Augmenter la taille du texte
Diminuer la taille du texte
Partager

Hommage posthume à Abdelkebir Khatibi : Nous sommes tous des étrangers professionnels




Hommage posthume à Abdelkebir Khatibi  : Nous sommes tous des étrangers professionnels
Si je choisis de mettre en exergue à cet hommage à Abdelkebir Khatibi, une de ses expressions : «Je suis un étranger professionnel», c’est que comme vous pouvez vous en douter, je souhaite y participer en évitant l’évocation des souvenirs et surtout du souvenir de l’amitié qui nous liait.
J’aurais pu, il est vrai, vous entretenir de notre première rencontre, vers les années 1965-1966, lui arrivant de Paris, déjà auréolé d’une thèse de doctorat sur le roman maghrébin, moi encore  à la recherche d’un sujet de thèse dans ce lieu maintenant disparu, pas loin d’une cité universitaire naissante, appelé La Source, adossé à l’église de l’Agdal aussi disparue, qui accueillait des étudiants et étudiantes  en mal d’eux-mêmes. J’aurais pu vous dire combien il nous séduisait par ses écrits et pourquoi je n’ai jamais trouvé de réponse à cette énigme qui faisait que la séduction cédait souvent la place à l’étonnement quand son discours d’enseignant devenait moins fluide, plus opaque que ne l’était son écriture.
J’aurais pu vous parler de la fermeture de l’institut de sociologie aux destinées duquel il présidait et qui fut en même temps clôture de l’esprit et défaite de la liberté de pensée. J’aurais pu évoquer sans aucun doute notre commun éloignement arbitraire de la Faculté des lettres de Rabat, vers les prémices de ce qui allait devenir la Faculté des lettres de Fès ainsi que nos démêlés avec l’administration éducative de l’époque.
Et puis j’aurais pu, aussi, vous confier cette rencontre quelques mois avant qu’il ne nous quitte où il m’annonçait la publication de l’ensemble de ses écrits en trois volumes, son sentiment de fierté et l’appréhension prémonitoire qui s’est imposée à moi quand nous  nous séparâmes ; je me disais en moi-même, sans raison, que traditionnellement les publications ne sont éditées dans leur totalité que quand l’œuvre est finie et l’auteur mort et Abdelkebir Khatibi avait encore beaucoup à nous dire et beaucoup à écrire.
Mais tout cela est la propriété de l’intimité des hommes.
En lui rendant hommage aujourd’hui, je voudrais m’interroger avec vous sur le paradoxe de l’auteur Khatibi, et sur ce qu’il voulait dire par cette expression qu’il appliquait à lui-même «étranger professionnel» et pourquoi elle m’a semblé tellement juste que j’ai choisi non sans audace à cet exposé le titre «Nous sommes tous des étrangers professionnels».
Il y a dans «Féerie d’un mutant» ce dialogue où Abdelkebir Khatibi emploie cette expression : «Je suis, dit Gabriela à Med, «partante depuis ma naissance. Mon père, ambassadeur, sillonnait les postes vacants. Et, vous ?
- Je suis un Atlante
- Un Atlante, dîtes-vous ?
- C’est un étranger professionnel
- Curieux métier
- Ce n’est pas un métier. C’est une position mobile dans le monde. On est à même de traverser les frontières «entre les langues, civilisations, marchés … ».
Je vous livre d’emblée ce qui me semble être la singularité de Abdelkébir Khatibi, dans le paysage littéraire d’expression française au Maroc, en tout cas tel que ses écrits me l’ont fait voir et tel que son itinéraire m’en a convaincu.
Ce concept de «l’étranger professionnel», Khatibi avant de le reprendre dans cet ouvrage l’avait déjà utilisé dans son étude sur «la langue de l’autre».
Il dit ceci : «Cette langue de l’autre … rien ne m’empêchait de la revendiquer à ma manière, disons comme un étranger professionnel, ne fût-ce que pour me faire reconnaître par autrui, m’accorder un titre, une signature, un statut … ».
Ce concept, je le vois comme un article, une échappatoire ingénieuse de Khatibi, en somme une esquive pour que l’écrivain n’ait pas à justifier le pourquoi écrire dans la langue de l’autre, et pour qu’il n’ait pas à continuer à se demander « quelle serait …(sa) place d’otage dans la langue et la littérature françaises ».
Se faire reconnaître par l’autre, s’accorder une signature même si cette signature utilise les signes de l’autre, voilà résolu le paradoxe qui a présidé à la naissance de la littérature  d’expression française. Voilà pourquoi l’autobiographie est le genre le plus prisé par ces auteurs et pourquoi surtout ce genre reste inévitablement le plus dominant. Abdelkebir Khatibi n’a-t-il pas dit dans la même étude «étrange que j’ai écris un récit autobiographique à l’âge de trente ans»? Et A. Taïa ne s’est-il pas écrié, il n’y a pas si longtemps, «je suis l’autobiographe»?
Mais ce concept de l’étranger professionnel comme celui de la bi-langue évacue trop facilement, trop rapidement ce que Abdelkebir Khatibi appelle dans un autre contexte «la nuit de l’origine». Il évacue le paradoxe de «l’écrivain et l’autre » pour reprendre l’excellent titre de l’ouvrage de Carlos Liscano écrivain uruguayen. Mais surtout apaise son tourment et le dilemme quelque peu tragique de ceux qui hésitaient à adopter la langue étrangère pour écrire, ou qui étaient habités par une quelconque mauvaise conscience.
Reprenant à mon compte l’expérience du miroir, je citerai Nazir Hamad «La langue et la frontière». «Et c’est justement là que réside un des drames primordiaux de l’être humain. Il s’identifie à un double de lui-même, à son image vécue comme un étranger, avant de l’intégrer et d’anticiper l’unité de son corps ». Seulement là, par la fracture des origines «la blessure du nom» l’écrivain ne retrouvera jamais l’unité de son moi.
La «nuit de l’origine» est, en réalité, sans faire de mauvais jeu de mots, le jour où l’unité de l’être fut brisée, le jour où «un autre je» a surgi de cette entame, étranger et pourtant semblable à lui-même.
Paul Ricœur a consacré une étude magistrale et définitive sur ce paradoxe «Soi-même comme un autre».
Bien qu’avouant s’être «employé avec constance à fuir l’autobiographie», Edmond Amran El Maleh quant à lui dans son dernier ouvrage intitulé «Lettres à moi-même» en fait comme il le dit «à son corps défendant», mais surtout relate lui aussi ce sentiment d’être double, voire même étranger … ». Nous verrons à un moment donné qu’il sera triple, moi éclaté et n’hésitera pas à adresser une de ses lettres à son «cher autre».
Edmond  El Maleh, qui ne sait plus « qui écrit à qui », reconnaît : « Nous voilà maintenant et par vos soins trois sans la moindre cicatrice qui puisse comme pour les naufragés de Terra Nostra, servir à vraiment nous reconnaître et nous distinguer, trois dont deux parlent entre eux de lui et peut-être par lui ».
Toutefois, ce n’est pas ce sentiment de la dualité, somme toute commun à tous les hommes et que tant d’auteurs ont dépeint et décrit que l’expression de Abdelkébir Khatibi évoque mais une attitude intellectuelle qui gomme les émotions.  Il le dit lui-même dans « Féerie d’un mutant » : « Je parcours le monde en interprétant des signes, des images et des icônes. J’en fais régulièrement un rapport humaniste, au service de la vie ».
Ailleurs, il écrit »Etranger, il faut que je m’attache à tout ce qui est sur cette terre, et sous elle ».
Là réside la singularité d’Abdelkébir khatibi.
Si la fracture  de la nuit de l’origine est un thème récurrent chez nombre d’écrivains de cette génération ; chez Abdelkébir Khatibi, elle s’estompe au profit de l’observation qu’il opère de l’humaine condition.  Beaucoup de ces écrivains sont restés tourmentés, Abdelkébir Khatibi, lui, a choisi un peu à l’image de Segalen son auteur de prédilection, de devenir exote, (c’est aussi l’expression qu’il invente pour parler de cet état de bienveillante distanciation du voyageur, masque qu’il camoufle derrière le qualificatif « professionnel », et qui l’aide à décrire du monde en lui et hors de lui.
Chez Zaghloul Morsy, l’on trouve un des passages les plus éloquents qui décrit le mieux la blessure de cette nuit de l’origine. Dans « Ishmaïl ou l’exil », roman lui aussi autobiographique qui  n’a malheureusement pas eu le succès qu’il mériterait, la mère dit à son fils :
-«  Mon fils, par tes privations et par tes efforts, tu portes en toi les semences et les promesses de deux Ecoles… Si j’ai un souhait à formuler, c’est que tu ne laisses pas l’autre Ecole submerger ton âme et triompher de toi. Tiens la balance juste…».
Tout le monde aura compris que les deux écoles sont l’école coranique, la langue d’origine et l’école coloniale et la langue de l’autre qui par leur confrontation, leur cohabitation, feront que la balance ne sera aucunement tenue juste. « L’autre Je « sera le Je » de l’exil pour beaucoup, la langue de l’autre, la langue de l’exil. Exil réel pour certains; pour Abdelkébir Khatibi il s’exilera dans la langue de « l’autre Je » pour décrire « professionnellement » le Je des origines.  Et plus « professionnellement » encore les signes de l’humaine condition. C’est ce qu’il voulait dire par l’expression que je rappelais tout au début :  « position mobile dans le monde » et cette position allait l’aider à traverser les frontières et les langues … ». Elle allait surtout l’aider à devenir en acquérant ce statut d’étranger professionnel le témoin de lui-même ; témoin des avatars du Je des origines.
« Je ne pouvais vivre sans témoigner », affirme-t-il.
Notre littérature  d’expression française est née de cette division de la nuit des origines.  Les œuvres de ces écrivains sont un long et, me paraît-il, avec les productions actuelles, foisonnantes, incertaines et chaotiques, un interminable dialogue du « Je » des origines avec « l’autre Je », sans réconciliation possible.
Cette littérature ne serait-elle enfin de compte qu’un témoignage pathétique de cette division et le chant du cygne qui accompagne l’agonie de l’unité du moi ?
 Notre paysage littéraire n’est-il pas « bicéphale » dans son expression, sous l’égide tourmenté  du « Passé simple » de D. Chraïbi et « du Pain nu » de M. Choukri ?
Et le recours à la traduction, autre artifice, n’est-il pas en fin de compte qu’une vaine tentative dans la poursuite d’une unité devenue illusoire ?
En se  voulant « un étranger professionnel», Abdelkébir Khatibi a trouvé une alternative intellectuelle à cette épuisante poursuite de l’unité perdue. On ne trouve pas, me semble-t-il, ce paradoxe de l’un et de l’autre dans la facette en langue arabe de notre paysage littéraire ; on ne trouve pas ce paradoxe de la division, et il m’est difficile d’imaginer un écrivain en langue arabe inventant ce concept « d’étranger professionnel ». En traduisant une œuvre d’un écrivain d’expression française en arabe, je la traduis pour dévoiler mon moi à mon autre moi, alors que quand je traduis une œuvre en langue arabe, je me révèle et me dévoile à tous ceux qui ne sont pas moi.
L’expérience de la traduction aurait été convaincante si c’était l’auteur lui-même qui traduisait son œuvre, parce que, là, il la recréerait en quelque sorte et livrerait au lecteur une œuvre semblable et pourtant autre. L’exemple de Julien Green traduisant lui-même ses écrits dans son ouvrage «Le langage et son double » est à ce titre une autre manière de vivre la bi-langue dont parle Abdelkébir Khatibi. Et l’auteur, pourtant le même, est Julian en anglais et Julien en français. Le « a » appartient à l’auteur anglais et le « e » à son double français. Rachid Boujedra, quant à lui, a échoué dans son entreprise de passer du français à l’arabe et de l’arabe au français.
Et pourtant, c’est ce bilinguisme qu’illustre bien Julien Green qui offrirait un dépassement salutaire au statut inconfortable de « l’étranger professionnel » que revendique Abdelkrim Khatibi.
Ce n’est pas cette voie qu’a empruntée la bi-langue si chère à Abdelkébir Khatibi.
Abdelkébir Khatibi trace ainsi cette voie : « écrire le français, le traduire en l’écrivant, à l’intérieur de cette division active où se joue l’écriture… Je la sens comme une traduction en simultané… Parfois je traduis littéralement des fragments arabes, mais avec inquiétude. Plutôt laisser la langue maternelle arriver transformée ». Cette voie dans le paysage littéraire francophone donnera par exemple en Afrique la malinkisation de la langue française et dans le paysage maghrébin une tentative de transformation de la langue française par la langue arabe. Chez A. Laabi, cela donne « Le fond de la jarre » et chez Z. Morsy cela donne dans son roman « Ishmaël ou l’exil » un paragraphe de ce type :
« Mère, tendrement, éleva lentement sa main droite, la posa doucement sur ma tête qui la dépassait bien d’un empan et murmura sans psalmodier : Sawâoun minkoum men assarra al-qawla wa men jahara bihi. Egaux devant lui quiconque d’entre vous tient par-devers lui sa parole ou qui la proclame … Wa amen houwa moustakhfine bin-al-layli wa sâridoun bi-an-nahâr – quiconque se cache la nuit ou se présente au grand jour ; - lahoû mou’aqqibâtoun mine bayni yadayhi wa mine khalfihi – des anges sont assignés devant et derrière l’homme – yah’fidoûnahou mine amri al-Lâhi – qui le protègent par décret de Dieu – Inna al-Lâha lâ youghayyirou mâ bi-qawmine – Dieu ne réforme rien en un peuple – h’attâ youghayyiroû mâ bi-anfoussihim – avant que ce peuple n’ait redressé lui-même ce qui est en son âme.
Mais dans les deux cas, il y a comme une pathétique tentative de retrouver l’unité du moi d’avant la division, d’avant les deux écoles, et comme un parfum d’échec dans cette recherche du paradis perdu de la réconciliation de soi avec soi.
Z. Morsy ira même plus loin puisqu’il tentera de mouler la langue de « l’autre Je » dans la langue sacrée du « Je » des origines.
La mère ne dit-elle pas : « C’est toi le maître du texte et lui n’écrit-il pas : « Par l’Alif et par l’y brisé,  ici prend fin et se perd le chemin partagé à la frontière des deux mondes ».
Pour ne pas se perdre à la frontière des deux mondes et des deux Ecoles, Abdelkébir Khatibi a inventé le concept de « l’étranger professionnel ». Pour qu’un des deux mondes témoigne l’un de l’autre, mais ce témoignage est un témoignage de l’exil, un exil dans la langue de l’autre. La majorité de nos écrivains en langue française allaient choisir un exil dans l’exil, à la fois dans la langue de l’autre et hors de l’espace du « Je » des origines.
Le tragique destin de M. Leftah, un de nos meilleurs écrivains en est l’illustration, mort d’avoir choisi lui aussi l’exil dans l’exil.
Permettez-moi en rendant hommage à Abdelkébir Khatibi d’en rendre un à M. Leftah en choisissant une citation de son œuvre (Ambre ou les métamorphoses de l’amour)...:“Fallait-il donc que je vienne reprendre ces pérégrinations souterraines, m’éloigner de vous mes tenaces obsessions, monstres de mon enfance et êtres aimés, visages multiples et confondus de l’amour éternellement renaissant de ses cendres comme le plus beau des phénix, fallait-il tant d’éloignement et d’errance, fallait-il d’autres sources au récit, pour pouvoir vous évoquer, vous réinventer?”
N’accède-t-on à l’écrit qu’en s’éloignant de sa terre, de son idiome et de ses dieux vernaculaires”?
Parce que nous n’avons pas eu de prise sur les bouleversements qu’a vécus notre identité si l’on peut employer un terme si ambigu de nos jours à cause de la division de la nuit de l’origine, des exils qu’elle a provoqués et de l’impossible réconciliation de moi avec moi dont nous sommes les otages, nous pouvons affirmer que nous et ceux de notre génération fûmes et sommes à plus d’un titre des “étrangers professionnels”.
Dans son éditorial de la dernière livraison de la revue “Lire” François Busnel reprend l’éternelle interrogation qui s’impose, quand les catastrophes (ici le séisme d’Haïti) s’abattent sur les hommes. “Que peut la littérature?”. Et il répond : “Pour que le mot le plus terrible de la langue française ne s’empare pas d’Haïti: ce mot, nous connaissons tous sa terrible efficacité. Ce mot, nommons-le, pour le conjurer. Ce mot le plus laid de la langue française, le vrai : oubli”.
Pour que ce moment de la division soit sauvé de l’oubli, les écrivains d’expression française ont accepté d’être otages de la langue de l’autre. Si comme le rappelle Nazir Hamad, citant C Melmann “la langue maternelle est celle dans laquelle un sujet sera compté  Un”, dans la langue de l’autre qui ne m’a pas été donnée mais comme le dit Abdelkébir Khatibi à laquelle, je fus donné le sujet sera compté deux. Et tout ce qui sera écrit portera témoignage de la mort de l’unité du moi, témoignage de la naissance dans la douleur ou dans un plaisir équivoque et trouble d’un moi dédoublé. Pour être témoin de cette division, l’écrivain accepte de devenir historien de l’entame, de la fracture, de ce moment où l’identité une se meurt et où nait un monde ou brisée, elle cherchera à renaître de ses cendres.
L’aventure littéraire d’expression française est l’histoire de cette entame et de l’impossible renaissance du sujet UN.
Une lecture attentive nous fera rencontrer dans plusieurs œuvres, l’évocation de l’entame, de l’unité disparue, la naissance du double, l’errance du moi.
Nous avons rencontré les deux Ecoles de Z. Morsy. Si nous remontons au début de cette littérature chez Driss Chraïbi. nous trouverons dans “Le passé simple”, ce dialogue si évocateur.
- “Délimitons encore. Ce matin, en me rendant ici (école), j’ai rencontré un Américain, tu es Français? me demanda -t-il
- Non, je répondis, Arabe habillé en français.
- Mais ou sont Arabes habillés en arabes, parlant arabe et.....
j’étendis la main en direction du vieux cimetière musulman:
Par là”
A Serhane dans son dernier roman “L’homme qui descend de la montagne”, lui, parlera de viol.
“L’infortune linguistique s’ajoute à l’agression et l’agression fit place  au viol”.
“Une langue, dit-il, pouvait-elle être à nous uniquement parce que nous l’avons décidé? Rien n’est moins sûr. Pour gagner une langue, il fallait faire preuve de patience, dans l’humilité, la diversité et l’adversité. Se battre pour mériter d’être dans cette langue comme dans un pays d’accueil ou une terre d’exil. Et toutes les langues ne seraient-elles que des langues d’exil? Et il choisira à juste titre de s’inscrire dans ce qu’il a appelé les “lieux d’exclusion” qui sont et la langue arabe et la langue française. Son œuvre est l’illustration de cette double exclusion. Je ne parlerai pas de la touchante évocation par A. Laabi, dans son autobiographie, de ce moment du premier contact avec la langue française, fait d’humour, de rire, de fierté, de stupéfaction, de séduction et de fascination mais, je signalerai en passant qu’il aboutira dans “Souffles” à une déconstruction de la langue de l’autre.
“ La mémoire tatouée est, elle, émaillée de ces allusions à la fracture du moi et la première allusion, nous la trouverons dès les premières lignes:
« … comme si l’écriture, en me donnant au monde recommençait le choc de mon élan, au pli de mon obscur dédoublement...
Personne ne savait la force de mon dédoublement
Occident tu m’as écharpé, tu m’as arraché le noyau de ma pensée
Certes, Occident je me scinde
Je suis vivant, divisé de multiples façons...”
Dans “Amour bilingue”, je crois, Khatibi dit, “Je ne suis rien et ce rien est double”.
Et il finit par nous mettre sur la piste de l’étranger professionnel en affirmant “Dès lors, se construit la scénographie des doubles”.
L’écrivain devient dès lors un constructeur de scènes, à la fois auteur et metteur en scène, dans le texte et hors du texte, acteur et étranger à l’action, comme ces metteurs en scène qui s’emparent des textes des autres pour les donner à voir au public. Seulement ici, l’auteur et le metteur en scène sont Un et tentent inlassablement de témoigner en fin de compte qu’ils étaient Un mais ne le sont plus...
L’entame, le moi brisé est l’acte de naissance de la littérature d’expression française, de l’irruption dans ce paysage du genre autobiographique et de sa persistance jusqu’à nos jours. Otage, prisonnier de la langue de l’autre, peu importe, le sujet s’inventera écrivain pour recréer dans cette langue devenue sienne le monde d’avant la division, son enfance.
Carlos Liscano dit: “Tout écrivain est une invention. Il est toujours deux. Et la nostalgie du retour à l’unité demeure. Car être deux n’est pas plus facile qu’être un “.
Abdelkébir Khatibi en s’inventant écrivain, a inventé son double qu’il a nommé “étranger professionnel” pour assigner comme mission à tout auteur en langue étrangère d’être le témoin de notre condition actuelle, celle où nous ne sommes plus UN.
En cela nous sommes tous des “étrangers professionnels”.

* Ce texte est la conférence présentée par l'auteur au colloque international organisé les 16 et 17 mars 2010
à l’université Ibn Tofaïl de Kénitra

Par Abdeljalil Lahjomri *
Mercredi 28 Avril 2010

Lu 1524 fois

Nouveau commentaire :

Votre avis nous intéresse. Cependant Libé refusera de diffuser toute forme de message haineux, diffamatoire, calomnieux ou attentatoire à l'honneur et à la vie privée.
Seront immédiatement exclus de notre site, tous propos racistes ou xénophobes, menaces, injures ou autres incitations à la violence.
En toute circonstance, nous vous recommandons respect et courtoisie. Merci.

Actualité | Monde | Société | Régions | Horizons | Economie | Culture | Sport | Ecume du jour | Entretien | Vidéo | Expresso | En toute Libé | L'info | People | Editorial | Post Scriptum | Billet | High-tech | Vu d'ici | Scalpel | TV en direct | Chronique littéraire | Billet | Portrait | Au jour le jour | Edito










www.my-meteo.fr

Votre navigateur ne supporte pas le format iframe
Votre programme TV avec Télé-Loisirs