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Fenêtre... : Hommage à Edmond Amran Elmaleh




Derechef le paysage littéraire et philosophique marocain est en deuil. Ils sont nombreux à nous quitter laissant derrière eux des voix solennellement indélébiles et des chantiers littéraires, artistiques et philosophiques inachevés. Après Abdelkébir Khatibi et Mohammed Abed El Jabri et bien d’autres, E. A. El Maleh tire sa révérence à l’âge de 93 ans à l’hôpital militaire Mohamed V à Rabat, et quitte la scène littéraire marocaine inconsolée de la perte de ses grands Personnages. E. A. El Maleh constitue une trace fort singulière dans l’horizon littéraire marocain. En effet, en tant que juif marocain, son écriture revêt un aspect profondément altéritaire.  E. A. El Maleh était, est et demeurera un écrivain marocain enraciné dans la pluralité culturelle qui fait l’originalité du Maroc. Le Maroc est effectivement le pays de la diversité culturelle. Il favorise le droit à la différence et l’esprit d’ouverture au repli identitaire et à l’esprit d’exclusion.  E. A. El Maleh a toujours été conscient de cet état de choses et donc il a orienté ses écrits et sa pensée dans l’otique de mise en œuvre de la trace juive dans les vastes horizons de la culture marocaine. E. A. El Maleh était à la fois romancier et critique littéraire et d’art. Son imaginaire romanesque porte essentiellement sur la trace juive au Maroc, voire sur l’apport de celle-ci au Maroc au niveau de sa diversité culturelle. Car que raconte l’œuvre romanesque d’ E. A. El Maleh sinon la mémoire culturelle du Maroc ?  « Parcours immobile », « Retour d’Abou El Haki », « Aïlen ou la nuit du récit », « Mille ans un jour » et tout récemment « Lettres à moi-même », fondent la particularité de cet écrivain militant convaincu qu’il n y a point d’écriture sans mémoire. Tout se passe comme s’il voulait dire que toute écriture est écriture d’une mémoire et que la mémoire est la demeure de l’être. L’écriture a pour fonction principale de sauver la mémoire des risques de l’oubli. E. A. El Maleh écrivait pour ne point oublier, pour ne point ignorer ou s’ignorer dans les aléas et labyrinthes de l’Histoire. La mémoire cicatrise le travail de la langue et celui du style chez E. A. E. Maleh, cet artisan du mot juste, jusqu’à en faire une esthétique du mnésique. Pour lui, raconter une mémoire ne veut point dire en être témoin. Dans ce sens, il refuse d’être archive et document en ceci qu’il vit, dit-il, l’intérieur d’une expérience, celle des changements que connaît le Maroc. Dans ses entretiens avec Marie Redonnet, E. A. E. Maleh met l’accent sur le parcours mobile de sa vie. Dans un style sobre et singulier, il fait au lecteur le bilan de sa vie faite de mille et une expériences. Philosophe de formation, grand lecteur de la littérature universelle et militant communiste, E. A. El Maleh a vécu la douloureuse expérience de l’exil loin de sa terre natale ce qui crée chez lui l’amer sentiment de déracinement et, de là, son écriture devient un entretien infini avec ses origines. « C’est là, considère-t-il, qu’intervient la mémoire pour déceler dans la cicatrice laissée par la déchirure les racines profondes d’une présence.» Se justifiant à propos de ses « Lettres à moi-même », E. A. El Maleh écrit ceci en avant-propos « Qui de nous n’a pas éprouvé une fois dans sa vie le sentiment d’être double, voire même étranger sinon étrange à soi-même. Le signe même de la complexité de la condition humaine.» Etre double, étrange, voire étranger. C’est en philosophe qu’ E. A. El Maleh s’exprime dans ce contexte comme pour mettre l’accent sur la dimension énigmatique de l’expérience existentielle que vit l’être dans un monde versatile. Romancier a vocation philosophique, E. A. El Maleh a effectivement le sentiment d’être lui-même et son double. Double généalogie, double culture, double formation. En voici les mots qui expliquent cet étonnement ontologique qui accompagne tout écrivain dans sa vie de chercheur de mots et de phrases compatibles avec sa situation historique. Par ce mot, E. A. El Maleh définit sa relation avec son être mystiquement et spirituellement partagé entre ce que l’être est et ce qu’il n’est pas. Les existentialistes disent dans ce cadre que « l’être est ce qu’il n’est pas ». C’est là une manière de dire que l’être en tant qu’identité et en tant que quiddité est en continuelle formation et en permanente transformation. Ceci dit, à cause du décès d’ E. A. El Maleh, les Lettres marocaines ont de quoi être tristes…

Atmane Bissani
Samedi 20 Novembre 2010

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