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Fenêtre... : Etre




Dans son essai intitulé «Le rideau», Milan Kundera voit qu’entre l’entendement humain et le monde un «rideau magique, tissé de légendes était suspendu». Il s’agit pour Milan Kundera d’un rideau de «préinterprétation» du monde qu’il faut «déchirer» pour permettre aux «interprétations» libres et responsables d’éclore. Le sens unique étouffe le fonctionnement logique et naturel de la raison. Le sens est une interprétation du réel qui déclenche une certaine maturité quant à l’exercice de la faculté de la pensée. Le sens unique tue la créativité et chasse la concurrence. Ainsi n’emploie-t-on pas les mêmes mots pour dire le monde pour la simple raison qu’on n’a pas les mêmes représentions du réel et de l’irréel. On ne produit pas le même discours pour exprimer notre bonheur et/ou notre malheur. Les repères de détermination changent d’une personne à une autre et donc les paramètres de définition du monde rendent fort abyssaux les abîmes du sens. C’est parce qu’on est plusieurs que les sens qu’on donne au monde demeurent multiples et fort différents. Il faut dire ici que définir c’est exister. Tout se passe en effet comme si l’être acquérait un sens et, ipso facto, une existence par le seul biais de la fabrique d’un sens, son sens, sa trace et sa logique. Oser faire signifier le monde, fait de l’être un «sujet» dans le sens philosophique du terme, c’est-à-dire un être libre, responsable et engagé. Nul ne porte un regard neutre sur le monde. Nul ne conçoit indifféremment le réel. Si le monde/réel est ce qu’il est, le regard qu’on y jette ne l’est point car il n y a pas de regard innocent. Le regard peut bien accomplir plusieurs fonctions suivant les contextes et les situations. Le regard admire, le regard condamne, le regard félicite, le regard menace, le regard complote. L’épreuve du monde impose la compréhension du monde, ce qui n’est pas le cas dès lors que, fatalement, le monde verse plus dans l’incompréhensibilité que dans la compréhensibilité, plus dans le désordre que dans l’ordre, plus dans le factice que dans le naturel. Par trop être technicisé et par trop être affaibli, l’homme des temps modernes a tendance a renverser l’ordre des choses afin de rendre au monde son rythme et sa dynamique perdus ça et là. Pis encore, tout en ayant la conviction de la perte de l’expérience de l’intériorité comme définition fondamentale de son être, l’homme des temps modernes se voit figer dans la passivité de son existence. Il est drôlement remplacé par des objets à tel point qu’il ne se saisit même pas comme trace humaine. La logique de l’effacement de la trace de l’être nous fait penser dans ce contexte à la logique du palimpseste, lequel ne fait pas que remplacer une trace par une autre, mais, plus est, il réduit la première trace à l’oubli, au «ça a été» que, malheureusement, le regard refuse d’interroger. Ceci crée une distanciation tragique entre, d’une part, l’«homme» en tant qu’opérateur qui fait fonctionner le dispositif qu’est le monde, et, de l’autre, l’«être» en tant que résultat de la concomitance «homme/monde».
Philosophes et écrivains sont nombreux à dénoncer ce dysfonctionnement dont les principaux acteurs sont l’«homme» et le «monde». Milan Kundera l’a très bien dit dans «L’art du roman» en citant le proverbe juif : «L’homme pense, Dieu rit». Effectivement, derrière la pensée se cache le «chaos» en ceci que la vérité du monde, celle des choses et celle des êtres s’avèrent être inaccessibles. A ceci fait échos l’incompatibilité existant entre le devenir choisi et assumé par l’être lui-même et le devenir qui lui est imposé. D’où l’écart si tragique entre ce que l’être veut et ce que l’être est obligé d’être. «Le faire est révélateur de l’être», écrit Jean-Paul Sartre dans «Qu’est-ce que la littérature?» Justement. Mais de quel «faire» s’agit-il? Il s’agit d’une action positive qui puisse donner tant d’espoir et tant de bonheur à ceux et à celles qui en rêvent. Il s’agit d’une action volontaire qui puisse faire disparaître le sens unique, la pensée unique et le regard unique du monde. Karl Gustav Jung dit dans «Présent et avenir» que «Là où cesse l’amour, commence la puissance, l’emprise violente et la terreur». C’est seulement lorsque le «faire» s’accompagne de l’«amour» que l’homme puisse récupérer son être et vivre dignement dans le monde…

Atmane Bissani
Jeudi 20 Janvier 2011

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