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Journaliste sous régime d'exception




Journaliste sous régime d'exception
«Journaliste?». «Oui!». «Pour qui travailles-tu?»…Pardi! Nous-y revoilà encore une fois! A quand la fin de ce régime d'exception imposé à cette profession à nos frontières? Le jeune policier des frontières semble quelque peu décontenancé par mon habituelle protestation. Pourquoi pose-t-on au seul journaliste cette question : « Où sévis-tu? Où commets-tu le crime d'écrire, de t'exprimer?». Car, c'est ça le non-dit de cet interrogatoire! Mais, mon jeune vis-à-vis, je le comprends, il a l'obligation de suivre une circulaire, qui doit certainement exister, voire un ordre non écrit depuis les temps obscurément immémoriaux de l'ère Basri, grand manipulateur  et corrupteur de cette profession, au Maroc et ailleurs et qui a laissé nombre d'orphelins dans cette profession, les uns plus déguisés que d'autres…J'eus la forte envie de raconter à ce jeune policier une de mes aventures qui donnerait le vrai sens à ce type d'interrogatoire.
Cela  remonte à 1982, à l'occasion d'un sommet africain à Tripoli, qui n'arriva pas finalement  à se réunir, faute de quorum, et que je devais «couvrir» pour la MAP, en compagnie d'un confrère de l'agence. Le Maroc le boycottait, pour cause d'admission de la RASD, de sorte que nous deux, les «envoyés de la MAP», étions les deux seules têtes marocaines présentes à cet événement, «embastillées» dans le bateau «Gharnata» où le fou Triki, ministre des AE de son fou de maître Kadhafi, avait parqué la presse, un soi-disant « centre de presse » comprenant un service de restauration inqualifiable! Notre «mourafiq» («l'ange noir» qui gardait chaque journaliste) vint un soir me dire : «Le SG de ``la commission populaire de l'information`` (ministre, selon la ``3ème théorie mondiale`` du ``Guidissime`` Kadhafi) veut vous voir»…Une fois devant le «Goebbels» vert, mon confrère et moi, je compris qu'il s'agissait d'une intimidation, surtout que notre interlocuteur était flanqué d'un nervi aux muscles de «Rambo»…Après d'hypocrites amabilités, l'élu de l'information de la «Jamahiriya» nous reprocha nos dépêches envoyées à la MAP et qu'il lisait, bien sûr, avant notre agence, vu que tous les journalistes devaient confier leurs projets d'envois aux télexistes (à l'époque) locaux affectés au centre de presse…Pour ce ministre bien verdâtre, qui voulait que nous le devenions de peur, nous ne faisions pas l'effort «professionnel» de nous adresser aux sources fiables, à leur tête lui, forcément ! «A quel titre vous adressez-vous à nous à ce sujet ?»,  lui répondis-je…«Comme confrère», dit-il. «Non, rétorquai-je, vous êtes ministre, et vos remarques procèdent d'un interrogatoire…Comme nous sommes Marocains, nous demandons les conditions de l'interrogatoire comme il se passe selon les règles de chez nous…». «C'est-à-dire?»», interroge-t-il, visiblement surpris par ma demande… «Chez nous, un interrogatoire suppose la torture, torturez-nous, puisqu'il s'agit d'un interrogatoire..!
Quant à vos reproches, on peut vous les retourner, en vous disant que vous, comme nos ministres au Maroc, comme tous les ministres arabes, vous avez un seul réflexe : informer exclusivement les journalistes occidentaux»…J'ajoute : «Depuis trois jours, nous vous avons vu chercher et même courir, après les envoyés de l'AFP et de RFI et d'autres, vous ne jetez jamais un regard sur les journalistes arabes et africains…Mais, soyez rassuré, nous sommes habitués à ce destin (“qadar”), bien connu chez nous au Maroc»… Je ne sais si c'est le fond de ma remarque provocatrice qui le fit refroidir ou parce qu'il fut quelque peu impressionné par cette “audace”, à ses yeux, que j'eus de critiquer mes propres officiels…Toujours est-il qu'il se tourna vers son nervi, en lui disant : «Par Dieu (“Billahi”), il faut noter cette remarque de “Si” Naji, il faut qu'on en discute»…

Le journaliste arabe
est dangereux


Le “Si” me donna le signal que, probablement, cet interrogatoire allait prendre un cours que je pourrais supporter et raconter tranquillement à ma compagne et confrère, plus tard, de retour à Paris. Effectivement, le ministre de la Grandissime Jamahiria changea de ton : «Vous êtes jeune, on vous connait («tiens!»), mais on est un peu mieux la révolution libyenne…».
Goebbels passe à sa face de velours et d'intox! Au sortir de cette obscure «zanga» étonné que vous ne soyez pas sensible à la théorie révolutionnaire de notre jeune Guide («re-tiens!»)…Inchallah, votre séjour parmi nous vous donnera l'occasion de comprendre libyenne, feu Goldsmith, patron à l'époque du bureau européen de l'agence américaine AP et que j'avais connu durant la Marche Verte, me demanda de lui raconter ce qu'il suivait, apparemment, de loin. Je lui raconte. «Vous quittez Tripoli quand?», me demanda-t-il. «mercredi». «Partez mardi, sans en informer quiconque, présentez-vous à l'aéroport à la dernière minute». «Pourquoi?», répondis-je. «Je te dis, partez mardi, c'est mon conseil»…Impossible d'ignorer le conseil d'un vétéran du métier qui avait connu les geôles de l'ubuesque «Empereur» Bokassa, juste un peu plus fantoche que notre guide vert «il Capo» (comme l'appelaient les vieux Libyens qui ont connu l'occupation du Duce Mussolini).
Notre «mourafiq de la mort» allait littéralement s'étouffer quand il nous vit, mardi, partir pour l'aéroport…«Vous ne partez que mercredi, vous vous trompez de jour», nous criait-il, lui qui connaissait mieux que nous notre propre destinée à Tripoli!
Policiers, douaniers, différents civils, les uns ayant la tête de l'emploi plus que d'autres, se consultaient dans les bureaux, devant nous, dans les allées menant à la salle d'embarquement, feuilletant sans cesse nos passeports marocains (verts, cela pouvait-il attendrir ces idolâtres du «vert à jamais»?)…Que faire? Nous laisser embarquer ou non? L'agent d'Air France au comptoir d'enregistrement n'hésita pas une seconde pour nous changer la date de notre départ et pour enregistrer nos bagages! Avec un regard complice et un aplomb de professionnel que je n'oublierais jamais…Alors que la «meute verte» nous tournait autour…
Cette meute ne s'avoua vaincue qu'au bout de plus de deux heures de conciliabules, de coups de téléphone, d'ordres et de contre-ordres, et même d'engueulades entre certains, alors que notre avion était bloqué en bout de piste, avec des dizaines de passagers ainsi pris en otages et qui ne pouvaient deviner qu'ils devaient leur «sort libyen»(à leur tour!) à deux Marocains, journalistes de leur état, mais simples détenteurs de cartes roses de résidence en France..!Dur, dur, de se sentir menacé de tout en terre libyenne, repaire de tous les bannissements possibles pour le genre humain, et se savoir sous surveillance administrative imprévisible et hostile par essence et par culture dans la patrie des droits de l'Homme! Ainsi le sort en est-il jeté pour le journaliste marocain!
Des semaines après, j'appris par mon agence nationale que lors d'un sommet organisé auparavant chez nous, nos forces de l'ombre (de je ne sais quel service de sécurité) avaient kidnappé, dès leur descente d'avion, trois «journalistes» libyens (pouvait-on l'être chez Kadhafi?!), et les avaient maintenus au secret durant toute la période du sommet…Le monde arabe est Un! Le journaliste y est, par définition, à laquelle ne manque qu'une résolution de la Ligue arabe, un suspect hautement dangereux pour la sécurité, pour tous les services de sécurité…Aussi, pourquoi s'étonner encore de la question de mon garde-frontière, la même question que me posa son confrère tunisien, il y a à peine deux semaines: «Pour qui travailles-tu? Où écris-tu?». Le journaliste existe-t-il pour ces deux pays, Maroc et Tunisie? Non.

La «5ème colonne»

Il existe juste un profil pour «profileurs», un portrait-robot, potentiellement rebelle  qu'il faut signaler et suivre à la trace. Pourquoi, d'ailleurs, en serait-il autrement? Le journalisme n'est-il pas un pouvoir incontrôlable, qui se veut même un «4ème pouvoir»… Soit une «5ème colonne» pour tout dire, du point de vue du «tout sécuritaire»? Quitte à l'inventer, cette «5ème colonne», comme me le reconnaissait un «camarade» de promotion qui, par vocation, choisit d'officier des années au ministère de l’Intérieur avant que Basri ne l'emporte dans sa chute : «Comme tu ne le sais peut-être pas, j'étais chargé de suivre les articles de chacun et d'en constituer des dossiers», me dit-il, en riant de ma naïveté, avant d'ajouter : «Maintenant que j'ai quitté, je peux t'avouer qu'à chaque fois que je tombais sur un article “incendiaire” non signé, je le classais dans ton dossier, hi, hi!»…Que répondre à cet aveu moqueur et assassin? Que répondre également à la remarque, apparemment censée, que mon jeune policier des frontières eut l'inspiration de me faire, avec sourire de complice concitoyen : «Tu veux ou tu ne veux pas que ton pays soit surveillé, prémuni, vivant dans la paix?».
C'est donc clair et entendu : le journaliste est une menace sérieuse et constante pour la paix de ce pays! La voilà donc l'explication originelle du statut de pleine illégitimité collée à cette profession, de la systématique suspicion qui l'entoure dans l'imaginaire collectif de ce pays d'à peine 150 ans de fait de presse! Voilà ce qui explique pourquoi l'officiel local le méprise, pourquoi l'hôtelier et le pompiste l'achètent, pourquoi le politique le dévoie et le corrompt, pourquoi le policier et le banquier le menacent, le coachent et le rackettent au besoin, etc..! Bref, ce régime d'exception et d'exactions permet à tout détenteur de pouvoir ou de sous, quel que soit son rang ou sa fortune, de maintenir le journaliste en état d' «arrestation» potentielle, de le tenir en laisse (n'est-il pas «Watch dog»?), bien affamé… d'information, bien qu'il le soit de gloire, par péché mignon, le plus souvent…In fine, ce régime d'exception a pour objectif de système, celui de vider de sa substance la raison d'être même du journaliste: obtenir des réponses à ses questions, lui qui n'a comme métier que celui de poser des questions… «Qui a fait quoi, quand, où, comment, pourquoi, avec quelles intentions ou conséquences?»…Cette pyramide de questions qui fait temple de culte pour le journaliste doit être totalement cachée, voire détruite, par le gigantesque Obélisque, y compris sur nos frontières : celui des interrogatoires intimidants et inhibiteurs…Pour qui roules-tu, où commets-tu le journalisme, acte criminel potentiel? Ton penchant criminel, toi le journaliste, est que tu poses des questions, alors, nous (?), nous allons t'en poser pour que tu n'en poses plus ou que tu en poses peu ou que tu n’en poses que des anodines ou suggérées…C'est la question qui pose problème au Maroc.  On ne veut pas qu'on apprenne à poser des questions. La question est une menace, le questionnement est une forme de subversion ou la porte d'entrée qui y mène. Il faut donc des frontières hérissées de questions pour dissuader cet adepte invétéré de la question : le journaliste!

par Jamal Eddine NAJI
Vendredi 23 Mars 2012

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1.Posté par Adjissa le 24/03/2012 04:25
J'ai lu votre article fort bien écrit, mais d'une malice insupportable à tout journaliste déontologiquement irréprochable. Votre description, je suppose ne vous incombe guère, rend aigri ce mélange de mépris et de rocambolesque à la James Bound. Restez Goual vous épargnez la fonction de journaliste

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