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Je est un autre




Je est  un autre
Halima Hamdane fait partie de ces écrivaines subtiles qui savent raconter des histoires. Dans «L’homme qui voulait voir le lion» (Ed. le Grand Souffle, 2017), elle relate l’histoire de cinq sœurs qui, réunies lors de la veillée funèbre de leur père, révèlent l’une à l’autre que c’était elle sa préférée. L’auteure montre que nous sommes forcément multiples aux yeux des autres et que c’est sans doute cela qui fait le charme de la vie.
Lors de la présentation de son roman à la librairie Kalila Wa Dimna, Halima Hamdane a indiqué que le point de départ de son roman est inspiré d’un fait réel. En allant chercher leur père à l’hôpital, certains de ses enfants présents dans la voiture lui avaient demandé où  il souhaitait aller en premier lieu. Voulait-il aller prier à la mosquée ? Voulait-il se rendre à la mer ? Quel ne fut pas leur surprise lorsque ce dernier insista pour se rendre au zoo de Témara. Ce passage, superbement commenté par l’écrivain Abdellah Baïda qui a modéré la soirée, est le cœur de l’énigme : «Arrivé au jardin zoologique, nous avons aidé mon père à s’assoir sur un banc, face au lion. C’était le plus vieil animal du parc. Un vieux lion à la crinière impressionnante […] 
Mon père est resté un long moment à contempler le fauve. Nous étions tous les trois subjugués par la scène». Pourquoi le père a-t-il voulu aller voir le lion ? Qu’est-ce qui l’a attiré dans ce zoo ? Quelques jours plus tard, lors de la veillée funèbre, les cinq sœurs se retrouvent. Cela fait des années que chacune d’entre elles a fait sa vie de son côté. Elles ne vivent d’ailleurs pas dans le même pays. Ce retour dans le giron familial, analogue à celui évoqué par Didier Eribon dans son ouvrage «Retour à Reims» lié aussi au décès du père, n’est pas aisé. 
Revenir, c’est se confronter à ses démons que l’on a voulu fuir, à la violence des verdicts sociaux que l’on vous impose en tant que femme (l’interdiction d’être présente avec les hommes lors de la mise à terre) et à celle d’une tradition patriarcale omniprésente dans la maison. Les cinq sœurs se réfugient dans la chambre du père et s’enferment à double tour pour faire enfin leur deuil loin du regard des autres. Elles s’allongent sur le lit du père, côte à côte, et commencent à bavarder : «Nos corps de femmes ont creusé le lit qui nous a accueillies comme l’aurait fait un ventre maternel. La parole a circulé de l’une à l’autre. Nous avons tissé tout au long de cette première nuit de deuil les fils que notre père nous avait confiés pour reconstituer la trame de sa vie ». Toutes s’expliquent l’une à l’autre que leur père leur aurait dit en secret que c’était elle sa préférée. Le secret n’existe que parce qu’il est partagé, non lorsqu’on le garde au fond de soi. Le père devient comme le buste en bronze de Giacometti. La particularité de ces statuts est de jouer avec les perspectives du regard. Si nous sommes en face de la sculpture, le visage apparaît très mince et le torse très large. Par contre, si l’on observe le buste de profil, c’est le visage qui devient large et le torse qui est désormais mince. Il y a plusieurs figures du père. Cela dépend dans quelle perspective l’on se trouve. Les façons de parler du père sont liées à celles de parler du grand-père. 
Une esclave éthiopienne et une intrigue amoureuse expliqueraient peut-être certaines choses. A l’instar des personnages féminins présents dans «Rêves de femmes» de Fatima Mernissi, nous retrouvons un joli kaléidoscope dans le roman de Halima Hamdane. Nous avons été charmés par la figure de ces «audacieuses» qui «essaient de s’accaparer un coin stratégique pour filtrer à l’abri des regards indiscrets», de ces «jeunes insoumises», telles que Charifa, qui refusent les assignations de genre imposées à l’enfance et préfère jouer au football avec les garçons. 
Parler de son rapport au père, c’est aussi parler de soi, de la fragilité des êtres croisés sur le chemin de la vie, de leur vulnérabilité. Les premiers passages du livre, où l’on voit la faiblesse du père arrivé au crépuscule de sa vie, sont magnifiques. Un sourire las, des yeux éteints, une image de son père jeune et vigoureux qui n’est plus qu’un souvenir : «Je veux que l’on me rende mon père tel que je l’ai laissé il y a à peine quelques mois. Oui tel qu’il était alors : le port fier, le dos droit, l’œil canaille et le sourire moqueur». 
Halima Hamdane sait bien rendre compte de ces existences fébriles, prises dans les tourments du destin. Labiba avait un idéal, elle voulait devenir médecin et soigner les pauvres. Mais le refus paternel de financer ses études mettra fin à ses rêves, lui inculquant l’intériorisation de la soumission  « par corps » - pour reprendre une expression de Bourdieu : « Labiba accepta de se défaire de son rêve de toujours pour endosser le costume taillé par le père. Ce dernier était heureux de la docilité de son aînée et n’avait aucun scrupule à prélever tous les mois une somme importante sur la bourse d’études de celle-ci ». D’autres images différentes du père surgissent. Il aurait été élevé entre « l’insouciance d’un père dandy et l’amour d’une mère dont il était tenu éloigné ». C’est là qu’il s’est familiarisé avec les livres et a ouvert une librairie. Finalement, peut-être que le personnage principal de ce roman n’est ni le père, ni ses filles mais l’écriture elle-même, qui réinventeles faits et ré-enchante la vie.

 

Je est  un autre

Par Jean Zaganiaris Enseignant chercheur EGE Rabat, Université Polytechnique Mohammed VI
Lundi 13 Novembre 2017

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