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Giles Bœuf, conseiller scientifique pour l'environnement auprès de Ségolène Royal




Giles Bœuf, conseiller scientifique pour l'environnement auprès de Ségolène Royal
Les océans n’ont aucun poids politique, car ils n’appartiennent à personne
Coprésident du Conseil scientifique du Forum de la mer, dont la quatrième édition a eu lieu, du 4 au 8 mai courant à El Jadida, sur le thème « Le climat change. Et la mer?», Gilles Bœuf est un spécialiste de physiologie environnementale et de biodiversité, marine et terrestre qui n’a de cesse de parcourir le monde au nom de la protection de la biodiversité.
Il a fait plus de 125 conférences dans 30 pays différents dans la seule année de la 21ème
Conférence des parties à la Convention-cadre des Nations unies sur les changements
climatiques (COP21 de Paris), réveillant à chaque occasion les consciences et appelant l’homme à prendre ses responsabilités et à changer ses comportements face au changement climatique .
Ce chercheur scientifique hautement qualifié, ancien président du Muséum national d'histoire naturelle de Paris de 2009 à 2015, est depuis juillet dernier conseiller scientifique pour
l’environnement, la biodiversité et le climat au cabinet de Ségolène Royal, la ministre française de l’Environnement, de l’Energie et de la Mer (chargée de relations internationales
sur le climat). Chevalier de l’Ordre national de la Légion d’honneur et de l’Ordre national du mérite français, Gilles Bœuf a reçu en novembre 2013 la Grande médaille Albert Ier décerné par l’Institut océanographique. Cette éminente sentinelle de la biodiversité est aussi l’auteur de plus de 400 articles scientifiques.


Libé : Plusieurs intervenants au 4ème Forum de la mer ont déploré le fait que les océans n’aient pas été pris en compte par le passé lors des débats des Conférences des Nations unies sur le climat. Pour quelles raisons les a-t-on négligés alors qu’ils sont un élément important dans la régulation du climat?
Giles Bœuf : Tout simplement parce que les océans n’ont aucun poids politique. J’ai coutume de dire : « Il n’y pas d’électeurs et de députés dans les océans ». Il n’y a donc pas d’enjeu politique. L’océan est éminemment international : les pays riverains disent que « l’océan qui touche mon pays est à moi, la mer ouverte n’est à personne ».  Il était donc politiquement difficile qu’on s’y intéresse. Il fallait une action mondiale pour qu’on prenne en compte l’océan mondial.
Donc, on l’avait oublié. Même si l’on disait depuis un certain temps qu’il a un rôle fondamental dans la régulation du climat et que c’est grâce à lui que celui-ci ne change pas trop vite en ce moment.
Pourtant, on l’abîme toujours. Alors qu’on le répète partout: il faut garder l’océan vivant. C’est pour des raisons aussi triviales que cela que l’océan n’a pas été pris en compte.
Maintenant qu’il a été pris en compte, il est important qu’on se répartisse le travail. On doit voir comment dans le prochain rapport d’IPCC (Intergovernmental panel on climate change) et du GIEC (Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat) on va faire un travail spécifique sur l’océan où on va redire son importance dans le changement climatique et dans sa capacité à l’empêcher de changer trop vite.
Il est important de comprendre qu’on ne pouvait pas le faire qu’ensemble : aucun pays ne l’aurait fait tout seul.

Vous avez abordé lors de votre intervention un point important concernant la migration des espèces comme l’ours et le dauphin du fait du changement climatique. Selon vous, quelles sont les régions qui sont plus concernées par ce phénomène ? Faut-il s’en inquiéter?
Ce phénomène est perceptible en Afrique en particulier dans le Golfe de Guinée. Beaucoup de poissons, en particulier le thon, l’espadon, les barracudas, les daurades coryphènes ou mahi-mahi se rendront en Méditerranée. Tandis que les lançons qui étaient en Normandie se retrouvent en Ecosse; les anchois de la  Méditerranée sont maintenant dans le Golfe de Biscaye; les maquereaux de Bretagne se sont rendus en Islande. On voit que toutes ces espèces remontent vers le Nord. Et cela se passe dans l’hémisphère Sud. C’est spectaculaire !  Il faut savoir qu’on voyage facilement et très rapidement en mer.

Lors de votre exposé sur « Le climat change. Et la biodiversité ? », vous avez soutenu que 300 maladies nouvelles sont apparues chez les humains depuis 1940 et que plusieurs seraient dues au dérèglement du climat. C‘est préoccupant.
Tout à fait. Parmi ces nouvelles maladies qu’on voit apparaître en France ou ailleurs, vous avez en partie des maladies liées à l’âge, ce qui est normal vu qu’on vit plus vieux, et celles liées à l’exposition au soleil. En fait, les gens n’allaient pas à la plage se mettre au soleil avant 1930. Aujourd’hui, les cancers de  peau sont devenus une cause majeure de mortalité en Europe.
Les autres maladies sont liées au changement climatique. Comme la maladie auto-immune de la glande thyroïde, on a des problèmes dramatiques également de maladies intestinales. On se rend aussi compte que dans ce changement global, l’accès à des légumes et fruits qu’on ne mangeait pas auparavant nous a mené à des maladies nouvelles.
On voit de plus en plus de maladies allergiques. Par exemple, l’asthme ne touchait que 1 à 2% d’enfants. Aujourd’hui, on parle de 12 à 15%. Il y a une intensité du parasitisme. Les moustiques africains sont aujourd’hui entrés en Europe. Le chikungunya, par exemple, est entré à partir de la Réunion où il a touché la moitié de la population. On les retrouve maintenant en Camargue. C’est pareil pour les leishmanias qu’on ne voyait pas ou encore la dingue dont on a eu des cas très nets détectés l’an dernier pour la première fois chez un bébé contaminé en France, après un séjour à l’étranger.
Dans mon exposé «L’homme peut-il s’adapter à lui-même?», j’ai justement parlé de toutes ces questions  et de celles sur la longueur de vie qui est en train de changer, mais pas en augmentant. C’est dire que le climat touche la santé publique.

Vous avez souvent appelé à respecter le repos biologique au niveau des espèces lors de vos différentes interventions à travers le monde. Quelle est justement la situation actuelle ?
Le vivant a mis des millions d’années pour s’installer, organiser et créer des écosystèmes qui évoluaient jusqu’alors plus ou moins harmonieusement. Le problème, c’est que l’humain est arrivé comme un éléphant dans un jeu de quilles et a donné des coups de pied partout. Le climat change en partie à cause de lui : il détruit, pollue, arrache et surexploite.
Le vivant supportera à terme, mais est-ce que nous aurons le temps de nous adapter à ces considérations-là? Si la pêche est excellente comme activité, la surpêche est tout à fait stupide. On est en train de tuer la poule aux œufs d’or en permanence.
Les repos biologiques que le vivant organisait par des hivers froids qui calmaient le système et des étés chauds ne se produisent plus. On a aujourd’hui une homogénéisation des poissons. Par exemple, on trouve des poissons américains et africains  dans les eaux européennes. A cette allure, les rivières vont toutes avoir les mêmes poissons alors qu’avant, l’Afrique avait ses propres poissons africains, l’Amérique les siens. Cela est aussi très préoccupant.

Vous avez longtemps travaillé sur toutes ces questions. Pensez-vous que le monde soit suffisamment armé face aux menaces dues au dérèglement climatique ?
Je pense qu’on devrait pouvoir faire face dès lors qu’on utilisera nos neurones, notre intelligence. Le problème, c’est que pendant très longtemps on ne s’en est pas préoccupé.
Parlons, par exemple, de la bombe d’Hiroshima. C’est la première fois que la connaissance de l’humain lui donne des moyens technologiques de créer un événement de l’ordre d’un accident climatique ou d’un grand événement naturel. Est-cela un bon usage de la connaissance dont l’humain est doté? Aujourd’hui, on a de quoi détruire la planète. Cela dit, la meilleure ressource qu’on ait, c’est l’intelligence de l’humain. Et ça devrait être aussi sa conscience, hélas je dirais que ce n’est pas assez sa conscience.

Justement, a-t-on les raisons d’espérer un réveil des consciences?
Je pense que oui. Moi, j’ai toutes les raisons d’y croire, sinon je ne passerai pas mon temps à faire des conférences partout dans le monde : Je rentrerai chez moi et je ferai du vélo dans les cols des Pyrénées.
C’est mon combat, on me connaît comme tel un peu partout. J’ai fait 125 conférences l’année de la COP21 de Paris, en anglais, en français et en espagnol, dans 30 pays différents. Je vois partout les mêmes réactions, en Chine, au Gabon, au Botswana ou encore à Madagascar. Je constate qu’il y a vraiment une soif de savoir et de partager et que les gens hésitent. Finalement, est-ce qu’on doit laisser le monde politique nous préparer demain un monde insoutenable !

Restons en Afrique pour évoquer la situation des femmes africaines face au changement climatique. Vous en parlez avec une certaine admiration mêlée d’inquiète…
L’année dernière, nous avons beaucoup travaillé sur cette question avec les Nations unies, parce que je voulais qu’on prenne vraiment en compte le rôle des femmes dans la perception du changement climatique et dans la proposition de solutions. Et je trouve que les femmes africaines sont idéales pour faire ce travail. Elles disaient elles-mêmes avoir calculé de nombreuses heures de travail que les femmes auraient à faire en plus pour aller chercher de l’eau plus loin.
C’est très difficile pour une jeune fille d’aller chercher de l’eau. D’abord, elle n’a pas de salaire pour cette activité; elle ne va pas à l’école; elle n’est jamais propriétaire des terrains sur lesquels elle travaille. En plus, elle fait de mauvaises rencontres en route. C’est dramatique.
Je trouve que les femmes africaines sont superbes dans leur capacité à réagir et je pense qu’il faut absolument aujourd’hui qu’on leur donne l’occasion de s’exprimer beaucoup plus.
Je prends un exemple concret. Si on apporte un four solaire à 700 millions de femmes en Afrique, elles n’iront plus déforester. Cela éviterait qu’on coupe du bois pour chauffer de l’eau et pour faire à manger. La question est comment on permet à ces femmes-là de s’individualiser et de s’independandiser, je veux dire d’être beaucoup plus autonomes Je crois beaucoup plus à elles parce que ce sont elles qui s’occupent le plus des enfants.

L’Appel de la mer

Gilles Boeuf et Miloud Loukili avaient lancé lors de la troisième édition du Forum de la mer (du 6 au 10 mai 2015) « L’Appel d’El Jadida pour la mer », une initiative reprise à l’occasion de la COP 21.  
Les deux co-présidents du Conseil scientifique du Forum de la mer ont renouvelé cette année leur discours avec « L’Appel de la mer à la COP 22 », à l’issue d’une quatrième édition du Forum de la mer marquée par une forte présence des personnalités ayant participé aux dialogues de la COP21 et des membres du Comité de pilotage de la COP22 qu’abritera le Maroc en novembre prochain. Ci-dessous l’intégralité du texte présenté à l’issue de cette édition.
Nous, les participants au 4ème Forum de la mer tenu à El Jadida entre le 4 et le 7 mai 2016, sur le thème « Le climat change. Et la mer? » :
• Nous nous réjouissons du succès des travaux de la Conférence de Paris COP21,  sur le climat achevée le 12 décembre 2015 et de la signature à New York aux Nations unies de la Convention sur le climat le 22 avril 2016,
• Nous nous félicitons de la tenue de la COP22 au Maroc, à Marrakech du 7 au 22 novembre 2016 et assurons les autorités de notre plein et entier soutien pour le succès de ce grand événement,
• Nous lançons un vif appel pour que la COP22 accorde un intérêt particulier à l’océan durant ses travaux,
• Nous proposons, dans la perspective de la COP22, l’organisation d’une caravane itinérante « Océan/climat », animée par des scientifiques parcourant le Maroc sur la côte et à l’intérieur du pays.
• Nous réitérons avec détermination notre proposition de création au Maroc d’un Centre national d’étude de la mer et du littoral.

 

Propos recueillis par Alain Bouithy
Jeudi 26 Mai 2016

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