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Fenêtre... : Le retour d’Ulysse




Si Ulysse était tué en guerre? Et si Pénélope avait épousé un autre, quel tournant aurait pris l’histoire du roi légendaire d’Ithaque? Et si Schéhérazade n’avait pas d’histoire à raconter ? Et si Ariane n’avait pas ce peloton de fil pour sauver Thésée ? Une histoire se fonde essentiellement sur la trace d’une autre car pour raconter une histoire il faut en avoir lu énormément d’autres. Il s’agit là d’un travail que seule la mémoire peut faire. Le travail du conteur est un travail de mémoire avant tout. On ne raconte pas de rien. On imagine des histoires, certes, mais toute imagination et fondée sur un pré-requis, sur des lectures faites préalablement. Ceci dit, on peut toujours proposer d’autres fins aux histoires qu’on a lues. On peut penser par exemple à des fins heureuses ou malheureuses selon le rapport que l’on tisse avec les personnages d’un texte. On peut même aller jusqu’à changer les rôles des personnages, et on aura d’autres schémas et d’autres modalités de narration : Pénélope part faire la guerre et Ulysse l’attend ; Chahrayar raconte alors que Schéhérazade écoute et admire ; Ariane descend au dédale pour tuer le minotaure et Thésée la sauve grâce à son peloton de fil. Ainsi parlerait-on du retour de Pénélope, de la ruse de Chahrayar et du fil de Thésée. Ce serait pratiquement toute l’histoire de la littérature qui changerait si les choses se déroulaient ainsi. On penserait aussitôt à réécrire l’histoire de la littérature sur la base d’une contre narration, d’une narration qui se ferait autrement. Dans son livre intitulé « Les règles de l’art » Pierre Bourdieu considère « Madame Bovary » comme étant la version féminine de « L’éducation sentimentale », et « L’Education sentimentale » comme étant la version masculine de « Madame Bovary.» Tout se passe comme si Gustave Flaubert avait le désir d’écrire deux fois le même texte. Tout se passe aussi comme si l’auteur de « Bovard et Pecuchet » voulait raconter la même histoire de différentes façons comme si elle était viscéralement liée à son être. Et, juste pour forcer le trait, tout se passe comme si Flaubert voulait dire à son lecteur : « Madame Bovary et Frédéric Moreau ne sont autres que moi-même. » De même pour l’écriture autobiographique qui permet à un auteur de vivre doublement les expériences de sa vie : dans le monde réel et dans le monde de l’écriture. La littérature est pour ainsi dire le lieu qui permet à tout un chacun de vivre plusieurs vies en une seule. La littérature compense les frustrations existentielles et range les traumatismes psychologiques. Qu’il s’agisse de l’écriture ou de la lecture, le travail et presque le même dès lors que la fonction initiale de la littérature et de permettre aux gens de vivre plusieurs vies en une seule. Elle permet à l’auteur et au lecteur d’imaginer des scènes, de penser au devenir des personnages, de vivre l’expérience de l’identification comme expérience ontologique, de subir l’effet de la catharsis ou de la distanciation, suivant les contextes. La littérature sert à imaginer d’autres scénarios à nos vies. Elle nous aide à créer d’autres réalités possibles et à rendre le réel plus supposable. Face au chaos, face au néant, face à la tragédie d’être, la littérature réagit comme ultime moyen de résistance. Elle est là pour empêcher le mal de perdurer et la peur de triompher. Pour revenir à Ulysse, Schéhérazade, Thésée et les autres, disons que leurs histoires ne sont pas encore achevées, ne serait-ce qu’au niveau de l’interprétation. La littérature universelle continue de puiser sa dynamique et son énergie de ces textes fondateurs à fin de penser le monde actuel. Les yeux fermés d’Homère s’ouvrent aujourd’hui sur les traces indélébiles d’une sensibilité créatrice humaine : la sienne propre. Le retour d’Ulysse serait pratiquement le retour de la narration, le retour de l’imagination et de la littérature comme interprétation et comme compréhension du monde. Ulysse déclenche le dire et Shéhérazade le fignole. A la question : à quoi sert la littérature ? L’une des réponses possibles serait : la littérature sert à guider les pas de l’homme errant ; elle sert à orienter positivement ses sentiments et ses sensations ; elle sert à repérer le tragique humain et de saisir sa force cachée. Danièle Sallenave écrit dans « Le don des Morts » : «La littérature trouve donc son sol là où se conjuguent jusqu’à l’angoisse l’amour de la vie et la certitude de devoir mourir, le goût et la célébration des choses créées, la douleur de les voir disparaître, le sentiment de la fuite du temps, et le désir de s’établir en un lieu où la finitude soit rachetable. » Le meilleur des livres serait, en définitive, celui qu’on n’écrirait et qu’on ne lirait jamais…

Atmane Bissani
Jeudi 10 Février 2011

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