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Guillaume Jobin, auteur de «Lyautey, le Résident» aux Editions Casa Express

“Les Français doivent au Maréchal le bon accueil qui leur est fait dans le Royaume”




Guillaume Jobin, auteur de «Lyautey, le Résident» aux Editions Casa Express
L’étude de la relation intime entre le Maréchal Lyautey et le Maroc 
a rarement fait l’objet d’un grand intérêt. 
«A quelques exceptions près, les livres sur Lyautey, soit couvrent toute la vie du maréchal, soit se fondent sur ses déclarations publiques 
et ses discours», constate Guillaume Jobin dont l’ouvrage, «Lyautey, 
le Résident», a été récemment publié aux éditions Casa Express/Magellan.
Un livre  qui «va contre toutes les idées reçues au sujet du maréchal-résident», souligne d’emblée l’éditeur. Disponible 
en librairie depuis le 31 janvier, cette œuvre de 400 pages apporte un regard neuf sur l’illustre personnage qui fut résident général 
au Maroc pendant douze ans.«Ce livre est volontairement focalisé sur le Résident, le Maroc et leurs environnements respectifs. Il n’est pas 
le seul homme à avoir «fait» le Maroc, mais son cas reste unique jusqu’ici», souligne  l’auteur qui a souhaité aller au-delà des travaux publiés à ce jour en y 
apportant sa propre réflexion.
Un travail fourni et enrichi de faits encore méconnus ou jusqu’ici mal interprétés sur ce père de «l’exception franco-marocaine»  
et les trente ans de son rêve marocain qui permet d’en savoir plus sur ce personnage et sa relation avec le Maroc. Qui, contrairement 
à la légende, «n’était ni aristocrate ni monarchiste mais un bon républicain… anticolonialiste et captivé par 
l’économie».

 
Libé : Vous venez de publier aux Editions Casa Express «Lyautey, le Résident». Au-delà des raisons qui ont motivé votre intérêt pour ce personnage, qu’espériez-vous savoir ou comprendre sur lui, 80 ans après sa mort ?
 
Guillaume Jobin : J’ai surtout cherché à comprendre comment fonctionnait Lyautey et quelles étaient ses méthodes et son organisation au Maroc. Comment était la société marocaine sous son protectorat et quelles traces sont restées de son action. Je n’avais aucun a priori en commençant ce travail, Lyautey n’était pour moi qu’un des dirigeants, français et militaire, de l’époque coloniale. Je ne suis pas là pour faire l’apologie de la période coloniale, ce n’est qu’une sorte de «radiographie» de ma part.
 
Plusieurs livres ont été écrits sur le Maréchal Lyautey. Pour autant, tout n’a toujours pas été dit. Que nous enseigne votre ouvrage que d’autres écrits n’auraient pas évoqué?
 
A quelques exceptions près, les livres sur Lyautey, soit couvrent toute la vie du Maréchal, soit se fondent sur ses déclarations publiques et ses discours. L’étude de la relation intime entre le grand homme et le Maroc a rarement fait l’objet d’un grand intérêt. Je crois avoir mis en évidence plusieurs faits méconnus. Le premier est que quand Lyautey arrive au Maroc, les jeux sont déjà faits, le Protectorat est signé sans lui et gardera la forme que lui ont donné ses prédécesseurs. Deuxièmement, la France s’est en pratique bien plus «emparée» du Maroc par son approche diplomatique, culturelle et financière des représentants de l’Islam que par des actions militaires, le Sultan n’a été intégré dans le processus qu’à la fin de celui-ci.
 
Vous y livrez des faits encore méconnus ou mal interprétés. Aurait-on volontairement voulu occulter certains passages de sa vie ? Etaient-ils peut-être pas vraiment importants ?
 
Je n’ai rien occulté de la vie de Lyautey tant que les faits avaient un rapport avec le Maroc. J’ai même creusé certains aspects de sa vie personnelle, son mariage, son homosexualité, ses religions, pour voir si ces orientations avaient eu un impact sur son action. Seul le dernier point est important, Lyautey s’est écarté du christianisme et s’est rapproché de l’Islam, je ne sais pas jusqu’à quel point, mais probablement très près.
 
Les héros ont toujours des côtés sombres. Quels étaient les siens ?
 
Je n’ai hélas, pour la crédibilité d’un travail indépendant, pas retrouvé de côtés obscurs de Lyautey. Sa vie sexuelle débridée n’a aucun incidence sur ses fonctions, parce que l’armée coloniale est tolérante et les Marocains tolérants. J’ai recensé dans un chapitre appelé «Les échecs du résident», ses manques et ses faiblesses. Il a vécu «royalement», avec faste, pour employer l’expression française consacrée, sur le budget de l’Etat chérifien, mais c’est lui qui a donné vie à ce budget, sans aucune corruption ou prévarication. Il a sévi contre la presse, mais c’était une presse coloniale, réactionnaire et xénophobe, qui lui était opposée. Pas de traces de violence de la part du Maréchal, pas d’abus de pouvoir, pas d’atteinte aux libertés. Le grand défaut de Lyautey, c’est de privilégier l’action et l’intuition au détriment d’un travail de réflexion et de structuration. La meilleure preuve en est son absence d’action vis-à-vis de l’enseignement au Maroc. La partie la plus discutable du travail de Lyautey, c’est la conquête militaire du pays, dite «pacification», terme qui heurte certaines oreilles marocaines aujourd’hui. Mais l’état de dissidence concernait alors la moitié du pays. La tâche fut dure, parce que les Marocains étaient de redoutables combattants que la France sut utiliser à son profit pendant les deux Guerres mondiales.
 
La vie de Lyautey est devenue un «libre-service» des historiens, sociologues, essayistes et journalistes à la recherche de sujets faciles, déplore-t-on dans l’introduction de votre livre. C’est un peu sévère comme constat ?
 
Lyautey sert de prétexte en politique marocaine et a servi pendant longtemps à certains opposants de voie d’abord discrète pour la contestation. En faisant le syllogisme suivant : tout est de la faute de Lyautey ; donc en le critiquant, on critique le système. Mais en ne se fondant que sur les discours en «langue de bois» ou romantiques du Maréchal, on néglige ses réalisations pratiques, bien plus importantes que son action politique.
 
A la lumière de ce que vous avez appris au cours de vos recherches, comment finalement dépeindriez-vous aujourd’hui Lyautey ?
 
Lyautey est avant tout un manager moderne, à l’image d’un patron d’une multinationale. Il n’est pas très militaire dans ses raisonnements. Il recrute ses cadres à Sciences-Po au lieu de les prendre dans l’administration coloniale. C’est aussi une sorte de Laurent de Médicis, accueillant les artistes et les intellectuels au Maroc et privilégiant la dimension artistique et esthétique de son œuvre. Aucun détail n’est négligé à cet égard ; il innove en mettant au point lui-même son uniforme. Il fait rénover les ruines du Chellah, autant parce que celles-ci sont dans le point de vue de la terrasse de sa résidence que pour des raisons politiques subtiles.
 
 

Guillaume Jobin, auteur de «Lyautey, le Résident» aux Editions Casa Express
Finalement, que représentait vraiment le Maroc aux yeux du Maréchal Lyautey, une simple province de son rêve ?
 
J’ai longuement hésité entre deux phrases de Lyautey pour l’exergue de ce livre, entre «Rien n’est trop beau pour le Maroc» et «Le Maroc ne fut qu’une province de mon rêve». Cette dernière citation, amère et désabusée, laisse quand même apparaître toute la dimension romantique du Maréchal. Elle a été prononcée peu de temps avant sa mort, alors qu’il a été écarté du Maroc par les politiciens de la IIIe République, sans égards et avec une totale ingratitude. Le rêve marocain de Lyautey, c’est un rêve arabe, voir panarabe, qui commence en Algérie, se nourrit de fantasmes réalisés et se termine à Rabat, dans les odeurs de poudre de la révolte du Rif. 
 
Faut-il finalement ne retenir que le bon côté de ce personnage atypique pour le bien de tous ?
 
Retenir les bons côtés de Lyautey, c’est retenir tout le personnage pour lequel je nourris une certaine affection après un an de travail à son sujet. C’est aussi remettre en cause la politique coloniale française dans son ensemble en faisant la lumière sur le Maréchal, exemple de ce que la France aurait dû faire ailleurs. Si opprobre il y a à apporter, c’est certainement sur ses successeurs résidents et leurs patrons parisiens et non pas sur le Maréchal.
 
«Je veux nous faire aimer de ce peuple», répétait souvent Lyautey. Avez-vous le sentiment que son vœu a été exaucé ?
 
C’est surtout Lyautey qui a réussi à se faire aimer des Marocains, au détriment de sa propre image en France à l’époque. Pour moi, il est «passé de l’autre côté de la barrière !» Je regrette que sa dépouille ait été ramenée en France par de Gaulle, son tombeau aurait été une sorte de «marabout» dédié à Sidi Hubert, rétablissant un pont sentimental entre les deux nations, après les exactions des généraux Juin et Guillaume avant l’Indépendance du Maroc. Au-delà de la chaleur humaine naturelle des Marocains, les Français doivent au Maréchal aujourd’hui le bon accueil qui leur est fait dans le Royaume. Enfin, n’oublions pas que les objectifs fixés à Lyautey par le gouvernement français, étaient de rétablir la paix mais surtout la prospérité au Maroc, dans un pays sans grandes ressources naturelles.
 
Qu’aurait-il pensé du Maroc d’aujourd’hui ? Et des rapports entre ce pays et la France ?
 
Lyautey verrait aujourd’hui son rêve en partie réalisée. Un cadre de l’ambassade de France à Rabat me disait récemment : «Ce n’est pas de la coopération entre la France et le Maroc aujourd’hui, c’est de l’osmose.» Les liens entre les deux pays sont aujourd’hui très forts, malgré des heurts violents au cours des années 50 et sous de Gaulle avec l’affaire Ben Barka. De mon point de vue, c’est grâce aux efforts de Lyautey, dirigeant colonial mais anticolonialiste. 

Propos recueillis par Alain Bouithy
Mardi 11 Février 2014

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