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Jacques Villeglé expose au Maroc : L’art des affiches lacérées




C’est un signe qui ne trompe pas : en 2004, lors de l’inauguration après agrandissement du MoMa, le Museum of Modern Art de New York, on put constater que le peintre français Jacques Villeglé était le seul artiste européen en vie à être exposé dans la salle consacrée au Pop Art. Une consécration bien légitime pour celui qui signa en 1960 dans l’atelier d’Yves Klein la première déclaration constitutive du mouvement des Nouveaux Réalistes, aux côtés d’Arman, Dufrêne, Hains, Tinguely, Raysse, Spoerri. Des artistes aujourd’hui « historiques », qui avaient voulu s’affranchir de l’abstraction et de la figuration pour ouvrir la « peinture » à des éléments empruntés à la vie quotidienne, à des objets prélevés dans la réalité de leur temps à la suite de Marcel Duchamp.
Jacques Villeglé travailla donc dès 1949 à arracher aux murs et aux palissades des villes des fragments d’affiches, qui offraient au regard, et au sien en particulier, des restes de « lacérations anonymes » pour reprendre les termes mêmes de l’artiste. Avec son ami Raymond Hains, il lui suffisait donc de recueillir ce que les passants avaient fait. Démarche manifeste qui allait bien dans l’esprit de ses premiers travaux, lorsque, dans sa Bretagne natale, il se contentait de ramasser une collection d’objets trouvés sur la grève, des débris rejetés par la mer, des fils d’acier, des déchets du Mur de l’Atlantique.
Ses affiches lacérées s’inscrivent à la fois dans une géographie personnelle (elles sont le fruit de promenades dans les villes et Paris pour la plupart d’entre elles) mais elles portent aussi le témoignage du temps. Une fois arrachées à leur support d’origine, cadrées par le regard de l’artiste et marouflées sur toile, elles portent toutes cette double marque, partie intégrante de l’œuvre, celle du nom de la rue où elles furent prélevées et la date exacte de cette opération. L’un des mérites de Villeglé est de permettre cette étrange alliance de lieu et de temps dont elles deviennent, malgré leur côté intrinsèquement éphémère, le témoin définitif. Ce regard en acte que leur porte Villeglé, ce regard sans préméditation, révèle leur immense richesse plastique, leur capacité à provoquer émotion esthétique et souvenir, même s’il n’y a pas d’intervention de l’artiste dans le geste de création. Une aventure rétinienne en quelque sorte qui permet d’entrer, au travers des débris de lettres, de graphismes, de portraits d’acteurs ou de personnages connus, dans un temps bien précis de la cité et de notre vie commune qui fait œuvre d’histoire, de cette histoire dans laquelle nous nous reconnaissons car elle parle de nous. « L’artiste est celui qui est le point de coïncidence entre le collectif et l’individu » dit Villeglé. La lacération anonyme des affiches est le signe du refus et de l’irrespect du public pour la propagande, qu’elle soit commerciale ou politique, elle laisse apparaître des paysages où se brouillent et s’entrechoquent des signes, des mots, des couleurs et des images qui sont autant de fragments révélateurs de notre histoire sociale, ou ce qu’il en reste, ce peu pourrait-on dire, car Villeglé aura eu soin de ne jamais totalement montrer « l’objet » de l’affiche. Cette réappropriation en négatif est bien l’acte par lequel il fait surgir cette « peinture dans la non peinture » qui fera de lui un des représentants les plus reconnus de l’Art français du XXème siècle.
Cette collecte d’affiches lacérées, ce choix déroutant, va orienter définitivement son œuvre du début des années 50 jusqu’en 2000, année où il décide, pour des raisons de résistance physique et aussi pour ne pas tomber dans des prélèvements anecdotiques, de renoncer à ces arrachages pour se consacrer à un travail dont l’idée lui vint d’un graffiti entrevu en 1969 dans le métro. Il crée alors un alphabet personnel fait de signes, de symboles et d’inscriptions qui appartiennent à différents langages, à différentes cultures : les graphismes sociopolitiques. Partant du principe que le graffiti « égratigne non seulement notre pudeur, nos sentiments politiques, mais aussi l’écriture elle-même, l’alphabet latin », il va développer une écriture inédite et singulière qui mixe dans un même ensemble des signes symboliques, des pictogrammes, des sigles politiques, religieux, et ceux de la finance même, il les fait cohabiter. Il se contente de rajouter des éléments graphiques aux lettres de l’alphabet pour que celles-ci se transforment : le A s’encercle pour devenir le signe de l’anarchisme, le L devient sigle de la Livre Sterling, le S devient dollar, le C faucille flanquée d’un marteau… Un monde graphique qui fait parfaitement écho, par sa saturation même, à la surcharge informative qui caractérise notre époque.
Ce double travail fut d’ailleurs une découverte et une surprise pour le public très nombreux qui se pressa lors de l’importante rétrospective que lui consacra le Centre Pompidou en 2009.
Pour sa première exposition au Maroc, Jacques Villeglé, qui a surtout exposé son travail en Europe et aux Etats-Unis, viendra montrer en février 2011 à Matisse Gallery de Casablanca et Marrakech un ensemble exceptionnel d’affiches lacérées des années 60 à 90 et une sélection de graphismes sociopolitiques, deux expositions qui, à n’en pas douter, feront date et qui, après celles de Claude Viallat en mai 2009 et de Bernard Rancillac en décembre 2010, s’inscriront dans le droit fil d’exigence et de qualité d’une programmation d’artistes internationaux de tout premier plan.

 * Commissaire de l’exposition


Bernard Collet *
Mardi 11 Janvier 2011

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