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Histoire d’Aladdin ou la lampe merveilleuse




Histoire d’Aladdin ou la lampe merveilleuse
Le magicien, qui n’avait d’autre but que de s’introduire dans le palais d’Aladdin, où il lui serait bien plus aisé d’exécuter la méchanceté qu’il méditait, en y demeurant sous les auspices et la protection de la princesse, que s’il eût été obligé d’aller et de venir de l’ermitage au palais et du palais à l’ermitage, ne fit pas de plus grandes instances pour s’excuser d’accepter l’offre obligeante de la princesse. « Princesse, dit-il, quelque résolution qu’une femme pauvre et misérable comme je le suis ait faite de renoncer au monde, à ses pompes et à ses grandeurs, je n’ose prendre la hardiesse de résister à la volonté et au commandement d’une princesse si pieuse et si charitable. » Sur cette réponse du magicien, la princesse, en se levant elle-même, lui dit : « Levez-vous et venez avec moi, que je vous fasse voir les appartements vides que j’ai, afin que vous choisissiez, » Il suivit la princesse Badroulboudour, et de tous les appartements qu’elle lui fit voir, qui étaient très propres et très bien meublés, il choisit celui qui lui parut l’être moins que les autres, en disant par hypocrisie qu’il était trop bon pour lui, et qu’il ne le choisissait que pour complaire à la princesse. La princesse voulut ramener le fourbe au salon aux vingt quatre croisées pour le faire dîner avec elle. Mais comme pour manger il eût fallu qu’il se fût découvert le visage, qu’il avait toujours eu voilé jusqu’alors, et qu’il craignit que la princesse ne reconnût qu’il n’était pas Fatime la sainte femme, comme elle le croyait, il la pria avec tant d’instances de l’en dispenser, en lui représentant qu’il ne mangeait que du pain et quelques fruits secs, et de lui permettre de prendre son petit repas dans son appartement, qu’elle le lui accorda.
«Ma bonne mère, lui dit-elle, vous êtes libre, faites comme si vous étiez dans votre ermitage : je vais vous faire apporter à manger ; mais souvenez-vous que je vous attends dès que vous aurez pris votre repas. » La princesse dîna, et la fausse Fatime ne manqua pas de venir la retrouver dès qu’elle eut appris, par un eunuque qu’elle avait prié de l’en avertir, qu’elle était sortie de table. « Ma bonne mère, lui dit la princesse, je suis ravie de posséder une sainte femme comme vous, qui va faire la bénédiction de ce palais. À propos de ce palais, comment le trouvez-vous ? Mais avant que je vous le fasse voir pièce par pièce, dites-moi premièrement ce que vous pensez de ce salon. »
Sur cette demande, la fausse Fatime, qui, pour mieux jouer son rôle, avait affecté jusqu’alors d’avoir la tête baissée, sans même la détourner pour regarder d’un côté ou de l’autre, la leva enfin et parcourut le salon des yeux d’un bout jusqu’à l’autre, et quand elle l’eut bien considéré : « Princesse, dit-elle, ce salon est véritablement admirable et d’une grande beauté. Autant néanmoins qu’en peut juger une solitaire, qui ne s’entend pas à ce qu’on trouve beau dans le monde, il me semble qu’il y manque une chose. – Quelle chose, ma bonne mère ? reprit la princesse Badroulboudour ; apprenez-le-moi, je vous en conjure. Pour moi, j’ai cru, et je l’avais entendu dire ainsi, qu’il n’y manquait rien ; s’il y manque quelque chose, j’y ferai remédier. « – Princesse, repartit la fausse Fatime avec une grande dissimulation, pardonnez-moi la liberté que je prends. Mon avis, s’il peut être de quelque importance, serait que si, au haut et au milieu de ce dôme, il y avait un oeuf de roc suspendu, ce salon n’aurait point de pareil dans les quatre parties du monde, et votre palais serait la merveille de l’univers. « – Ma bonne mère, demanda la princesse, quel oiseau est-ce le roc, et où pourrait-on en trouver un oeuf ?
- Princesse, répondit la fausse Fatime, c’est un oiseau d’une grandeur prodigieuse qui habite au plus haut du mont Caucase, et l’architecte de votre palais peut vous en trouver un. »
Après avoir remercié la fausse Fatime de son bon avis, à ce qu’elle croyait, la princesse Badroulboudour continua de s’entretenir avec elle sur d’autres sujets ; mais elle n’oublia pas l’oeuf de roc, qui fit qu’elle compta bien en parler à Aladdin dès qu’il serait revenu de la chasse. Il y avait six jours qu’il y était allé, et le magicien, qui ne l’avait pas ignoré, avait voulu profiter de son absence.

Libé
Lundi 4 Novembre 2013

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