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Fouad Ahidar : Le Maroc a une bonne cause mais de mauvais avocats


Dans la capitale de l’Europe, vous ne pouvez pas avoir, aujourd’hui, un seul dépliant qui explique le problème du Sahara



Libé : Monsieur le président, bonjour et merci de nous recevoir. Pourriez-vous vous présenter pour nos lecteurs ?
Fouad Ahidar :
Je suis Fouad Ahidar,  du fait que Bruxelles  compte deux communautés, une flamande et une française. Chacune des deux communautés choisit un président qui gouverne au niveau de la région Bruxelles capitale et travaille avec le Parlement et le gouvernement. Je suis l’un de ces deux présidents.
M. le Président, Bruxelles vit actuellement une situation tout à fait particulière.  Quelle analyse en faites-vous ? 
C’est vrai que la situation, en ce moment, est exceptionnelle mais je pense que ce n’est pas la première fois que nous vivons une telle situation et ceux qui ont bonne mémoire se souviennent qu’en 2001, nous avons connu des moments terribles où  l’islamophobie avait atteint son pic. Je pense que depuis lors, cette situation n’a jamais cessé et la presse a fait son bout de chemin pour stigmatiser toute une communauté. Nous avons l’habitude de ce genre de situation. Mais ce qu’il faut comprendre et adopter, rapidement, c’est qu’il ne s’agit pas de – nous contre vous, mais de nous, c'est-à-dire  tout le monde, tous les citoyens bruxellois, belges, européens et du monde contre le terrorisme. Aussi, je pense que cette situation sera surmontée, car c’est une situation particulière, mais passagère. Je propose qu’une fois elle est dépassée, tout le monde doit se concerter et se poser la question de savoir pourquoi cela nous arrive. Pourquoi des jeunes nés ici, ayant fréquenté nos écoles et grandi parmi nous, se retournent-ils contre le pays et partent en guerre avec un pays qu’ils ne connaissent pas et dans une langue qu’ils ne maîtrisent pas? Dans une situation géopolitique  qu’ils ne maîtrisent pas et reviennent quelques années plus tard fomenter des attentats et tuer des innocents. La question à poser est: pourquoi l’autre ne m’aime pas,  pourquoi veut-il me faire mal ? Est-ce qu’on parle franc aux Belges et aux Français et est-ce qu’on leur dit la vérité ? Aujourd’hui, toute décision que nous prenons doit être mûrie et réfléchie. Il ne faut pas oublier que nous sommes en guerre. La France, la Belgique et d’autres pays de la Coalition sont en guerre contre ce qu’on nomme Etat islamique. Je ne sais d’ailleurs pas pourquoi on lui donne ce nom. Toujours est-il que ce prétendu Etat islamique est bombardé par les avions de la Coalition. Aussi, doivent-ils s’attendre à ce qu’il réagisse. On ne peut pas frapper quelqu’un et aller tranquillement chez soi dormir. Vous voulez éradiquer l’Etat islamique et vous pensez qu’il va rester les bras croisés. Il va agir et certainement pas de la manière que vous attendez. Il va  décider de se défendre. Le problème est qu’on ne sait pas comment Va-t-il adopter la même stratégie que celle adoptée par le FLN qui, pour amener les Français à quitter son pays, s’est mis à fomenter des attentats en métropole ? C’est un peu la stratégie de Daech. On attaque les pays de la Coalition sur leur propre territoire pour les amener à partir de chez nous.
D’aucuns disent que le Roi de Belgique a demandé au Roi Mohammed VI de développer une coopération sécuritaire entre les deux pays. Êtes-vous au courant et qu’en est-il ?
Vous savez, Einstein a dit qu’il est plus facile de détruire un atome que de détruire une rumeur. Il sait de quoi il parle. Cependant, je peux dire que la coopération est là, il n’a pas fallu attendre que la Belgique fasse appel. Le Maroc est un pays consensuel, démocratique et ouvert qui agit pour la paix sociale. Par conséquent, je ne pense pas qu’il ait attendu qu’on fasse appel à lui pour proposer ses services. C’est toujours un honneur d’être demandé, certes mais je pense que les deux Royaumes ont toujours collaboré. Il suffit pour preuve de savoir que nous avons un juge de liaison entre les deux pays. Ce juge s’occupe d’affaires internationales, de kidnapping, de trafics et autres crimes. Par ailleurs, je pense qu’un pays comme la Belgique qui accueille plusieurs centaines de ressortissants marocains sur son territoire et sachant que les attentats qui ont été fomentés sont du fait de Marocains, il n’est que normal qu’il fasse appel à l’aide du Maroc. C’est, d’ailleurs, ce que j’applaudis des deux mains, car toute information contribuant à arrêter ces  terroristes, d’où qu’elle vienne est la bienvenue. Le procureur près la Cour suprême de Liège qui était avec nous à Strasbourg où l’on vient d’assister à une réunion relative à l’actuelle situation, a, dans une phrase peu anodine indiqué que le grand obstacle demeure dans le fait qu’il n’y a pas de coordination entre les différents services. Ce manque de coordination s’est soldé malheureusement par les attentats qui ont fait plus de 120 morts.
 Vous avez dit que la politique adoptée actuellement par Daech,  qui consiste à fomenter des attentats en territoire français est identique à celle adoptée par le FLN pour faire sortir les Français d’Algérie. Pensez-vous que Daech vise à faire cesser les bombardements des coalisés contre les territoires syrien et irakien qu’il occupe ?
Ce n’est qu’une hypothèse entre autres. Je ne suis pas un stratège militaire. Je suis un politicien. Ce qui m’oblige à prendre des décisions. Les décisions que nous prenons nous poursuivent toute notre vie. Je sais que si on décide de s’attaquer à des gens, on doit avoir pris des mesures pour défendre ses positions, car quiconque est attaqué se mettra en position défensive. Les djihadistes, en fomentant leurs coups, demandent aux citoyens français de demander à leur gouvernement de retirer son armée et de cesser de bombarder les positions de Daech par les porte-avions français et autres. Telle est la stratégie de Daech : semer la terreur dans les pays coalisés pour obliger leurs gouvernants à cesser de s’attaquer à leurs positions. C’est à cela que les coalisés arabes, européens ou autres doivent réfléchir. Ils doivent faire le bilan de leurs interventions que ce soit en Libye, en Irak, au Yémen ou ailleurs. Le résultat est, on ne peut plus négatif. Les Arabes doivent réagir et prendre les choses en main. Mais en attendant, nous autres Belges, Français et autres, nous payons au prix fort ces erreurs.
Ne pensez-vous pas que les pays ou les groupes, comme le Polisario qui fournissent la chair à canon, ces jeunes gens qu’on embrigade et qu’on envoie vers une mort certaine,  et de ce fait, constituent les racines du mal? A l’image des camps de Tindouf où les jeunes gens laissés-pour-compte, ne demandent qu’à se faire engager dans les rangs de Daech ou de toute autre organisation criminelle ou terroriste. Ne serait-il pas à votre avis plus opportun de s’attaquer à ces groupes plutôt qu’à Daech ?
D’abord, on a parlé des financements, sur ce plan on constate qu’il y a des organisations criminelles capables de vendre des centaines de milliers de barils de pétrole par jour. Ceci nous amène à nous interroger sur les protecteurs de ces organisations et à qui profite le crime. Car il y a des Etats qui commercent avec ces organisations et achètent ce pétrole leur offrant, ainsi une source inépuisable de financement. C’est vrai que  l’oisiveté que ce  soit à Tindouf, à Molenbeek ou à Skarbeek  ou partout ailleurs,  est à l’origine de beaucoup de déviances et de criminalités. 
Elle amène les gens à se demander quant à l’utilité de leur vie et les pousse à se lancer dans n’importe quelle aventure. D’autre part, les injustices dans le monde constituent un autre vecteur du développement de ce genre de criminalité. Quand vous regardez une vidéo où une femme en Syrie se faisant violer vous implore de lui venir en aide ou à défaut lui envoyer des pilules pour lui éviter une grossesse dont elle ne veut pas, il est difficile de rester passif et quand on a 23 ans et qu’on sait qu’on n’a rien à perdre, on est prêt à aider pour rendre justice. Surtout quand, pour ce faire, on vous fait miroiter de la part de certains amis, une situation stable où vous pouvez évoluer et vivre votre religion sans contrainte. Vous n’allez pas hésiter longtemps. Sur un autre plan, on vous pose la question de savoir pourquoi la communauté internationale permet des rassemblements religieux dans certaines régions du globe et qu’on ne le permet pas aux musulmans. Je m’explique : Pourquoi permet-on aux sionistes de constituer un Etat au nom du judaïsme et non aux musulmans ? Ce genre d’injustice que connaît l’humanité est propice à la naissance de l’extrémisme. Les gens en ont assez de la politique occidentale de deux poids deux mesures. L’humiliation, le dénigrement et l’oppression sont des causes qui, à mon avis, ont poussé des jeunes qui, hier encore, ne savaient rien de l’islam, roulaient des joints, se saoulaient la gueule ou s’adonnaient à des activités encore plus dégradantes et contraires à l’islam à se faire exploser aujourd’hui.
En votre qualité de parlementaire maroco-belge, vous suivez, de près, le dossier du Sahara marocain. Donc, vous n’êtes pas sans savoir que le Polisario et l’Algérie bloquent toute solution ou toute proposition marocaine à même de mettre un terme à ce conflit artificiel. Quelle peut être selon vous la solution ?
Vous savez, si j’avais un bâton magique, il y a longtemps que j’aurais mis fin à ce conflit qui dure depuis 40 ans et ce n’est pas normal. Mais c’est un conflit qui peut être résolu. Quand on sait qu’en Belgique, on avait un conflit presqu’identique qui a duré 50 ans et qui a fini par être réglé, on ne doit pas désespérer de trouver une solution à celui-ci. Je ne vais pas expliquer au Maroc ce qu’il doit faire, car je sais que c’est un pays où les décisions sont sages et réfléchies. Il doit donc pouvoir expliquer à ses populations comment convaincre des gens comme moi qui font la politique de haut niveau en Belgique ou ailleurs de défendre la cause du Maroc. Moi je suis convaincu, mais combien d’autres le sont-ils? En flamand on dit « mesurer, c’est suivre ». C'est-à-dire, le Maroc a un ambassadeur dans presque tous les pays du monde. Ces ambassadeurs doivent s’acquitter convenablement de la mission qui leur a été confiée et qui fait de la défense de l’intégrité territoriale du pays la première des priorités. Ils doivent, pour ce faire, expliquer aux pays auprès desquels ils sont accrédités le problème du Sahara, ses tenants et aboutissants et ses enjeux. Je sais que quand il s’agit de l’intégrité territoriale du pays, le Maroc ne lésine pas sur les moyens. Je sais, cependant que ni les consulats, ni les ambassades, en tout cas à Bruxelles ne nous ont jamais distribué, ne serait-ce qu’un dépliant expliquant le problème du Sahara. Je sais qu’à maintes reprises, en voulant défendre la position du Maroc, je me suis heurté à ce problème d’absence de documentation relative à ce que je veux défendre. Au niveau du Parlement, les journalistes et lobbyistes capables de faire basculer l’opinion n’entretiennent aucune relation avec nos missions diplomatiques. Andreotti, ancien Premier ministre italien, avait déjà dit que le Maroc a une cause juste mais de très mauvais avocats. Ce qui revient à dire que le Maroc n’a pas la  diplomatie digne de le représenter et capable de défendre ses intérêts. Nous devons être conscients du fait que ce n’est pas parce que l’Occident qui a, aujourd’hui besoin du Maroc pour sa lutte contre Daech,  soutient plus ou moins la position du Maroc  que cette situation est définitive et que le pari est gagné. Non, la diplomatie marocaine se doit de défendre cette position, promouvoir son droit sur son Sahara. La lutte contre Daech n’est pas éternelle. La diplomatie doit mettre les moyens que l’Etat lui donne au service de la cause nationale. Le Maroc a besoin de tous ses enfants mais il doit les tenir informés. Je peux vous assurer que dans la capitale de l’Europe, vous ne pouvez pas avoir, aujourd’hui, un seul dépliant qui explique le problème du Sahara. Pour me documenter et avoir des informations sur l’évolution des choses quant au problème du Sahara, je ne cesse de demander aux ambassades de mon pays, le Maroc, de me fournir des arguments me permettant de défendre notre cause nationale et je vous assure qu’aucune suite n’a été donnée à mes nombreuses sollicitations.
 

Entretien réalisé à Bruxelles par Ahmadou El-Katab
Dimanche 29 Novembre 2015

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1.Posté par Bruno le 29/11/2015 19:53
Il n'est pas Président.
Vice-président et seulement, de la région de Bruxelles....

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