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Japon : Aux sources de la crise




La mauvaise nouvelle pour le Japon est qu’il a perdu sa place de deuxième de puissance économique mondiale ; place qu’il occupait depuis 1968. Sa croissance des années 1960 à 1980 était exceptionnelle au point que l’on parlait de « miracle japonais ». Depuis deux décennies cependant, l’économie nipponne montre des signes d’essoufflement ; les années 90 alors ont été la « décennie perdue », et aujourd’hui on compte désormais « 20 ans de perdus ». Comment expliquer un tel gâchis ?
Le pays du Soleil levant ne s’est jamais vraiment remis de l’explosion de ses trois bulles (bancaire, immobilière et boursière) au début des années 90. Depuis lors, les fondamentaux ne sont plus au beau fixe. Exemples : le taux de croissance n’est timidement redevenu positif qu’en 2003 (3%), mais n’a pas été épargné par la crise (-5,2% en 2009). Cela vaut également pour le taux d’inflation qui est devenu, depuis 1995, négatif. Une déflation devenue chronique ! Et les perspectives de ces deux indicateurs ne sont pas meilleures. Les taux de pauvreté (15,7% en 2007) et de chômage (avec un pic historique de 5,7% en juillet 2009) se sont globalement accrus.
Comme très souvent, à l’origine des problèmes se trouve l’argent gracieusement fourni par la Banque centrale (une similarité avec la crise récente). Cette liquidité facile s’accompagna de l’euphorie due à un comportement moutonnier. Ainsi, la bulle immobilière se forma, comme pouvait le témoigner l’évolution de Nikkei. «L’indice de la Bourse de Tokyo atteindra un plus haut de 38.957 points le 29 décembre 1989, soit un quadruplement de sa valeur en six ans. Au début de l’année 1990, la valeur immobilière de l’Archipel dépasse la valeur immobilière de l’ensemble du reste de la planète, et sa capitalisation boursière est supérieure à celle de la Bourse de New York, alors que le PNB et la population des Etats-Unis sont le double de ceux en vigueur au Japon. », rapporte le Journal L’Echo. Et quand la Banque centrale se rendit compte de la spéculation, elle releva notamment son taux d’intérêt pour freiner le retour de l’inflation et dégonfler les bulles. Celles-ci explosèrent.
Tel un deus ex machina, la Banque centrale voulut se rattraper. Ce faisant, elle creusa les déficits via son assouplissement quantitatif pour contourner la crise. Cette politique inadapté se révéla in fine inefficace. Pour preuve, cela n’enraya nullement la crise des années 90, mais plongea plutôt l’économie dans une autre spirale. Les plans de relance n’ont fait que substituer de l’endettement public à l’endettement privé, sans résultat. Au lieu de permettre au secteur privé de se désendetter, le secteur public a lutté en finançant des plans de relance par des emprunts pour essayer de déclencher une reprise. Résultat : pas de reprise,... Et tandis que le secteur privé remboursait sa dette, le secteur public a pris le relais de l’emprunt.
Et comme si ça ne suffisait pas, dès le début de l’année 2008, l’économie japonaise se contracte plus violemment (plongeon du PIB, net ralentissement de la consommation, arrêt brutal de l’investissement des entreprises, etc.) que les Etats-Unis, alors que ses institutions financières avaient été moins exposées aux actifs toxiques. Stagnation de la consommation, pression persistante de la déflation et éclatement de la «bulle des exportations» (expression due à V. Bojkova, D. Bruce, et C. Dixon), couplée à une appréciation du yen ont été autant de catalyseurs de la récession japonaise.
Mais le malaise n’est pas que conjoncturel. Des pans entiers de l’économie japonaise sont caractérisés par des rigidités et autres obstacles qui nécessitent attention. C’est le cas par exemple du marché du travail marqué par une rigidité légendaire (des emplois à vie, etc.), ce qui n’est pas sans conséquence sur l’incitation des entrepreneurs à embaucher. Les politiques ne savent pas lancer le pays dans des réformes structurelles nécessaires.
La démographie constitue un des problèmes majeurs. Le taux de croissance de la population se situe à -0,2%, et l’espérance de vie est la plus élevée au monde. Autrement dit, le nombre des actifs diminue, ce qui gêne par ricochet la création des richesses. N’ayant pas une tradition d’immigration, et n’accueillant aujourd’hui sur son territoire que 1,7% d’étrangers, l’empire du Soleil pourrait se trouver obligé de leur ouvrir ses portes.
Cette insuffisance démographique est liée au problème du financement de la dette publique générée notamment par sa politique budgétaire laxiste. En effet, le ratio Dette/PIB s’élève à 200%, avec un déficit budgétaire de 8%. Pour l’instant, du moins, le marché des obligations du gouvernement japonais reste encore stable car 94% de la dette est financée par l’épargne domestique. Toutefois, la situation va commencer à s’empirer, du fait de l’insuffisance d’actifs japonais - qui ne sauront plus maintenir l’« équilibre » - et de la situation démographique, car les seniors consomment de plus en plus leur épargne.
La confiance va commencer à s’étioler. Celle-ci ayant manqué, le marché financier devrait réagir en conséquence : hausse de spread, dégradation de la note japonaise par les agences de rating. Si ce scénario se réalise à son extrême, c’est-à-dire une crise de la dette souveraine aigüe, le Japon pourrait être un des détonateurs de la prochaine crise mondiale. Alors ce qui s’est passé avec la Grèce ne serait qu’une goutte d’eau dans l’océan : l’économie nipponne vaut 8% du PIB de la planète, contrairement à la Grèce qui ne représente que 2,6% du PIB de la Zone euro. Un assainissement des finances publiques s’impose donc.
En définitive, les années d’hyper-croissance de l’Archipel sont finies à cause justement de ces différents problèmes conjoncturels mais surtout structurels : la nécessité des réformes de fond pour sortir de sa stagnation devient impérieuse.

* Economiste congolais (RDC) analyste sur UnMondeLibre.org.

Par Oasis Kodila Tedika *
Samedi 23 Octobre 2010

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