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Fenêtre... : Roland Barthes ou le roman impossible




Critique, sémiologue, philosophe et écrivain, Roland Barthes (1915-1980) est une icône incontestable de la pensée contemporaine. Tout au long de sa carrière de chercheur il a essayé de définir, tout en interrogeant la logique de son fonctionnement, l’œuvre d’art en général et l’œuvre littéraire en particulier. Il a donc travaillé sur l’œuvre de bon nombre d’auteur (Flaubert, Proust, Sartre, etc.) de manière à faire jaillir cette lumière, ce sens et cette essence que recèle leurs textes. Il a également travaillé sur le langage publicitaire, cinématographique, photographique et pictural afin de vérifier les différentes nuances du plaisir et de la jouissance esthétique que donne à voir et à vivre la fascination. Toutefois, bien qu’il ait été un génie incontestable quant au dialogue avec les textes/signes, Roland Barthes eut le malheur de ne pas pouvoir écrire sa propre fiction, sa propre allégorie à travers laquelle il pourrait traduire son délire interne comme le ferait brillamment tout autre écrivain. Cette frustration conduira l’auteur de (Fragments d’un discours amoureux, Seuil, 1977) à se distinguer par le recours à l’écriture autobiographique non seulement en vue de raconter sa vie, mais surtout pour l’analyser, la comprendre et la transcender. Roland Barthes fait recours à l’écriture de soi en choisissant la forme fragmentaire (forme chère à Nietzsche) dans trois textes en particulier : (Roland Barthes par Roland Barthes, Seuil, 1975) ; (La chambre claire, Gallimard/ Seuil, 1980) et, posthume, (Journal de deuil, Seuil/Imec, 2009.) Si dans ses textes critiques Roland Barthes fait œuvre d’un Sujet qui pense le monde comme étant un objet de conscientisation, si sa véritable aventure scientifique était fondamentalement l’aventure d’un Sujet (récepteur/lecteur) libre face au texte/signe, dans (Roland Barthes par Roland Barthes, La chambre claire et Journal de deuil) nous avons un Roland Barthes qui accomplit la double mission d’être à la fois sujet et objet de réflexion. Il va même jusqu’à se considérer comme être de papier/fiction : « Tout ceci doit être considéré comme dit par un personnage de roman », écrit-il dans (Roland Barthes par Roland Barthes.) Ces trois textes forment l’ossature d’un tournant décisif au niveau de la notion d’ « écriture » comme synonyme d’être. Assistons-nous donc à la représentation du réel ou à l’effet du réel ? Pour Roland Barthes l’écriture est une « puissance, fruit probable d’une longue initiation, qui défait l’immobilité stérile de l’imaginaire amoureux et donne à son aventure une généralité symbolique. » (Le bruissement de la langue, Seuil, 1984) Tout porte à croire ici que l’écriture a la particularité de fonder l’être en tant qu’énergie émotionnelle, sentimentale et existentielle. Ceci s’étaie par le pouvoir du « style », cette « chose » de l’écrivain, sa splendeur, sa prison et sa solitude. (Le degré zéro de l’écriture, Seuil, 1953) En effet, dans les trois textes précités Roland Barthes revient à soi à cause d’un événement crucial : le décès de sa mère. Tout se passe comme s’il voulait rendre hommage à sa mère et ce en en faisant une sorte de mythe à travers lequel il ne s’agit pas de manifester le deuil, mais imposer le droit public à la relation aimante qu’il implique. (Journal de deuil.) Face à l’absence, face au néant, face à la mort l’écriture réagit à la fois tendrement et violemment. Elle réagit tendrement car elle est poussée par la sagesse romantique et nostalgique qui fait que la douleur de l’absence coule amoureusement comme s’il s’agissait d’une promesse de rencontre qui aurait lieu ultérieurement. Elle réagit violemment car elle est poussée par la condamnation de la mort et de l’oubli comme formes majeures de l’effacement. A travers ces trois textes, Roland Barthes se propose d’écrire le roman impossible qui retracerait le cheminement de son existence (la vie, la maladie, l’amour, la mort, etc.) A cet effet, il passe de l’écriture érudite qui déconstruit le construit à l’écriture amoureuse qui ré-organise le détruit. Grâce à l’écriture, il restitue la présence de l’être vénéré (la mère) tout en refusant son absence. Telle serait la définition de l’intelligence selon Roland Barthes : « tout ce qui nous permet de vivre souverainement avec un être. » Journal de deuil)…

Atmane Bissani
Jeudi 19 Août 2010

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