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Hôtel Lincoln : la mémoire malmenée




Hôtel Lincoln : la mémoire malmenée
Il s'ouvre à la vie grâce à la richesse de son histoire. Ses souvenirs sont profondément inscrits dans les mémoires. Depuis la fin du vingtième siècle, il s'enfonce dans un long déclin. Des murailles ocres et nues sont alors les seules constructions encore debout en ce centre-ville. Avec les années ses locataires sont partis. Ses admirateurs sont devenus rares et ses gloires ne sont plus qu'un souvenir. Cette sombre demeure est devenue une ruine dévorée par le temps et l'oubli, sans aucune couleur qui lui fait écho.     
Hôtel Lincoln n'est plus la demeure de rêve qui fait revivre les chemins au Maroc des écrivains et des artistes. Tout le monde connaît cet Hôtel parce qu'il a laissé dans leurs âmes des images  d'une haute époque vouée à l'art et à la littérature. Aujourd'hui, prononcer son nom, c'est faire surgir les figures littéraires et artistiques de Claude Farrère, Henry Bordeaux, Anaïs Nin,  Charles Courtin, Michel Mohrt, Nancy George, Pierre Gambier, Joséphine Baker, Marcel Cerdan, Edith Piaf, etc. A cette époque, Casablanca était une ville de rêve et de joie avec ses hôtels somptueux, ses jardins plus frais et plus parfumés, ses boulevards plantés d'arbres et habités par des écrivains, des artistes, des journalistes, des sportifs, des hommes d'affaires et de nombreux citadins vêtus à l'européenne.
Hôtel Lincoln symbolise la grandeur des Casablancais. Assis comme le Sphinx qui aime éterniser sa mémoire, il contemple. Tout le paysage alentour est livré au silence. Le désespoir obscurcit l'air, les poussières s'entassent sur ce qui reste des murs. Une partie de son édifice, épargnée par miracle, reste accrochée à un pignon comme une cage à une fenêtre. Lincoln dévisage ceux qui sont dénués d'art et de morale.
 Tous les Casablancais se souviennent encore de l'Hôtel Lincoln qui régnait sur le boulevard de la Gare. C'était leur amour, leur patrimoine. C'était également le temps des copains et des amants. A l'époque, l'hôtel Lincoln possédait son caractère familier. Il se montrait fier de ses conforts et de ses luxes. Il était unique en son genre. C'était à cet hôtel que les Casablancais découvrirent l'envoûtement, aspirèrent à la solitude et recherchèrent la paix et la compagnie.
 L'Hôtel Lincoln représente pour les Casablancais le témoignage le plus émouvant d'une époque romantique. Il était, pour eux, une mémoire, une épopée, une histoire. Dans les années 10-20, ces casablancais ne connaissaient plus d'autres hôtels que l'Hôtel Lincoln qui régnait sur le Boulevard de la Gare. A l'époque, il apparaissait comme un édifice en pleine ascension. Aujourd'hui, ses gloires mondaines ne sont plus, mais il existe toujours. Ni le temps, ni l'abandon n'ont effacé son existence. Il pleure dans le silence parce qu'il a peur de la menace du mauvais temps, des démolisseurs qui frappent à ses portes pour ébranler son destin.
L'Hôtel Lincoln avait un charme irrésistible pour cette époque des années vingt, âge  d'or de la bourgeoisie casablancaise et de ses plaisirs. C'était l'époque la plus romantique de la vie de cet édifice. Cet Hôtel était un lieu envoûtant mais une partie de son charme tenait à son architecture, à sa beauté. Les promeneurs qui le remarquèrent étaient fascinés. Ils le considèrent comme un grand et beau monument romantique, un portrait d'une déesse éprise d'absolu, à la recherche de l'amour parfait qui réconcilie sens et sentiments.
Tout à Casablanca était repère, les statues, les fontaines, les salles de cinéma, les salles de concert, de musique, les salles de bal, les musées de peinture, les bars, les cabarets de nuit, les stades olympiques qui se mettaient à faire entendre leurs voix, à parler des temps anciens et nouveaux. Chaque samedi, les Casablancais animaient le centre-ville. L'Hôtel Lincoln faisait partie de cette ambiance. Il était un grand hôtel de plaisir inépuisé, peut-être inépuisable. Cet édifice de la belle époque était encore l'art américain: séduction, don de l'amour, rendez-vous romantique, coup de l'émotion, temps de la jeunesse. Deux choses à Lincoln ont laissé une impression de rêve, l'une joyeuse: l'ambiance douce et rythmée; l'autre élégante : l'ordre et la lumière.
Luxe secret. Secret de ses chambres, secret de ses fenêtres sur le Boulevard, secret de ses labyrinthes et de ses murs discrets. On finit toujours par l'aimer. Il était notre  image. Ses peintures étaient belles, délicates, remplies de gaieté. Il était un univers particulier plein de richesses. A un certain point, son univers touchait les murs de la réalité. Ce qui fascinait ses admirateurs, c'était sa beauté qui unissait l'art et la vie, c'était sa vue qui faisait un rêve. Durant son existence, il naviguait sans arrêt dans le rêve.
Ceux qui disent ou pensent - et ils sont nombreux - que Lincoln n'est qu'un passé, se trompent lourdement. Bien au contraire, beaucoup d'entre eux sont profondément profanes en art et parfois pleins de préjugés. Cette ingratitude trouve presque toujours sa source dans des raisons foncières, dans la volonté d'éviter au maximum les critiques et rumeurs à une cause signifiante.
Tout le monde regarde l'Hôtel Lincoln. Tout le monde sait qu'il fait partie de notre mémoire. Nous pouvons l'oublier sans peine, mais nous ne pouvons pas contester sa longévité qui défie le temps, son exubérance qui rend son univers si vaste, si profond comme l'art. C'est ainsi que Lincoln saisit le sens de l'espoir et incarne la conscience de l'histoire.
A présent, alors que la mémoire est pleine de souvenirs, Lincoln s'élève vers le ciel, dans la crainte et la confiante tranquillité. C'est en plein air, il veut, témoin de son passé, dire son mot: Eh bien ! Comment avez-vous trouvé mon sort? Un désastre, n'est-ce pas? Pour moi, j'attends toujours votre bonté, votre geste, car c'est là, en définitive, ce rivage que j'ai tant attendu.
C'est le défi qui permet à Lincoln de surmonter l'ingratitude de cette époque artistiquement assez sombre. Lincoln vit actuellement dans une situation beaucoup moins choisie qu'acceptée. De son histoire, il conserve, profondément ancré, le respect de ceux qui l'aiment: c'est dans cet esprit que Lincoln reléguera les maléfices du temps. Sa solidité et son défi lui valent des ennemis farouches. Cette animosité l'atteint dans sa fierté, dans son désir de rester intransigeant, à l'image de ces grands monuments historiques.
De cet édifice toujours en vie, personne n'a le désir de militer pour sa résurrection. Il est captif par cet abandon, par cet éternel sort. L'analphabétisme culturel remplace la lumière et développe l'ignorance au détriment de la grandeur idéale, à laquelle nous mesurons non seulement les œuvres d'art, mais aussi le patrimoine national, l'art et l'amour.
Aux heures d'anxiété, succèdent des heures sereines. Mais pour l'Hôtel Lincoln, les jours  lents, durs et accablants. Tout ce sort  revient à l'oubli, chaque jour, Lincoln est attentif, il regarde et écoute, son âme réclame un peu de quiétude. Cette citadelle éblouissante de clarté, attend toujours son rédempteur.
Hôtel Lincoln tombe depuis des décennies dans un éternel abandon. De sa belle époque à aujourd'hui, aucune des associations politiques où culturelles n'a pu le sauver. Cette situation dramatique a, dans le présent, encouragé tous les désespoirs et donc tous les extrêmes. Aussi ces associations restent-elles sourdes aux cris d'indignation, de protestation. Lincoln entend non pas l'éloge funèbre que l'on en fait, mais bien le geste attendu qu'il faut faire pour le sauver.
Le Lincoln se nourrit de souvenirs, et cherche l'entretien des ombres. Tous ses souvenirs ont laissé leurs empreintes, on les retrouve dans l'attente, l'orgueil, et plus encore le malheur des temps qui en fait une ruine. Aujourd'hui, Lincoln vit de ses souvenirs ou du moins il retrouve quelques traces de son époque disparue.
Aujourd'hui, l'analphabétisme intellectuel enfante la peur. Maintenant, par cette ignorance, nous courons à la dérive. Il est triste, que ce monument historique digne de vie est mort après avoir vécu une pleine vie. On nous dit que Lincoln, trop oublié aujourd'hui, retrouvera des sauveteurs, nous le souhaitons.
Le passé n'est guère plus qu'un passé, mais comment oublier cet édifice historique après ces années d'attente ? L'amour de Lincoln nourrit le cœur parce qu'il est à nos côtés comme un témoin de notre mémoire. A l'heure d'aujourd'hui, son jour doré décline. C'est un vaincu qui affronte son existence étrange, son avenir incertain. Ainsi avec ce destin, Lincoln nous met en garde contre l'ignorance des vivants qui glace le sang et accélère les battements du cœur.
Hôtel Lincoln, délicieux dédale de tuiles, de faïence, de mosaïques,- cours, cloitres, jardin, colonnades, kiosques et terrasses, tout cela  mêlé, embrouillé au hasard de la plus arabe des fantaisies,- a perdu beaucoup de son charme et de sa grâce. Mais, aujourd'hui, si cette bâtisse s'est immobilisée au coin de l'Avenue Mohammed V, ce n'est  pas à cause de ce temps perdu, mais de cet abandon qui a duré longtemps, très longtemps sans aucun respect pour sa mémoire.
A l'heure où nous écrivons ces lignes, le vieil Hôtel Lincoln redoute la voracité des hommes  qui ne cessent d'agir, de réclamer son exécution. Lorsque nous jetons un regard sur cet édifice qui se replie sur une rue somnolente, nous ressentons de la peine et nous demandons pourquoi Lincoln a perdu ce qui faisait la richesse de son époque. Pourquoi est-il jonché de débris? Aujourd'hui, l'image de Lincoln ressassant  ses souvenirs d'un temps meilleur, expliquera naturellement tel attachement un immuable à son passé glorieux loin de ce présent lourd de menaces.              
L'oubli du Lincoln nous blesse comme le mal fait à un être que nous aimons. Nous sommes sensibles à son état déplorable chaque fois qu'il est question de démolition. Il y a en nous une tornade d'émotion  et de désir de pleurer. Lincoln qu'une génération connaissait au siècle précédent, était beau et suprême, Lincoln actuel est une ruine. Le paradis de son époque, c'était l'ambiance  qui remplissait son atmosphère, la joie qui donnait le sentiment d'un rêve. La survie de Lincoln est la clé de son abandon. Aujourd'hui, Lincoln fait confiance et pardonne.
Romain Rolland, dans les dernières pages du Buisson ardent, résume bien cette idée:"L'art haut, le seul digne de ce nom, est au-dessus des lois, d'un jour; il est une comète lancée sur l'infini". Par cette pensée, Rolland avait le désir conscient, de jeter un regard dans l'avenir, de contraindre les générations à y réfléchir.
Hôtel Lincoln, est une symphonie inachevée, une sorte d'épopée artistique de l'âme moderne, une forme d'art si ancienne à Casablanca qu'il faudra du temps pour l'admettre.

Par Miloudi Belmir
Lundi 11 Octobre 2010

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1.Posté par Dadsi ahmed(ancien de Libé) le 14/10/2010 11:05
Monsieur Miloudi
Votre article est intéressant dans la mesure où il relate la vie de l'Hotel Lincoln dont vous faites une oraison funèbre.Saviez-vous que cet édifice était interdit aux Marocains au temps de la colonisation?.Il servait de refuge pour la sinistre Présence française pour combattre les arabes.Seriez-vous un nostalgique de cette triste période?J'en doute.Bref,le probème n'est pas là.Ce joli chef-d'oeuvre ne mérite pas un tel sort,sachant bien qu'il a fait l'objet de spéculation pour êttre squatté par un ancien gouverneur de Casablanca proche de Driss Basri qui a procédé à sa fermeture,sans consulter l'avis de son propriétaire actuel?Ce dernier s'entête à ne pas coopérer avec les autorités pour trouver une soluton en vue de restaurer Lincoln.Tout en gardant son architecture d'antan.Le boulevard Mohammed V de Casablanca ne mérite pas une telle situation qui déshonore l'image même du Maroc.On se croirait à Baghdad bombardée par l'armée de Bush.
Solution que le propriétaire actuels ou ses héritiers aient le courage pour se mette d'accord avec les pouvoirs publics marocains pour sauver Lincoln et les alentours qui souffrent de cette situation préfabriquée.Il faut oser pour le faire et avoir l'amour pour restaurer ce chef d'oeuvre.

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