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Jean-Jaurès Mémoire et postérité




Jean-Jaurès Mémoire  et postérité
L’article que Jean Jaurès publie dans l’Humanité le 31 juillet 1914 commence par ces mots : «Que l’on mette si l’on veut les choses au pire, qu’on prenne en vue des plus formidables hypothèses les précautions nécessaires, mais de grâce qu’on garde partout la lucidité de l’esprit et la fermeté de la raison». Le socialiste conserve intacte l’espérance d’une solution pacifique malgré les volontés belliqueuses des nations européennes. Le lendemain, le quotidien socialiste paraît avec une large bordure noire en signe de deuil : le portrait de son directeur politique est surmonté d’un grand titre en lettres capitales «Jaurès assassiné». L’information bouleverse les socialistes français et une grande partie de l’opinion publique. En province, les journaux ne publient la nouvelle que le 2 août, le jour où l’on annonce la mobilisation générale de l’armée. Le choc est double : à la perte de celui qui jusqu’à son dernier souffle a cru en la possibilité de préserver la paix s’ajoute l’embrasement du continent européen ; et cette dernière information prend le pas sur la disparition du leader socialiste. Pour clore la série de notes publiées depuis le mois de janvier 2014 dans le cadre de la commémoration du centenaire de sa mort, nous avons choisi d’évoquer l’onde de choc provoquée par l’assassinat de Jaurès, ainsi que sa mémoire et sa postérité.
 
«Qu’il était grand, qu’il 
était bon, et comme 
nous l’avons aimé! »
Agé de cinquante-quatre ans, le chef des socialistes français veut, au soir du 31 juillet 1914, écrire un manifeste contre la guerre dénonçant les manœuvres des gouvernements européens.
Avant cela, il souhaite dîner avec ses amis, des collaborateurs du journal et des responsables de la SFIO au café du Croissant, situé non loin des bureaux de l’Humanité.
Ce café est placé dans un quartier où les sièges de journaux sont nombreux, et cela en fait le lieu de rendez-vous de ceux qui travaillent dans le milieu de la presse. A la fin du repas, il est 21 h 40 lorsque le rideau de la fenêtre ouverte sur la rue se soulève et que deux coups de feu sont tirés ; l’un d’entre eux atteint Jaurès en pleine tête. Il meurt quelques minutes plus tard, alors que son ami Pierre Renaudel essaye d’éponger le sang. L’assassin est aussitôt arrêté : il s’agit de Raoul Villain, un jeune nationaliste de vingt-huit ans atteint de troubles nerveux. Il est persuadé d’avoir tué un traître à la patrie, comme de nombreux journaux nationalistes avaient pu décrire Jaurès. La nouvelle se répand, le gouvernement craint dans un premier temps des troubles venus de milieux populaires, mais exprime sa profonde tristesse, tout comme les responsables de la CGT qui, au même moment, sont réunis pour discuter des actions à venir contre la guerre. Jean Jaurès est inhumé le 4 août alors qu’un deuil national a été décrété. La veille, l’Allemagne a déclaré la guerre à la France, et les hostilités vont durer plusieurs années. Au péril de sa vie, Jaurès a tout fait pour éviter un tel conflit armé. Son sacrifice entraîne le ralliement des socialistes et des militants ouvriers à l’Union sacrée, qui prône la défense de la patrie face à l’Allemagne. Sa disparition est un traumatisme pour les autres socialistes : l’un de ses proches, Marcel Sembat, qui avait l’habitude de tenir un carnet intime au jour le jour, ne reprend la plume que deux semaines plus tard, encore profondément marqué par la mort de Jaurès. Il raconte la nuit suivant son assassinat : « Il est 3 h ; jusqu’à 5 h j’essaye de faire entrer dans mes yeux et mon esprit, qui s’y refusent, la possibilité qu’il soit mort. A 6 h, sur le quai, le groupe des ouvriers. Il m’en parle. Alors j’éclate en sanglots ; jusque-là, pas une larme; j’éclate en sanglots en racontant à mots entrecoupés le voyage en Belgique avec lui, et le wagon, et le musée. C’est en parlant que je me suis mis à pleurer avec une contraction de la bouche et des joues, à pleurnicher bêtement comme un gamin». Le choc est terrible pour le peuple de gauche : il faut dès lors faire face à la guerre, et les socialistes ont à cœur de jouer leur rôle dans la défense nationale. Plusieurs membres de la SFIO participent au gouvernement d’union nationale. Assez rapidement toutefois, diverses interprétations de l’héritage politique de Jaurès voient le jour pendant la guerre de 1914-1918 et au-delà : une mémoire conflictuelle s’installe, en particulier après la division de 1920 entre les socialistes et les communistes. La panthéonisation de Jaurès a lieu en 1924 : il n’est plus seulement l’incarnation idéale du militant pour la paix et pour l’émancipation sociale. A partir de ce moment-là, il appartient aux héros de la nation, il devient un acteur essentiel de l’histoire de la République.
 
Mémoire et histoire 
de Jaurès
L’héritage de Jaurès est essentiel dans l’histoire de la gauche française depuis sa mort et jusqu’à nos jours. Deux exemples suffisent à illustrer cette importance : alors que le Front populaire est au pouvoir, le 31 juillet 1937, Léon Blum rend hommage au socialiste assassiné à la veille de la guerre de 1914 et, plusieurs décennies plus tard, en 1988, lors de l’inauguration du centre national et musée Jean-Jaurès à Castres, François Mitterrand prononce un discours sur la mémoire du grand socialiste. Les deux discours insistent sur les éléments clés de l’héritage jaurésien, rappelant son sacrifice pour la nation et pour la paix, ainsi que ses multiples combats pour la justice et l’émancipation sociale. Le chef du Front populaire, compagnon de Jaurès, se pose également la question de la grande popularité de Jaurès : « S’est-on jamais demandé comment Jaurès, dès ses premiers contacts avec le peuple – peuples des villes, des champs, des usines – avait pu exercer sur lui cette attraction vraiment unique en son espèce, dont il faut avoir été le témoin pour saisir la toute-puissance ? Où résidait le secret ? » Blum apporte sur ce point plusieurs éléments de réponse : « Le peuple sentait sans s’y tromper cette pureté de l’intelligence et il sentait peut-être encore plus vivement la pureté du cœur. Il se rendait compte, sans méprise possible, que, chez l’homme qui s’adressait à lui, le désintéressement était total, absolu, que nulle parole, nulle action n’étaient seulement teintées par l’ombre d’un mobile personnel quel qu’il pût être». L’attachement de Jaurès pour le peuple représente un modèle à suivre pour toute la gauche française après sa mort. François Mitterrand, de son côté, insiste sur un autre aspect de l’héritage : « De Jaurès, Jules Renard, le Nivernais, disait à la même époque : “il avait les poings pleins d’idées”. Et j’imagine tous ceux qui ont choisi cet emblème d’un poing qui va s’ouvrir pour former le signe de la main tendue, porteur de la fleur qui elle-même représente le symbole de la beauté et de l’amour». Jaurès est inscrit dans l’histoire du socialisme comme l’initiateur d’idées toujours actuelles et même du logo du Parti socialiste. Ce n’est pas un hasard, non plus, si les deux hommes rendent hommage au grand tribun alors qu’ils exercent le pouvoir. Même si Jaurès lui-même n’a jamais exercé de fonction au gouvernement, toute son action politique s’est inscrite dans une telle perspective et peut servir de modèle. En 2014, année de commémoration du centenaire de son assassinat, les plus hauts responsables de l’Etat, héritiers du socialisme jaurésien, ont également rendu hommage au socialiste : le président de la République, François
Hollande, ainsi que Jean-Marc Ayrault, puis Manuel Valls ont tour à tour inscrit leur action politique dans le sillage de Jaurès. Plus largement, en dépit des désaccords et des querelles d’héritage, l’ensemble des forces politiques de gauche, et même au-delà, reconnaît en Jaurès un exemple dont il faut s’inspirer.
Mais se référer à Jaurès aujourd’hui passe également par une meilleure connaissance de l’homme et de son œuvre. La mémoire de son action, entretenue par les commémorations et par les différents usages qu’en font les responsables politiques et les partis, doit trouver son prolongement dans l’étude historique, une histoire plus savante, détachée de la subjectivité et des enjeux de mémoire. Dès 1919, une Société des amis de Jaurès est créée, dont le but premier est la publication des écrits du socialiste. Dans la continuité de son action, encore marquée par l’attachement militant à Jaurès, se situe la Société d’études jaurésiennes, fondée en 1959. Animée par l’historien Ernest Labrousse, puis par Madeleine Rebérioux et aujourd’hui par Gilles Candar, cette société a beaucoup œuvré par une connaissance renouvelée des écrits, de l’action et de la pensée de Jaurès. 
Ce groupe est «un lieu du souvenir et de la mémoire, un lieu de recherche, d’échanges et d’histoire». Publiant une revue et participant à l’édition scientifique des œuvres complètes de Jaurès, la Société d’études jaurésiennes combine avec succès une approche de l’histoire savante et l’entretien de la mémoire du socialiste. Enfin, la Fondation Jean-Jaurès, créée en 1992 par Pierre Mauroy, a pour ambition d’inscrire l’action et le souvenir de Jaurès dans un cadre plus large : « Première des fondations politiques françaises et proche du Parti socialiste, la Fondation Jean-Jaurès agit depuis vingt ans pour construire un monde plus démocratique, inventer les idées de demain et comprendre l’histoire sociale et ouvrière». La Fondation est à l’origine en 2014 d’une importante série d’initiatives pour commémorer le centenaire de la mort de Jaurès, mêlant histoire et mémoire, engagement et pédagogie.
 
Une leçon de courage
Que ce soit dans le cadre d’une valorisation de la mémoire de Jaurès ou de la publication d’études historiques savantes, les initiatives évoquées ici ont en commun de rendre accessible au plus grand nombre les multiples facettes de l’action et de la pensée jaurésiennes. Ce travail s’inscrit dans le sillage de l’œuvre du socialiste, qui s’est toujours attaché à faire preuve de pédagogie en étant un éducateur hors norme. Il souhaitait avant tout transmettre des idées, une espérance, un attachement à la république et au socialisme. Sa disparition brutale, le 31 juillet 1914, marque durablement les esprits : son courage et son abnégation en font un exemple pour la gauche et pour celles et ceux qui demeurent attachés aux valeurs démocratiques et républicaines. Lors du discours qu’il avait tenu à Albi en 1903, Jean Jaurès avait prononcé des paroles qui résument son engagement jusqu’à sa mort et son enseignement toujours d’actualité : «Le courage, c’est de dominer ses propres fautes, d’en souffrir mais de n’en pas être accablé et de continuer son chemin. Le courage, c’est d’aimer la vie et de regarder la mort d’un regard  tranquille».
 

Par Benoît Kermoal Doctorant à l’EHESS, enseignant en histoire au lycée Saint-Exupéry, Mantes-la-Jolie, France. Fondation Jean-Jaurès
Samedi 23 Août 2014

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