puisqu’elle a été, selon eux, confisquée par les forces conservatrices et l’armée. Etes-vous d’accord avec cette évaluation?

Dans un sens, cette opinion est valable. Nous pouvons dire qu’il y a actuellement une lutte entre les jeunes qui ont été les précurseurs de cette révolution et sa force motrice dans la rue d’une part, et l’armée et les forces conservatrices de l’autre. Pour preuve, l’augmentation du nombre de procès militaires après la révolution, et qui ont atteint 12 000 procès, portant surtout sur les jeunes de la révolution, en plus des campagnes de propagande et poursuites qui visent ces jeunes. C’est donc normal que les jeunes pensent que leur révolution ait été volée. Je partage, par conséquent, leur sentiment.

En tant que militant méditerranéen ayant vécu en exil, comment avez-vous perçu la position des pays du Nord de la Méditerranée au début des révolutions tunisienne et libyenne. La France et l’Italie avaient-elles peur des flux migratoires?

Ces forces conservatrices gouvernant les pays du Nord ont parié sur l’échec des révolutions et ont longtemps parié sur les dictatures, en leur apportant leur soutien sur les plans sécuritaire, économique et politique. En plus de leur vision quant à la situation de la Méditerranée et au conflit arabo-israélien, les gouvernements du Nord du bassin estiment que les peuples de la région sont incapables de changer la situation. Même après les révolutions, la même vision continue de prévaloir, notamment en ce qui concerne les sujets d’immigration et de sécurité. Une approche qui semble hésitante et douteuse quant à l’avenir de la région. Cela s’est renforcé après la montée au pouvoir de forces conservatrices islamistes.
Les Européens sont appelés à changer de système de pensée et de vision. Les défis d’aujourd’hui ont trait à l’échange de compétences et à la complémentarité économique. Certaines parties européennes appellent aussi à revoir tout l’arsenal ayant régi l’ancienne ère. En vain. L’Europe est une entité paralysée qui souffre d’une grave crise économique, d’où son besoin de temps pour réviser sa politique. Les pays du Maghreb doivent ainsi propulser leur rôle dans la région, afin de s’ériger en acteurs forts, au lieu d’attendre les initiatives des autres.

Cela veut dire une unité des pays du Maghreb, pour se constituer en une force régionale ?

Cela dure depuis les années 50. L’unité maghrébine reste incontournable et elle est toujours au-devant des revendications.

Et pourquoi cette union ne s’est-elle pas concrétisée après cinquante ans, alors que d’autres ont réussi leurs projets des décennies après ?

C’est l’un des grands paradoxes. Dans notre région, nous parlons plus que nous agissons. L’absence d’une volonté politique et la différence des visions et d’intérêts restent parmi les entraves qui handicapent ce projet d’unité. Le problème aujourd’hui est celui de générations, et a trait aussi au côté psychologique. La génération qui a milité pour l’indépendance dans la région, avait un tronc commun important.  L’assassinat de Ferhat Hachad avait  un écho au Maroc, en plus de la coordination entre les mouvements de libération dans les trois pays. L’unité reste donc incontournable, non seulement pour un intérêt économique, mais pour préserver l’identité et la dignité des peuples. Jusqu’à présent, nous ne participons aucunement à la concurrence internationale, et nous nous contentons de suivre le cours des événements dans le monde, à partir d’une position de faiblesse manifeste. Et enfin, nous avons dans nos champs social et politique des forces rétrogrades qui agissent pour que nous reculions davantage.
La société civile et les différentes forces vives doivent s’imprégner du souffle de Tanger 1958, afin de jouer un rôle dans ce sens et donc propulser la région vers un avenir prospère.


Repères
Natif de Tunis en 1952, Kamal Jendoubi, acteur des droits humains est lauréat de l’Institut de
management des affaires à Paris et titulaire du diplôme des études
approfondies de l’Université Paris II. Membre et président de plusieurs associations chargées de la protection des droits humains, dont le Réseau méditerranéen des droits de l’Homme et d’autres structures actives dans l’immigration, Jendoubi a été élu par la haute instance pour la mise en œuvre des objectifs de la révolution et la réforme politique et la transition démocratique, en tant que président de la haute instance indépendante pour l’organisation des élections.

Propos recueillis par youssef lahlali et Mustapha Elouizi
Vendredi 2 Mars 2012

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