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Fenêtre : Ombres et vérités




Le présent article se propose de penser la vérité comme ombre de la vérité. Autrement dit, il se propose  de relativiser l’absolu et, de la même, définir le sens comme structure relative à la conscience/intelligence qui la produit. Pour sortir de la catastrophe d’un sens unique et d’une compréhension unique du monde, et pour cultiver le sens d’un possible sémantique, la « vérité » au singulier doit se définir comme « vérités » au pluriel. Une vérité est au fond une promesse d’autres vérités. C’est une aventure qui interpelle d’autres aventures de conscientisation du monde. Une vérité est aussi une expérience existentielle qui n’exclut point les autres expériences du monde. Dans cette optique, l’accès à la vérité se définit comme accès à l’ombre de la vérité et jamais comme accès à son essence. La nature de la vérité est tellement singulière qu’elle stipule l’équivoque. D’où sa légitimité, car, en effet, une vérité qui ne se réfléchit pas dans le miroir de l’équivoque ne vaut pas sa valeur. Une vérité se doit d’être saisie dans son impossibilité d’être saisie. Blaise Pascal disait : «Vérité en deçà des Pyrénées, erreur au-delà. » Tout se passe comme si le philosophe français voulait nous dire que la vérité en tant qu'absolu n'existe pas du fait que sa vérification et sa représentation diffèrent d'une personne à une autre, d’une culture à une autre. Tout se passe aussi comme si l'affirmation d'une vérité était au fond une infirmation de cette même vérité. A tout temps sa vérité et à toute époque sa logique. Le sens n'est pas « un » puisque nous sommes plusieurs à le produire. Entre le disponible et l'indisponible, entre le pensable et l'impensable, le sens erre comme « chose » et comme « objet » de la providence : il est ce qu'il n'est pas et il n'est pas ce qu'il est car il est éternellement condamné à se faire et à se fabriquer sur le tas. Qu'il s'agisse de l'être humain ou des choses du monde, le sens est toujours ce fantôme dont-on prétend l'existence bien que rien ne la prouve, et cette énergie dont-on ignore le fonctionnement alors que sa trace est incontestable. La nature est faite de manière à faire valoir le sens de la différence et de la diversité. Rien qu'en méditant une montagne, bien qu'elle soit, visiblement, monolithique, on s'aperçoit aisément que sa nature initiale n'est pas l'identité mais plutôt l'altérité. En effet, toute montagne est composée de deux versants : l'un est exposé au soleil et il s'appelle le versant adret ; l'autre est exposé à l'ombre, et il s'appelle le versant ubac. Le  rapport « adret/ubac » est fort révélateur et fort significatif en ceci qu'il est applicable à la réalité humaine et à la réalité du sens. L'être humain a un sens adret et un sens ubac, cela va de soi si l'on considère la dimension absconse qui définit la nature humaine. L'homme communique ce qu'il ne communique pas par le refus et l'abstention de dévoilement. Il a tendance à cacher son sens ubac et oublie que le sens adret ne trompe pas la vigilance de l'observation. En fin sémioticien, Roland Barthes parle de ce qu'il appelle « le troisième sens », c'est-à-dire le sens qu'on ne voit pas mais qui est là, occulté, perdu, délaissé, certes, mais prêt à se dévoiler à l'œil séducteur et charmeur sans pour autant prétendre être définitif. L'auteur de « L'obvie et l'obtus » (Seuil, 1982) distingue trois niveaux relatifs à la formation du sens : le niveau informatif (dédié à la communication), le niveau symbolique (dédié à la signification) et le troisième niveau ? C'est le niveau de la « signifiance », c'est dire le sens qui, Roland Barthes le dit, vient « en trop » puisqu'il est « têtu et fuyant, lisse et échappée. » Roland Barthes parle dans cette optique du sens « obvie » et du sens « obtus. » Le sens a toujours été le lieu de controverses et de polémiques entre spécialistes et non spécialistes. Il a toujours fait couler énormément d'encre car il s'avère et s'avérera constamment l'énigme qui motive le travail de la raison, du cœur ou de la Lettre. Traiter du sens, c'est traiter de la connaissance dans une acception plus large, et traiter de la connaissance c'est penser l'être dans ce qu'il a de plus intime : sa signification. Le sens adret et le sens ubac nous apprennent à alimenter le sens de la séparation : se séparer du sens absolu qui marque l'appartenance et la dépendance pour s'initier à un/d'autres sens qui marque/ent l'indépendance et la liberté. L'exemple à donner ici reste la montagne, exemple déjà cité, qui, bien qu'en apparence elle forme un seul bloc, elle ne recèle pas le même sens, elle est obligée de vivre sous la merci de l'adret et de l'ubac. L'être humain est identique à la montagne car il possède une part d'ombre qui le distingue, c'est son sens, sa trace, son secret, sa prison et sa solitude que seul l'exercice de la parole et de la fréquentation est capable de sonder. Le sens de la philosophie est, généralement, fondé sur la dichotomie adret/ubac, c'est dire que, à proprement parler, la réflexion philosophique part de l'incertitude pour accéder à une certaine vérité qui n'est pas la vérité mais quelque chose qui lui ressemblerait. A chacun sa vérité et à chacun sa vision du monde. La raison, si raison il y a, veut que l'énergie et la compétence d'analyse que déploie l'être dans la compréhension du monde et ses choses, s'orientent vers la création d'un compromis d'entente entre le sens adret et le sens ubac, entre le clair et l'obscur, entre la lumière et la pénombre, car la seule et unique vérité qui soit dans le monde des êtres et des objets demeure l'absence de vérité…

Atmane Bissani
Jeudi 10 Novembre 2011

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