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Fenêtre… : L’indicible




Dans le cadre de «La philosophie de la nature», il est unanimement reconnu que la terre, l’eau, l’air et le feu constituent les quatre éléments qui entrent dans la description et l’analyse de la nature. A ces quatre éléments les soufis ajoutent un cinquième dit «le vide» il s’agit là d’un élément capital qui laisse entendre que derrière toute connaissance, il existe une autre connaissance insaisissable, imprenable et indicible. Cette connaissance/vérité est amphibologique car son lieu de fonctionnement demeure métaphysique. Cette connaissance/vérité ne se dit pas car elle a trait aux émotions et aux sentiments les plus secrets que peut vivre l’être humain. Dans son livre intitulé «Souveraineté du vide», l’écrivain français Christian Bobin se penche sur la contemplation du « vide » comme question strictement existentielle, en ceci que le vide est révélateur d’une réalité humaine fort délicate. Face au vide, l’être se voit exposé au néant, à la plus radicale et terrible des expériences qu’il puisse vivre qui n’est autre que la mort. S’il en est ainsi pour le vide, face au « silence » l’être développe un autre rapport qui n’est pas des moindres : l’expérience du mutisme. Langage fondamentalement inachevé, le silence force le respect des espaces et des êtres. Son inachèvement lui vient énigmatiquement de sa profondeur insondable. Le silence véhicule le dit de la pratique mystique comme révélation des forces occultées de l’être. Contrairement à la parole, le silence forge la sagesse d’être. Sa grammaire gravite autour des idées de voir, conscientiser et intérioriser. Le silence est le degré zéro de la parole. Il est la parole non parlée de la parole. Il est sa métaphore et son emblème. Il ne dit pas, il suggère et interpelle. Signifiant, le silence fait de l’interprétatif son signifié. Interpréter le silence c’est être curieux, désireux de savoir, désireux d’octroyer un sens au non sens qu’est le vide, le silence et le rien. Or, le vide, le silence et le rien représentent les formes idéales de dire sans pour autant se prononcer. S’abstenir de dire, se taire n’est pas être dans le neutre, c’est plutôt être attentif au dehors, à l’ailleurs comme zones d’hébergement de la parole. Si la parole s’abrite dans le normatif, le silence, lui, choisit de s’abriter dans le spéculatif. Si la parole est physique, le silence est philosophique. Ce qui fait du silence une force, c’est avant tout sa technique. Pédagogiquement, en effet, le silence est une éducation qui stipule l’indépendance, la confiance en soi et le contrôle de soi. Ainsi, le silence est-il une parole non prononcée. Il n’efface pas la parole, il la contrôle, la dompte et l’oriente intelligemment. Le silence est donc l’habilité qu’à l’être à maîtriser la terreur de la parole. Sa technique est amoureusement sage. Le silence est réaction douce. Il est admiration de ce qui est. Il est quête de l’absolu. Il est paix intérieure. Tout comme la religion, le silence est une expérience privée qui illumine le cœur et l’âme de l’être. De par sa fonction mystique, le silence est expérience d’intériorité ; de par sa fonction sociale, le silence est expérience de modestie ; de par sa fonction altéritaire, le silence est expérience de dialogue. L’être qui maintien le silence est, certes, un être mystérieux et ambigu. Toutefois, toute la beauté du monde, des choses et des êtres est de provenance mystérieuse. C’est le mystère que recèle l’autre qui fait valoir son être. A force de se révéler, l’être devient tragique car, prolixe et répétitif, il perd toute son authenticité et donc il finit dans la banalité et la médiocrité. De même pour une œuvre d’art qui voile plus qu’elle ne dévoile. En fait, une œuvre d’art bien faite est celle qui, excellemment, ne dit pas son essence et sa quiddité. C’est celle qui, au lieu de révéler un contenu bien précis, révèle du mystère. Une œuvre d’art, dirait un Hans-Georg Gadamer, est celle qui se structure techniquement autour de lieux d’indétermination. Sens parmi les sens, le silence est connaissance.  Il est angélique lorsque la parole est diabolique. Il est saisissement de l’absence lorsque la parole est saisissement de la présence. Le silence demeure, à plus forte raison, cette énergie qui dénonce le pouvoir de la parole inopportune comme pouvoir rébarbatif propre aux techniciens de l’excès. Le silence favorise l’écoute de l’autre et de soi.  Le silence est un enrichissement de l’expérience d’être. Le silence n’efface pas la trace d’un vocable bien fondé, il inculque énergétiquement son passage. Dans « Acheminement vers la parole » Heidegger voit que « la parole est la langue – chose de la bouche. » La parole est donc mécanique, technique, contrairement au silence, chose de l’âme, qui est, lui, méditatif, une parole qui parle poétiquement. La voie de l’âme s’avère être la voie du silence. Acheminer vers le silence c’est, tout compte fait, acheminer vers le typiquement zen, vers l’indicible… 

Atmane Bissani
Jeudi 8 Septembre 2011

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