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Géographie, territoire, espace et démocratie




Quelle relation peut-il y avoir entre la démocratie et la géographie ? Si l’on se réfère aux définitions classiques de la démocratie, plusieurs spécificités de cette dernière intéressent directement la géographie.
La démocratie est par essence anisotrope.En premier lieu, la démocratie est un idéal, dont l’application n’est jamais identique, ni dans le temps, ni dans l’espace (Burgeau, 1997), elle prend des formes variées selon les lieux. Ainsi définie comme phénomène anisotropique, l’approche comparative géographique est donc indispensable à la compréhension des enjeux démocratiques. Transposée aux logiques de développement local, elle implique qu’il n’existe « ni mode, ni modèle » et explique la référence récurrente mais polysémique au « territoire » (Bussi, 2007).
Toute démocratie représentative implique un découpage de l’espace.La démocratie est appliquée le plus couramment sous la forme de la démocratie représentative, c’est-à-dire que le gouvernement élu par le peuple ne peut concrètement se mettre en place qu’à travers la médiation territoriale. « Presque dans tous les cas, la démocratie représentative oblige à découper l’espace national en sous espaces. De même, toute démarche participative aboutissant à une prise de décision implique un accord précontractuel qui reste également presque toujours territorialisé. Pas de participation, donc, sans partition. L’analyse du découpage de l’espace devient alors une question d’autant plus pertinente et complexe qu’aux périmètres institutionnels se superposent de multiples spatialités civiles organisées en territoires » (Bussi, 2007). L’analyse de la démocratie peut donc se présenter comme la partie de la géographie qui étudie la confrontation des organisations spatiales de jure et de facto (P. Taylor et R. Johnston,  1979). La démocratie reste également indissociable de la notion de représentation politique, qui est toujours étroitement liée à des conditions géographiques, aussi bien matérielles que symboliques : au strict respect de l’égalité démographique (one man, one opinion), peut parfois être préférée une discrimination positive politique envers des minorités reconnues, ou au contraire envers des portions de territoire en déclin démographique (Bussi, 2007).
La démocratie repose sur un comportement individuel qui ne prend de sens que dans un cadre collectif.La démocratie est associée au principe de liberté individuelle, l’opinion libre et parfois secrète (vote) assurant cette condition. Mais à l’inverse, le contractualisme implique une dimension collective des actes individuels. En ce sens, l’urne peut être considérée comme une métaphore assez complète du territoire des géographes : au centre d’un espace d’agrégation, objet symbolique de tous les regards et de toutes les représentations (espace mixte si l’on tient au principe de la représentation, espace homogène si l’on se réfère à la légitimation), elle mélange des attitudes individuelles, sans lien préalable nécessaire, mais qui n’ont pourtant de signification que dans un référentiel spatial commun, ce qui n’est pas sans influencer en retour ces actes individuels. C’est ce que J. Leca (1986) nomme « l’individualisme politique », différent des autres individualismes (sociologique, philosophique, économique, juridique, poétique...) si l’on pose que « le contractualisme est la seule base rationnelle logiquement concevable de la justification de l’autorité juridique ou que l’agrégation des préférences est le moyen le moins coûteux (pour la raison et l’éthique) de parvenir à des choix collectifs ». Dans cette logique, selon Bussi (2007), la question de la prise en compte de participations « nimbistes » se pose, dans le sens où elles tendent à remettre en cause ce contractualisme. Toutefois, d’autres auteurs soulignent à l’inverse que dénoncer toute opposition locale comme un « syndrome Nimby » revient à n’accorder de légitimité qu’au seul projet, alors que le citoyen peut tout autant affirmer : « Je suis légitime parce que j’habite et utilise l’espace que vous voulez modifier » (Jobret, 1998). A. Jobret évoque alors une hypothétique « co-construction dans le local de l’intérêt général », à partir de la somme négociée d’attitudes locales qui sont toutes par nature nimbistes (Bussi, 2007).
Raffestin (1979) affirmait : «L’espace est prison originelle, le territoire est la prison que les hommes se donnent ». Au sens propre, la définition du territoire de C. Raffestin renvoie directement au contractualisme. Le territoire est la prison acceptée collectivement... Le territoire relève donc de la souveraineté nationale, l’espace de la souveraineté populaire. La démocratie balance entre ces deux horizons.
La démocratie implique une égalité de condition entre les citoyens. Si la démocratie est associée au principe de liberté, elle n’est possible que lorsqu’il existe une égalité de condition entre les citoyens. Autrement dit, il ne peut y avoir de consolidation démocratique dans une société inégalitaire (Rousseau et Tocqueville), et sans règlement de la crise de « redistribution ». Toute démarche participative démocratique implique également un respect du principe d’égalité, aussi bien procédural (la voix de chacun doit compter autant) que substantif (la collectivité doit garantir un système solidaire redistributif). «L’aménagement équitable, à partir d’une répartition des ressources acceptée par des habitants solidaires au sein d’un espace légitime, serait dans ce sens une condition indispensable à la démocratie. Pas de démocratie, donc, sans aménagement du territoire. De multiples études montrent que les processus démocratiques hors élection (conseils de quartier, enquêtes publiques…), loin de réduire les écarts de participation électorale imputable à une exclusion socio-spatiale, paraissent au contraire les accentuer » (Bussi, 2007). En ce sens, la géographie, à travers la discussion des notions d’égalité, d’équité, de performance, de dynamisme, est indispensable à l’analyse de la démocratisation par l’égalité de condition.
La démocratie nécessite une information variée des citoyens. Il n’y a pas de démocratie sans citoyenneté, et il n’y a pas de citoyenneté sans une information plurale. Pour être impliqué, le citoyen doit être auparavant éduqué et informé. « Si la géographie possède un rapport particulier avec l’éducation civique, ayant été le plus souvent instrumentalisée à des fins notamment d’identification nationale, son objet est également de fournir une information localisée la plus objective possible. Depuis toujours la carte, et aujourd’hui les systèmes d’informations géographiques (SIG), sont des enjeux de pouvoir à toutes les échelles. L’argument de la « confidentialité cartographique » est souvent soulevé, au nom même de la protection des libertés individuelles : on peut considérer pourtant qu’il est démocraticide » (Bussi, 2007). La démocratie idéale consisterait au contraire à ce que chaque citoyen, éduqué à la sémiologie graphique, puisse avoir accès à la même information cartographique, multiscalaire (De Golbery, 1998), et puisse alors participer au débat public avec une pleine connaissance des causes et des effets spatiaux des décisions qui le concernent : tracé d’une route, choix d’urbanisme, réduction d’inégalités sociales, péréquations fiscales, politiques environnementales. Pas de démocratie donc, sans information du citoyen, en particulier sans information cartographique, notamment au niveau local, où les enjeux idéologiques ont souvent une forme spatiale.
Pour conclure, on peut affirmer, comme l’ont théorisé les contractualistes de l’Athènes antique au siècle des lumières, que la médiation territoriale reste primordiale à tout contrat social.

 *Docteur en géographie, environnement, aménagement de l’espace et paysages- Université Nancy 2 - GEOFAO, Bureau d’études et d’ingénierie, Agadir

Par Dr. Hassan FAOUZI *
Mardi 9 Août 2011

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1.Posté par ZOU AMAL le 05/06/2013 11:56
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