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Henri Comte de Paris : Les années d’exil à Tanger




Henri Comte de Paris : Les années d’exil à Tanger
Le désir de découvrir poussait sa famille à voyager  et à se rendre à Tanger. Depuis son enfance, Henri Comte De Paris demeura attaché à cette  ville ouverte et à ses traditions antiques. Dans ses «Mémoires d’exil et de combats», il relate son séjour à Tanger. A l’époque, cette métropole était le prytanée intellectuel et le rendez-vous des artistes et des écrivains de talent venus des Etats-Unis, de France et d’Espagne. C’était à Tanger que le Comte s’intéressait à tout : littérature, arts, politique. Les «Mémoires d’exil et de combats» est un  ouvrage sur sa jeunesse, sur une époque qui voyait des luttes mémorables et sur un Maroc célèbre dans l’art de la tradition.
Débarquée à Tanger en 1909, la famille du Comte De Paris n’imaginait pas que cette ville allait devenir leur terre d’exil : “C’est en 1909, l’année qui a suivi ma naissance, qu’un certain M. Orliac, accompagné de sa femme, avait débarqué à Tanger et s’était installé, d’abord à l’hôtel Continental, dans la vieille ville, puis à l’hôtel Cecil, sur la plage”. A l’époque, cette ville était en effervescence. Elle se grisait d’un épanouissement de vie intellectuelle, politique et commercial : “Tanger était, déjà, la plaque tournante des activités internationales des diverses puissances étrangères qui s’intéressaient au Maroc. La presse et le commerce revêtaient une grande importance”.
De ce premier contact avec le Maroc, le Comte De Paris prenait conscience, il donnait son cœur et son âme à cette terre  marocaine : “Aussi loin que je remonte dans ma mémoire, mes souvenirs d’enfance ont la  couleur du ciel marocain. “A la différence de ses concitoyens qui s’étaient bornés à traiter le problème marocain sur le plan colonial, le Comte  nous présentait une esquisse d’une société fondée sur la religion et la tradition : “Moulay Bouselham était un lieu de pèlerinage et donnait lieu à un moussem dont la première étape était Lalla Mimouna. La seconde se déroulait au pied du  marabout. On voyait arriver des caïds suivis d’une foule de serviteurs. Quand tout ce monde grouillant avait pris possession de son emplacement, dressé les tentes, rangé les chevaux, mules, couffins, la fête commençait ainsi que les fantasias. Les personnalités montaient sur l’un de leurs chevaux merveilleusement et richement harnachés et se rangeaient. Commençaient les charges furieuses, les coups de feu claquaient, les fusils voltigeaient, et les chevaux s’arrêtaient brusquement dans un tourbillon de poussière”.
Le Comte De Paris avait de l’admiration pour Tanger. Cette ville envoûtante exerçait une influence sur sa vie politique. Elle était le principal foyer où le Comte comptait beaucoup d’amis intimes et de politiciens proches. Tanger était son camp  convenable. L’atmosphère intellectuelle et politique lui ouvrait alors un univers  rempli de bonheur et une vie distinguée.
Le Comte De Paris était un homme modeste et sensé. Il  habitait Tanger, il se sentait le courage d’y rester et de supporter l’exil. L’aspect de cette ville marocaine lui procurait de la joie : “J’avais le goût de la liberté et des espaces infinis que seule la mer, à  une extrémité, barrait moutonneuse, grise ou bleue intense selon les jours, et que bornait, à l’est, la barrière de montagnes grandes maisons rifaines”. Profonde était son émotion quand il parcourait les rues, visitait les mosquées, les palais, les jardins, errait sur les rives de la mer : “Des images de grandes maisons basses et blanches entourées d’eucalyptus, de palmeraies, d’azulejos et de vestiges mozarabes devaient peupler les soirs”.
Le Comte De Paris demeurait dans sa ville, Tanger. Il menait là, en famille, sans aucun faste, une vie humble de citoyen noble. Sa maison avait une certaine ampleur : “La maison était bien construite. La véranda était en pierre recouverte de ciment. C’est là que nous avons passé, ma mère, mes trois sœurs et moi la totalité des années de guerre, dans le territoire sous protectorat français. Chacun des quatre enfants s’était vu affecté à une tâche précise… Mes occupations quotidiennes me plaisaient davantage que les lectures et les récitations du catéchisme ou des fables de la Fontaine”.
Dans ses mémoires, le Comte De Paris avait de l’admiration pour les Tangérois et de l’émotion plus profondément humaine qui suscitait en lui l’image d’un lieu, d’un souvenir à lui : “Une fois, nous arrivâmes vers midi. Le soleil chauffait, la foule était dense ; nous nous frayions un chemin vers la tente de notre hôte, le caïd d’Arbaoua ben Aissa. Un cavalier montant à cru un cheval blanc qu’il avait bariolé avec du henné, galopait comme un fou sans tenir compte de la foule qui s’écartait en hurlant. Son cheval, habile comme un écureuil, évitait les cordages et les obstacles. En le revoyant aujourd’hui dans ma mémoire, je dirais qu’il était un des cavaliers de l’Apocalypse”.
A la différence des autres étrangers qui s’étaient bornés à traiter le problème marocain sur le plan colonial, le Comte De Paris racontait la vie des Marocains sous l’aspect culturel. Dans ses mémoires, il nous présentait une esquisse d’une société marocaine fondée sur la religion et la tradition : “Elles passaient à proximité du caïd Rmiqui, et celui-ci les avait aimablement invitées à prendre une tasse de thé, et les fit conduire dans son harem pour prendre un rafraîchement. C’était la première fois que les épouses de notre voisin recevaient des Européennes. Très vite, ma mère fut entourée, fêtée…”.
     Le Maroc aspirait à l’ordre, comme il aspirait à la paix. Cette aspiration favorisa l’éclosion d’une vie commerciale et intellectuelle. Le Comte De Paris qui pouvait aspirer à une vie politique trouva donc les circonstances les plus favorables pour son avenir politique justement: “De nouveau, la vie marocaine m’attendait. Elle ne semblait guère, de prime abord, marquée par la guerre et la défaite. Dès mon arrivée, j’affirmai, dans une courte déclaration à la presse, ma position de chef de la Maison de France, depuis la mort de mon père, le duc de Guise et j’appelai les Français, en cette période difficile de leur existence nationale, à demeurer unis”.
      La question marocaine, très pénible, du temps colonial, apparaît dans ses mémoires. Vivant au milieu d’une société tangéroise, ami de Marocains, le Comte De Paris songea au problème marocain : “Le Maroc, ce havre de mon enfance, où j’avais conservé des amitiés et des souvenirs, était depuis plusieurs mois, en crise grave”. C’était une de ses tristesses de voir le Maroc traverser une crise politique sans précédent : “Certains Marocains qui connaissant mes liens avec le sultan  déchu, s’étaient rendus à Paris et s’étaient tout naturellement tournés vers moi pour plaider sa cause”. Au cour d’une conversation  avec Edgar Faure, le Comte avait réagi contre  la déposition du Souverain : “Entre-temps, Edgar Faure était devenu président du Conseil. Je le connaissais et lui conseillai fortement de faire revenir Mohammed V. Sur le fond, il se déclara d’accord pour, dans un premier temps, rétablir le Souverain, arbitrairement écarté, puis entamer ensuite avec lui  le processus d’indépendance de son pays”.
 C’était au début des années 50, que le Maroc a connu ses heures les plus tristes. A cette époque-là, le Maroc vivait une tragédie. Les Marocains s’étaient livrés à l’un des plus grands combats de leur histoire. Le Comte De Paris menait une vie  morose dans une ville parfaitement à l’abri. Mais l’excès des colonisateurs avait brisé tout espoir chez lui. A ce propos, il écrivait : “J’abordai la situation internationale, et de ce fait, la question marocaine. J’interrogeai le général (De Gaulle). Il savait que l’on avait pensé à moi pour tenir le poste de résident à Rabat. Il approuvait. Selon lui, quelques gens en France étaient, pour des raisons de connaissance du pays et d’amitié avec la famille Royale Chérifienne, en mesure de conserver à la France l’amitié du Maroc, en facilitant le retour du Sultan et l’adoption de nouveaux rapports entre les deux pays”.
Tanger était devenue le centre bouillonnant de discussions politiques. Les étrangers venaient s’inspirer dans cette ville.  La liberté de la discussion dans les salons était complète. Le Comte De Paris les préférait aux diètes politiques : “Bernanos m’apportait un souffle merveilleux, une pensée, neuve et forte, irradiante de lumière. Ses élans, sa générosité me transportaient. Les  entretiens avec lui me confirmaient dans mes impressions et mes espérances”. Lié avec la plupart des littérateurs de son époque, le Comte leur avait ouvert sa maison : “Dans ma première rencontre avec lui (Charles Maurras), peu après la guerre, je conserve le souvenir d’un personnage exceptionnel et imposant. Tout en lui respirait l’autorité. A ces caractéristiques physiques, venait vite s’ajouter la notion d’avoir affaire à une intelligence supérieure.”
Le Comte De Paris était obsédé par Tanger parce que cette ville était pour lui le berceau de la culture. Cette obsession, parfois, confinait aux larmes d’impuissance. Vivre à Tanger, ce n’était pas une escale, un lieu où l’on fait relâche. C’était aller chercher le prolongement de soi-même, c’était entrer dans un monde que tout homme cultivé doit connaître : “Il m’a annoncé : «Nous partirons en exil». J’ai reçu la phrase avec un certain sentiment d’orgueil. J’avais conscience, à dix-huit ans, de remplir le rôle que le destin me confiait. Mais une appréhension me gagnait. Je m’interrogeais sur  la réalité profonde de l’exil. Je n’en mesurais encore ni l’étendue, ni la lourdeur, ni les difficultés. En attendant, puisque l’histoire me l’imposait, le mieux était d’en être fier”.
Le Comte De Paris savait aimer et admirer. C’était son secret. Le Maroc était sa patrie, il l’aimait toute sa vie. Il avait souvent laissé entendre, dans ses écrits, à quel point ce pays était lié à sa propre expérience de la vie : “Mes souvenirs ont toujours la couleur du ciel marocain”. 

Par Miloudi Belmir
Jeudi 27 Septembre 2012

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