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Fenêtre : L’esthétique de l’inachèvement




Penser une œuvre d’art c’est tout d’abord penser son inachèvement. En effet, nul ne peut prétendre traduire fidèlement la quintessence d’une œuvre d’art. Le sens d’une œuvre d’art demeure donc ce qu’elle ne révèle pas, ce qu’elle ne dit pas, ce qu’elle ne montre pas. Une œuvre d’art qui mérite bien son nom doit se refuser à toute catégorisation et à toute opération définitoire. Une œuvre d’art qui mérite bien son nom est une œuvre qui s’inscrit dans la durée. C’est une œuvre qui fait son éternel présent sans pour autant produire les mêmes mécanismes et les mêmes dispositifs de signification relatifs à l’époque de sa création. Elle couve sa propre métaphysique. Une œuvre d’art ne possède pas un sens prédéterminé par une certaine volonté. Une œuvre d’art est éternellement possible du fait que sa logique n’est pas l’enfermement mais l’ouverture. Une œuvre d’art chemine et ne cesse de cheminer suivant la logique du temps et de l’espace de sa réception. La réception d’une œuvre d’art engage non seulement le facteur « récepteur » comme motif de sa concrétisation, mais aussi son activité intelligente, sa dynamique rationalisante, sa participation conceptualisante et  son analyse pénétrante. Si l’œuvre d’art se considère et ne cesse de se considérer dans différents espaces et différents temps, c’est parce qu’elle renferme son éternel « secret », c’est dire son « sens » inaccessible qu’aucune réception ne peut prétendre déchiffrer aussi minutieuse soit-elle. Ce caractère d’inaccessibilité relève essentiellement d’un autre caractère on ne peut plus capital qu’est l’« inachèvement » de l’œuvre. Par inachèvement il faudrait entendre ici l’inachèvement de la réception de l’œuvre et donc l’inachèvement de son possible sémantique. L’inachèvement de l’œuvre d’art, ou plutôt l’esthétique de l’inachèvement de l’œuvre d’art (car il s’agit bel et bien d’une véritable esthétique) est au fond l’inachèvement du devenir de l’œuvre d’art. Une œuvre d’art est condamnée à devenir, à s’inscrire dans le mouvement, à réagir contre le croupissement que lui impose le dogmatisme fermé et l’absolutisme exclusif. L’esthétique de l’inachèvement compte sur la liberté d’un récepteur averti. Elle interroge l’intelligence d’un « sujet » habilité à déconstruire les composantes que renferme l’œuvre d’art. Elle interroge sa participation active censée repérer la métaphysique qui anime la logique de l’œuvre. Toute réception d’une œuvre d’art est une réécriture de son essence. Pour qu’une telle réécriture soit fiable, il faut qu’elle interroge l’ « inachevé » de l’œuvre d’art, sa possibilité de résister aux différentes réceptions qu’elle a « subies » auparavant. C’est dans cette optique que l’esthétique de l’inachèvement opère le passage d’une œuvre d’art accomplie dans le temps et dans l’espace à une œuvre d’art inaccomplie dans le temps et dans l’espace. L’esthétique de l’inachèvement gravite autour des notions de « plaisir » et de « jouissance. » Le plaisir et la jouissance que procure une œuvre d’art émanent de sa capacité à « séduire » le récepteur, à « captiver » son énergie intellectuelle en vue de libérer ne serait-ce qu’une part de l’indicible de l’œuvre d’art. L’esthétique de l’inachèvement compose avec l’esthétique de l’incertitude, car la curiosité intellectuelle commence par le refus de toute certitude quelle qu’elle soit et d’où qu’elle vienne.  Dans ce sens, tout contribue à déplacer le centre du certain vers le centre de l’incertain. Tout se passe ici comme si le doute, l’incertain et l’amphibologique étaient en définitive les fondements logiques de l’esthétique de l’inachèvement. Considérant l’incertain et l’inaccompli, l’esthétique de l’inachèvement définit un autre type de rapport entre le récepteur et le monde. Il s’agit du discours produit ou du discours à produire. Si le récepteur a une vision certaine et donc close du monde, son discours aura une portée certaine et donc close du monde; si, par contre, son discours a une vision incertaine et donc ouverte du monde, son discours aura une portée incertaine et donc ouverte du monde. C’est très mathématique dès lors que c’est logique. Le discours est le produit d’une certaine compréhension du monde, d’un certain télescopage avec les choses et êtres du monde. Si le discours constitue un pouvoir, s’il définit des rapports de force allant de l’auteur de l’œuvre au récepteur tout en passant par l’œuvre elle-même,  l’esthétique de l’inachèvement constitue un contre pouvoir qui réfute le premier discours produit pour permettre à d’autres discours d’avoir lieu jusqu’à l’infini. L’esthétique de l’inachèvement opte pour l’infinitude du discours. Elle opte pour le discours infini, pour l’entretien infini entre le récepteur d’une part et l’œuvre de l’autre ; entre le discours prononcé de l’un et le discours à venir de l’autre ; entre la conscience du récepteur et celle de l’œuvre. L’esthétique de l’inachèvement retrace le cheminement de l’ « impur » en tant que fondement logique du « pur », si « pur » il y a bien entendu…

Atmane Bissani
Jeudi 27 Octobre 2011

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