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Image de l’autre et égocentrisme culturel




Image de l’autre et égocentrisme culturel
Jamais les projecteurs n’ont été braqués autant sur « l’image de l’autre ». Jamais cette image n’a été aussi dénaturée et défigurée. L’image met le monde en crise. Certes, l’égocentrisme culturel en est bien pour quelque chose, mais dans différents champs d’action épistémologique, politique, économique… la lutte pour une acculturation positive atténue cette distance et promet aussi des lendemains meilleurs. Il s’agit certes d’une note optimiste, mais qui cache mal une réalité pourtant sordide.
En fait, l’image de l’Autre est un sujet omniprésent dans toutes les disciplines des sciences sociales et humaines. La conception, le façonnement et la représentation de l’image de l’Autre, au fond un exercice assez délicat et difficile, se transforme souvent en un acte très léger et sans aucune réflexion profonde. L’Autre, cet être multiple, est potentiellement cet inconnu dont on doit se méfier d’abord, qu’on doit esquiver ou combattre, mais rarement connaître et aimer. Nous ne pourrons peut-être élucider cette expérience sociale et cognitive qu’en se penchant sur l’image que nous réservent les  autres. Le moule et la case dans lesquels les autres essayent de nous ranger. Bien évidemment, une image de soi en tant qu'Autre. L’exercice nécessite également de se pencher sur l’Autre qui est en nous. Une grande partie de cette image est souvent l’œuvre d’une catégorisation stéréotypée, une image forgée dans une période historique, durant un événement de longue ou courte durée (guerre, match de foot), ou suite à des divagations intellectuelles justifiant des actions politiques ou militaires...
Nous entendons nous offrir un prétexte pour parler ainsi de l’image dans tous ses états. Tour à tour l’image guide, oriente, manipule, occulte, dérange, fait peur, tue, ment, divulgue, dénonce et accuse. Et finalement l’image qui catégorise. Elle catégorise notamment l’Autre, en lui attribuant une certaine réalité. Pas obligatoirement la sienne, mais la nôtre. Celle dans laquelle nous voulons bien le voir. Celle que nous avons gravée dans notre esprit.
Et même quand on pense qu’elle est matérielle, cette image n’est que le fruit d’une représentation. Ainsi, l’image obtenue via ces multiples caméras, appareils photos, ou même via les pinceaux d’artistes plasticiens, entend refléter d’une manière ou d’une autre une certaine réalité externe ou du moins s’en inspirer pour déboucher sur une forme particulière. Mais cette image ambitionne également d’aboutir à la forme et à la nature que cette même réalité occupe dans la pensée de celui qui veut la décrire. Cette existence cognitive est ainsi traduite dans les faits de manière plutôt altérée. Et en voulant traduire dans les faits, ses idées, ses pensées et ses conceptions sur le monde extérieur, l’homme reproduit généralement certains clichés, certaines représentations, certains stéréotypes et même des préjugés itératifs à l’égard de l’autre. Car de chaque être, chaque groupe, chaque catégorie, chaque communauté, chaque objet, on développe une image particulière qu’on garde, en fonction du rapport qu’on entretient avec cette entité observée, pensée, catégorisée. Souvent l'égocentrisme intervient en force pour confectionner cette image, pour la modeler et lui donner forme.

Egocentrisme ou lorsque le monde tourne autour de soi

Il s’agit d’une attitude qui entend tout ramener à soi. Se référer essentiellement à soi-même, considérer ses comportements, ses jugements, ses opinions comme seules références et critères valables. Une manière aussi de substituer sa propre subjectivité à une certaine objectivité objet de concordance minimale. Relativement fréquent, l’égocentrisme est cependant irritant pour autrui, mais ne devient trouble psychique que lorsqu’il prend des proportions anormales, car exagérées et systématiques. L'égocentrique se préoccupe avant tout de sa personne et pense qu'il est la première préoccupation des autres. Ce qui nous intéresse particulièrement, par contre, c'est bien cette expression d'une tendance mondiale qui cherche à étendre son hégémonie en imprimant à toutes les civilisations du monde un seul et unique cachet : celui de la civilisation occidentale. Cette tendance prend des allures, des formes et des manifestations diverses.  
Dans la pensée anthropologique, à titre d’exemple, la théorie segmentaire d’Ernest Guelner et Georges Waterbury, représente clairement cette tendance collective à faire tourner le monde autour de soi/Occident. Une manière de catégoriser, sans aucune dimension historique ni évolutionnaire, des communautés étudiées. Tellement pointu et accentué qu’on avait créé un certain allocentrisme qui est un comportement ou une forme de pensée - attitude - tendant à privilégier maladivement autrui dans ses actions. De quel droit se permet-on de se considérer culturellement supérieur aux autres ?
L’on avait vu vers le début et la moitié des années 90, la naissance de thèses médiatisées à outrance, faisant état de la fin du monde (Fukuyama) et prônant la domination des valeurs économiques du système libéral d’un côté, et  de l’autre le choc des cultures (Samuel Huntington), annonçant la victoire des valeurs culturelles et civilisationnelles occidentales. Une manière de justifier la domination militaire et d’isoler la civilisation occidentale, tout en considérant que les autres civilisations l’entourant sont de moindre importance. Et dire que les idéologies sont mortes! Les systèmes culturels sont, donc, un composite de différents éléments. l'égocentrisme pousse donc à catégoriser l’Autre. Si pour les Grecs l’Autre était ce barbare ne parlant pas la même langue, pour les Américains de la deuxième moitié du 20ème siècle, c’étaient les Soviétiques, les Vietnamiens, les Coréens du Nord et pour ceux du nouveau millénaire, ce sont les musulmans. L’appareil idéologique de l’Etat, comme dirait Louis Althusser, se charge de la généralisation du stéréotype, de sa diffusion, de sa prévalence. Les médias tentent autant que faire se peut de lui trouver un habit de véracité.
Ce mode de pensée du Roi-Soleil, ne pourrait continuer. Au sein de l’Occident, ou de l’extérieur, du Centre et de la périphérie comme dirait Samir Amin, des voix se sont élevées pour dénoncer et appeler à l’adoption de nouvelles façons de voir l’Autre. Des pistes à creuser pour barrer la route à cette marche unidimensionnelle au niveau des valeurs, des cultures et des visions du monde.
Bien des penseurs font une œuvre de déconstruction des mécanismes d’égocentrisme et de la prise de position vis-à-vis de l’Autre … mettant ainsi à nu tous les arguments philosophiques, littéraires, intellectuels justifiant la colonisation de l’Orient par l’Occident, et après sa domination à différents niveaux. Un tel discours les a amenés à produire un discours adverse, à travers lequel ils révèlent les soubassements du discours colonialiste et impérialiste. Si l’on cite aléatoirement le grand linguiste et penseur américain Noam Chomsky, les philosophes autrichiens Eric Fromm et Hans Kockler, c’est pour dire que le système culturel n’est pas aussi systématique que cela puisse paraître, et qu’il s’agit simplement de la forme dominante. Même chose, quand nous citons Edward Said, Amin Maâlouf, Mohamed Arkoun… Il faut ainsi puiser dans une démarche enchevêtrée où l’histoire, la linguistique, la sociologie, l’anthropologie, la psychologie se mêlent et contribuent à une lecture plurielle du système culturel en tant que champ ouvert à son environnement et à des horizons divers.
Certes, la machine médiatique et l’industrie culturelle occidentale façonnent le tout à sa guise. Mais, le succès peut être le fruit d’une œuvre de ce genre. Sur le plan littéraire, à titre d’exemple, l’idée d'Europe centrale aura été le premier grand thème lancé par Milan Kundera, avec un succès surprenant. Avant que l'écrivain tchèque ne s'en mêle, les éditeurs de l'Ouest traitaient les œuvres issues de la région comme de simples témoignages sur le communisme, pas nécessairement d'une grande importance littéraire, mais que le « monde libre » se faisait un devoir moral de publier. Umberto Eco parle, lui, dans ce cas de la surinterprétation, c'est-à-dire lorsque l’opinion publique occidentale confère un sens caché à l’œuvre. C’est donc difficilement que Kundera impose l’idée d’Europe centrale comme contexte de son œuvre. Si les Français ont écouté Tinariwen par pitié de ces Touaregs opprimés, ce n’est plus le cas, maintenant qu’on les invite pour la qualité de leur musique. L’œuvre de Paolo Coelho fait découvrir d’autres horizons avec une autre manière de voir le monde à des lecteurs qui n’ont jamais voyagé en dehors du Danemark, de la Californie ou de la Norvège… Le palmarès de Cannes au cours des dernières années le démontre amplement : un Thaïlandais, un Roumain, un Bosniaque, un Polonais …Et même lorsque ce sont des réalisateurs français, américains ou britanniques … il s’agit  de conceptions différentes en Occident. Ce sont les germes de l’antisystème culturel qui se manifestent.

* Université Moulay Ismaïl Meknès

par Mustapha Elouizi *
Samedi 15 Septembre 2012

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