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France-Rwanda, mémoire et aveuglement




France-Rwanda, mémoire et aveuglement
A l’heure de la vingtième commémoration officielle du génocide des Tutsis au Rwanda, qui en France s’interroge sur les exactions politiques actuelles du régime du Front patriotique rwandais (FPR)? Serait-il délicat, pour un gouvernement français allié politique et militaire de l’ancien régime anti-Tutsi (tenu par le président assassiné Juvenal Habyarimana, un «ami africain» de François Mitterand) de dénoncer la politique répressive et criminelle menée par de proches «défenseurs» du président Paul Kagamé vis-à-vis de ses opposants? Le régime FPR de Paul Kagamé est l’un des partenaires diplomatiques et économiques actuels de la France. Et si les crimes dont on soupçonne ses réseaux en République démocratique du Congo ou en Afrique du Sud ne semblent pas perturber notre gouvernement, les accusations  régulières d’ingérence du Rwanda en RDC et ailleurs et dans le monde pourraient prendre part au débat politique et militant actuel sur le rôle à jouer par la France vis-à-vis de l’Afrique. Mais rien ne semble remettre en question la position française vis-à-vis de Kigali, qu’elle soutient dans les cérémonies de commémoration du génocide. La France a pourtant mis du temps à reconnaître officiellement un massacre autour duquel elle a été accusée d’ingérence «ignorante» (et ignorée). 
Lors des dix ans du génocide en 2004, l’Etat français avait tenu à être représenté lors des  cérémonies officielles de commémoration organisées à Kigali. Le monde universitaire organisa des colloques à propos de l’histoire et des représentations de la tragédie ; des associations locales et nationales lancèrent des campagnes d’information sur la préparation, le déroulement et le déni officiel du génocide. Renaud Muselier, alors secrétaire d’Etat aux Affaires étrangères, se rendit à la commémoration. Il emporta avec lui les «fuites médiatiques» qui rendaient compte d’une probable accusation de Paul Kagame et d’autres membres du FPR dans l’attentat de l’avion présidentiel du 6 avril 1994 (la veille du déclenchement du génocide). Son mutisme déclencha à Kigali un incident diplomatique. Paul Kagamé mentionna dans son discours une «complicité française», et souligna que ses  représentants avaient «l’audace de rester là, sans présenter d’excuses». 
L’attitude du Premier ministre belge, renouvelant la repentance de son pays et évoquant la mémoire des victimes avait rendu prévisible cette réaction du président rwandais. Mais le message français a été limpide : la France reconnaît le génocide des Tutsis au Rwanda, mais pas ses «responsabilités présumées». A Kigali, on attendait que la représentation française admette sa «culpabilité» et fasse acte de repentance. Sans cette position, aucune réconciliation n’était envisageable. 
L’enquête du juge Bruguière ira pourtant plus loin. Intimement persuadé que l’attentat du 6 avril 1994 demeure la cause essentielle du commencement du génocide, il lança, en  novembre 2006, neuf mandats d’arrêt visant des proches de Paul Kagamé. Cette décision stipulait que des membres du FPR étaient responsables du déclenchement de la tragédie. L’exacerbation de ce conflit conduira le gouvernement rwandais, le 24 novembre 2006, à rompre ses relations diplomatiques avec la France. 
Le 19 novembre 2008, Rose Kabuye (chef du protocole de la présidence rwandaise) fut inculpée de «complicité d’assassinat en relation avec une entreprise terroriste». L’accusation  s’inscrivait dans le prolongement direct des décisions prises, fin 2006, à la suite de la clôture de l’enquête du juge Bruguière : neuf mandats d’arrêt internationaux visant des proches du président Kagame, accusés d’avoir programmé et perpétré l’attentat 6 avril 1994, dont Rose Kabuye.
 Dans la mesure où cet évènement est considéré comme «l’élément déclencheur» du génocide, l’accusation postulait un lien direct entre ses auteurs présumés (ici le FPR) et la responsabilité du carnage. Le gouvernement rwandais, qui préparait dans le même temps des mandats d’arrêt visant trente-trois personnalités françaises (dont Alain Juppé, Hubert Védrine ou encore Dominique de Villepin) a en effet une toute autre version de l’histoire du génocide : Kigali affirme que l’attentat a été commis par des extrémistes hutus soutenus par Paris; mais ce qui compte le plus, c’est «la persistance, la détermination, le caractère massif du soutien français à la politique rwandaise des massacres [qui] montrent la complicité des responsables politiques et militaires français dans la préparation et l’exécution du génocide des Tutsis de 1994». 
La commission d’enquête rwandaise sur les responsabilités de la France dans le génocide  avait rendu ses conclusions le 5 août 2008 à Kigali. Jugées «inacceptables» par le  gouvernement français, ces accusations avaient conduit le ministère de la Défense à affirmer que « la France assume pleinement son action au Rwanda en 1994 et notamment celle de ses forces armées. Elle soutient sans réserve l'action de la justice pénale internationale et s'en remet à son appréciation conformément aux exigences légitimes de l'Etat de droit». 
La  riposte de Paris était prévisible. Elle postule son impunité face à la préparation et au déroulement du massacre des Tutsi. Après les événements de 2004 et 2008, et notamment suite à la politique rwandaise menée sous la présidence Sarkozy, le Rwanda a renoué des liens diplomatiques et économiques avec la France. En 2010, un «mapping» de l’ONU a dénoncé des centaines de milliers de crimes perpétrés par des «alliés» potentiels de Kigali au  Kivu (dans l’est de la République démocratique du Congo). Entre 2011 et 2014, le régime du FPR a été soupçonné à plusieurs reprises d’organiser l’élimination physique de ses opposants en Afrique du Sud, au Royaume-Uni ou encore au Canada. 
Le mutisme de la France vis-à-vis du Rwanda se renouvellera-t-il autour de la vingtième commémoration? La condamnation par la justice française de l’ancien chef des services secrets rwandais Pascal Simbikangwa quant à ses faits et gestes pendant le génocide et l’inclinaison actuelle du parquet à juger les anciens génocidaires ayant pris refuge sur son sol  facilitera sans doute un peu plus les relations entre la France et le Rwanda.
 Les cérémonies de commémoration du génocide des Tutsi rwandais appellent au silence que chacun doit à la mémoire des victimes, mais aussi à la parole et aux actions trop souvent aveugles de nos dirigeants. 
 
* Chercheur associé à l’Institut des mondes africains (IMAF)
 

Par Thomas Riot *
Vendredi 4 Avril 2014

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