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Il y a 24 ans disparaissait Abderrahim Bouabid




11 janvier 1991 : Théâtre Mohammed V à Rabat. Une voix fluette mais ferme monte crescendo de la tribune lors de cette célébration du Manifeste de l’Indépendance. C’était Abderrahim Bouabid dans ce qui est son chant de cygne et sa dernière apparition publique.
Le tribun plonge dans l’histoire et rappelle que le 11 janvier n’est pas apparu ex nihilo, mais suite aux combats du peuple marocain dans les montagnes. C’est lorsque la poudre s’est tue que les nationalistes reprirent le témoin. Mais l’indépendance est-elle libération ? Le vieux routier rappelle ce chantier inachevé qu’est la démocratisation. Oui, le 11 janvier n’est pas une remémoration, mais un rappel. Puis, pour la chute, le contexte international aidant, il fustige le Nouvel ordre international qui cache les véritables desseins des Américains : le pétrole et la mise sous botte de la région. L’homme, disait-on, était fatigué. Mais, il a surpris l’assistance qui s’est levée pour l’acclamer, par sa ferveur, sa lucidité et son courage. Un des plus brillants politiques que le Maroc moderne ait connus, Abderrahim Bouabid était aussi l’un des rares à égrener la panoplie des légitimités : le nationalisme, la modernité, le combat pour le Sahara, sa sensibilité pour le monde rural.
Lors de l’ouverture du Parlement en octobre 1991, Hassan II lui a rend hommage et souhaité prompt rétablissement. C’était le geste consacrant la réconciliation. Mais les rapports étaient orageux entre les deux hommes. Une bonne part de l’histoire politique du Maroc moderne est faite de rapports ambivalents entre ces deux êtres d’exception que furent Hassan II et Abderrahim. Rapports faits de complicités, d’estime, mais aussi de zones d’ombre et de non-dits. Jean Daniel comparait Bouabid à ces hommes qui, sans être dans le pouvoir, influent sur son cours, à l’image de Pierre Mendès France, parce qu’ils incarnent une conscience.
Les premiers contacts entre les deux hommes remontent à l'époque où ce dernier était Prince Héritier. M'hamed Boucetta rapporte qu'en 1949, date à laquelle Abderrahim Bouabid a été nommé directeur de publication de l'hebdomadaire Attahrir, Hassan II lui a dit: «J'attends toujours avec impatience la parution de l'hebdomadaire pour lire l'édito de Bouabid».
En 1956 et en 1958, il a occupé le portefeuille de ministre de l'Economie dans les gouvernements Bekkay et Abdellah Ibrahim
En 1960, le Prince Héritier lui proposera, suite à la démission du gouvernement Abdellah Ibrahim, d'occuper le poste de ministre des Affaires étrangères dans le nouveau gouvernement. «Bouabid a refusé, et a dit à Hassan II qu'il était membre d'un parti politique, et ne pouvait donc pas agir pour lui-même».
 En 1963, des cadres de l'UNFP, dont Bouabid faisait partie des instances dirigeantes, sont arrêtés. En 1965, le Roi défunt convoque une délégation de ce parti à Ifrane.
 «Lors de cette rencontre, Abderrahim n'a pas demandé la libération des militants UNFPistes. Trois jours après la rencontre, un envoyé du Roi vient à sa rencontre pour l'informer que les prisonniers seront graciés, et qu'il devra être aux côtés d'un représentant de Hassan II pour les accueillir à leur sortie de prison. Abderrahim a demandé: «Qui est cet envoyé?». Slaoui lui a répondu: «Le général Oufkir». Abderrahim Bouabid a refusé, et a dépêché quelqu'un pour le remplacer».
 Durant cette rencontre, le Roi lui a aussi proposé la création d'un gouvernement intégrant les partis issus du Mouvement national. Bouabid a décliné.
En 1981, Abderrahim Bouabid est arrêté, suite à sa critique de l'acception par Hassan II d’organiser un référendum d'autodétermination au Sahara. Il sera relâché en 1982. Il n’en était pas à sa première incarcération.
Cet homme qui a intégré l’ancêtre du Parti de l’Istiqlal à 16 ans. Mohamed El Yazidi, adjoint du premier secrétaire général de l'Istiqlal Ahmed Balafrej, l'enrôlera à Ettaïfa, l'une des premières cellules nationalistes de résistance, en 1943. En 1944, il sera le plus jeune signataire du Manifeste de l'Indépendance.
Sous le Protectorat, il connaîtra la prison à deux reprises. La première fois, pour avoir organisé des manifestations à Salé, en 1944. Après sa libération, il sera accueilli par Eirik Labonne, le résident général du Protectorat français au Maroc. Abdelouahed Radi raconte que Labonne a dit à Bouabid: «Nous allons essayer de mettre en place une nouvelle politique au Maroc, et je veux que vous me disiez ce que vous voulez faire, maintenant que vous êtes sorti de prison». Abderrahim Bouabid lui a répondu: «Je veux poursuivre mes études. Je veux donc un passeport. C'est ma seule requête». Parti en France, Abderrahim Bouabid a travaillé pour élargir les bases du Parti de l'Istiqlal, et a convaincu les étudiants marocains de rejoindre le mouvement. En 1952, il sera incarcéré pour avoir initié une grève générale, en protestation contre l'assassinat du syndicaliste tunisien Farhat Hached. Il comparaîtra aussi devant le tribunal militaire
En 1954, Abderrahim Bouabid est nommé porte-parole de l'Istiqlal, et partira en France pour négocier la décolonisation du Maroc, lors de la rencontre d'Aix-les-Bains. M'hamed Boucetta, qui l'a accompagné, se souvient: «Quand on est partis chez le président français Edgar Faure, Bouabid a tellement insisté sur le retour de Mohammed V que Faure nous a dit: «Je ne vous croyais pas idolâtres».
 Lors des rencontres de la Celle-Saint-Cloud, qui ont eu lieu en novembre 1956, Abderrahim Bouabid négociera pour modifier les modalités de l'accord signé avec la France. Mohamed Elyazghi explique que «Mohammed V a demandé à Bouabid d'aller à la Celle-Saint-Cloud pour assister aux rencontres et discuter de l'accord préparé par Christian Pineau. Il a suggéré des modifications profondes, qui ont ouvert la voie à l'Indépendance».
Homme de bon sens et de sagesse, défenseur du pluralisme et de la démocratie, résistant de la première heure et volontaire de la glorieuse Marche Verte pour la libération du Sahara, avocat de l'Indépendance authentique, de la justice et militant pour une meilleure répartition des richesses nationales.
Tel était l'itinéraire de Feu Abderrahim Bouabid, une vie entière mise au service du Maroc jusqu’à sa mort, le 8 janvier 1992, à l’issue d’une longue maladie. Une journée mémorable dans l'Histoire du Maroc au cours de laquelle des dizaines de milliers de Marocains, toutes tendances politiques confondues, avaient tenu à lui faire leurs adieux historiques et à témoigner de la considération qu'ils avaient pour cet homme d'Etat demeuré fidèle à ses principes jusqu’au bout.

Paroles de Si Abderrahim

* J’ai l’ultime conviction que les tâches que nous nous sommes imposées, autant pour la défense de notre patrie que pour la réforme de ce qui le nécessite dans notre pays, sont notre destin commun. Et ce, pour que les principes de la démocratie et des Droits de l’Homme soient présents, en permanence, à l’esprit des militants qui doivent veiller et œuvrer pour leur instauration.
 
* Vous savez tous que la situation internationale, arabe et islamique s’est retournée de fond en comble. Ce ne sont pas seulement les évènements qui attestent de cela, mais nous assistons à la gestation d’un monde nouveau qui cherche à affirmer son règne. Il est aisé pour certains d’avancer que l’Histoire a statué et que tout est achevé. Je pense que l’Histoire statue à chaque étape historique et qu’elle continuera de le faire pour les périodes à venir.
 
* Notre responsabilité exige la conscience de l’importance de notre devoir envers notre peuple et du caractère sacré de notre mission historique qui ne s’arrête pas au niveau du Maroc et du peuple marocain. Celui-ci n’a cessé - depuis l’Indépendance - de faire évoluer son acception des choses et continuera à en faire de même, de plus en plus amplement. En fait, notre mission s’étend à tout le Maghreb arabe, à toute la Nation arabe et à l’ensemble du monde musulman.
 
* L’important est que nous avons un patrimoine militant apte à nous faire rénover notre acception de l’environnement mondial et l’approche de nos rapports avec le monde.
Cette rénovation doit se fonder sur une vision profonde et prospective de l’avenir immédiat qui modèle l’avenir lointain et influe sur lui.
 
* Dans notre parti, nous avons tous été mis à l’épreuve dans notre persévérance et notre fidélité à cette responsabilité. C’est aussi une responsabilité qui continue à nous incomber et que nous devons assumer par la lutte militante... Telle est notre lutte. Une lutte pour le présent et l’avenir. Une lutte pour l’espoir dans la victoire finale du peuple.

Z.M
Vendredi 8 Janvier 2016

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