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Fatima Mernissi : Une vie de combat




Il y a de la noblesse et de la poésie dans ses propos, et beaucoup d’élégance. C’est une femme de grand tact et de beaucoup plus de bonté. Ce qu’elle écrivait, elle le pensait avec sincérité et avec le souci de contribuer à développer la société en montrant ce qui se trouve de déplaisant autour d’elle. Ses œuvres sont exceptionnellement humaines et universelles. Elle se préoccupe de problèmes sociaux sans doute, mais elle les transpose sur le plan humain. Fatima Mernissi était un penseur qui exerçait sa pensée de manière profonde, originale et pacifique.
On ne saurait trop faire remarquer les efforts soutenus et  déployés par Fatima Mernissi pour sensibiliser la société aux problèmes engendrés par les tendances dogmatiques qui paraissent insuffisantes aux esprits éclairés. Nul autre penseur, nul autre écrit n’a fait plus qu’elle pour situer les sujets et les exposer d’une manière condensée et sous des aspects psychologique, religieux, mystique et sociologique.
Lorsqu’elle rappelle que l’avenir du monde musulman est lié à l’évolution, au progrès et à  la réalité de l’heure, elle voulait éviter sa dégradation et son déclin: « La révolution est un processus total et global, rien ne peut lui échapper, surtout pas quelque chose d’aussi important, d’aussi central, dans la vie d’un être humain que son affectivité».
On sait que la pensée de Fatima Mernissi a évolué après des efforts et des examens critiques et constructifs de la société  musulmane. Disciple de l’école d’Ibn Rochd et d’Ibn Khaldoun, elle s’est attachée à leurs doctrines philosophiques. La pensée de Mernissi fondée sur un demi-siècle de vie ardente, a accédé au niveau de la pensée universelle. Son œuvre fut un instrument d’analyse qui servit à développer les réflexions sur la sociologie musulmane. De son côté, elle avait estimé qu’il était de son devoir de combattre, par ses écrits, l’intégrisme qui refuse toute évolution au nom du respect de la tradition. 
Les livres (Le harem politique), (Sultanes oubliées), (L’amour dans les pays musulmans), (Sexe, idéologie, islam), (Islam et démocratie), (La peur-modernité), (Rêve de femmes), etc sont des ouvrages les plus virulents d’une femme libre et d’une rebelle suspecte aux politiciens et aux religieux non éclairés qui continuaient de sommeiller. C’est par ses ouvrages que Fatima Mernissi a détruit un dogme et s’est fabriqué une théorie plus instruite et constructive : « J’ai découvert aussi, à ma grande surprise, que lorsque votre texte est lu par soixante mille lecteurs, il y a de très fortes chances que vous créez des ennemis : des lecteurs qui n’ont pas aimé le texte ! Un lecteur qui peut devenir très méchant».
La perspective de l’émancipation de la femme fascinait et troublait Fatima Mernissi. Le mouvement féministe l’attirait par la force croissante et par la noblesse de ses objectifs. Mais Mernissi y voyait des faiblesses. Elle pensait que les femmes ne sont pas libres parce qu’elles n’étaient guère à l’abri des influences réactionnaires. Dans sa conscience, si la femme a le droit de se défendre contre ses ennemis, elle doit être forte. Le combat de la femme pour un avenir heureux doit se poursuivre. Telle est la loi de l’histoire.
Fatima Mernissi espérait le triomphe d’un nouvel ordre social, plus juste et plus digne de la femme. Elle considérait comme un devoir sacré des intellectuels, des hommes politiques de participer par la force de leur action, à la cause du renouveau social. Ses écrits sont tous imprégnés de ce désir. Mernissi écrivait, soutenait, faisait propagande de toutes les prises de positions contre l’inégalité entre les femmes et les hommes, d’où qu’elles viennent : «Qu’elle ne fut ma surprise lorsque j’ai découvert que les femmes musulmanes ont lutté au XIIe siècle pour porter des turbans, au XIIIe siècle pour se coiffer avec une plume, au XIVe siècle pour porter des manches longues et des chemises courtes, au XVe siècle pour arborer des bonnets garnis de crêtes».
L’amour dans l’œuvre de Fatima Mernissi est l’antithèse de la haine et l’atrocité du monde qui nous entoure. Elle ne cessait de révéler à ses amis que la haine et la violence sont la conséquence logique de cette guerre idéologique imposée à la société civilisée. Mernissi nous pousse à méditer : qui est responsable de la mort des écrivains, des artistes et de milliers d’innocents ? Elle a fini de voir dans cette guerre idéologique une folie. 
Avant sa mort, Mernissi avait commencé à réfléchir aux problèmes de la violence au nom de la religion. D’après elle, le monde musulman s’autodétruisait : cette idée s’imposa clairement à elle à maintes reprises. Le monde musulman, d’après elle, ne se ruine pas par l’Occident. Il se ruine lui-même, en soulevant contre lui l’inimitié du reste de la terre. Ces idées sont significatives. On comprend que Mernissi n’est pas du tout ici le chercheur académique, mais la musulmane qui sent le monde qui se renouvelle, et elle se renouvelle avec lui.
On se souvient combien Fatima Mernissi avait réagi vivement au Mouvement du 20 février. Elle croyait que tout le Maroc était traversé par un espoir de liberté. On le trouve partout, du haut en bas, c’est le peuple qui est pris d’un désir ardent de se libérer de ses peurs. Elle admirait ce peuple qui a dit les paroles qui devaient être dites, ses paroles d’espoir : « Nos sociétés arabes continuent en général à ignorer cette découverte inquiétante. Mieux, les forces dominantes dans ces sociétés savent pertinemment que l’admission de cette découverte risque de faire crouler l’un des principaux piliers de l’exploitation qu’elles pratiquent et du pouvoir multiforme qu’elles monopolisent».
Toute sa vie, Fatima Mernissi fut convaincue que l’intellectuel engagé doit remplir une haute mission intellectuelle et morale. Elle en parla plus d’une fois dans ses écrits et ses travaux de sociologie. Elle a toujours rapporté ces mots : le devoir de l’intellectuel est d’influer par la pensée. Pour elle, il est impossible que la mission de l’intellectuel se limite à des  tâches inutiles. Dénonçant le snobisme et l’opportunisme, défendant la noblesse de l’engagement, elle se reprenait et affirmait avec insistance : “La place de l’intellectuel est de ce monde réel”. 
Mernissi avait mené des campagnes contre l’inégalité entre les femmes et les hommes qu’elle voyait comme une forme dangereuse de discrimination. Devant ce fléau, elle avait fait son choix, sans réserve : le respect de la femme. Elle avait annoncé dans ses écrits son opposition nette aux tendances réactionnaires et rétrogrades qui cherchent à humilier les femmes. Elle préconisa une politique humaine et progressiste, basée essentiellement sur le sentiment de liberté.
Il est normal qu’au terme d’une vie de recherche sociologique, Fatima Mernissi éprouve le désir de compiler ses observations en une synthèse harmonieuse, et, de donner ainsi forme à la vision du monde qui l’entoure. Au cours de ses recherches, elle a fait de cette synthèse, celle de la femme entre traditionalisme et modernisme, l’objet de ses études et de ses réflexions. Elle était convaincue que le monde traditionnel et le monde moderne aspirent à une cohabitation qui mettra fin à tous les conflits.
C’est dans cette perspective de combat que Mernissi appréciait les affrontements qui se déroulaient dans son propre pays. Elle ne pouvait rester indifférente à l’égard des problèmes des femmes marocaines. Elle percevait leurs faiblesses réelles et leurs souffrances. La liberté à laquelle elle a voué son combat et son énergie tout entière était celle des femmes. Pour elle, le danger de l’inégalité est plus grave parce que cette tendance a de nombreux adeptes et possède des moyens d’intimidations horribles.
Le terrorisme qui va plonger le monde dans une guerre infernale, était à ce moment-là, à un tournant. Fatima Mernissi, comme tant d’autres, a présenti l’imminence de la catastrophe. Elle consacrait ses écrits à condamner le terrorisme et à démasquer ses désastres. Le terrorisme, à ses yeux, est une illusion dangereuse, une nuageuse métaphysique et est un fait médiéval. Le terrorisme avait stérilisé le génie humain au point d’arrêter la cohabitation entre les peuples dans son cours normal. En outre, il a détruit la liberté et a laissé au genre humain, pour idéal, une vie violente.
Le livre (L’amour) n’est pas le meilleur des ouvrages de Fatima Mernissi, mais c’est le plus connu et le plus prisé. Ce livre contient en réalité, des confidences. Grâce à ces confidences, Mernissi pouvait généraliser et personnaliser ses commentaires et donner des réponses à une série de questions posées par des lecteurs sur  des sujets controversés et tabous dans la société musulmane : « Lorsque "l’Amour dans les pays musulmans » est apparu en janvier 1984 dans sa version originale de Jeune Afrique Plus, j’ai découvert les heurs et malheurs de ceux qui s’expriment dans les médias, ceux qui communiquent avec des milliers d’inconnus. J’ai découvert d’une part le plaisir de recevoir des lettres des quatre coins du monde, certaines me donnaient des références de textes que je ne connaissais pas, d’autres développaient des points que j’avais négligés et d’autres encore critiquaient tel ou tel point», a-t-elle précisé.  
Cet ouvrage ne provoque pas les musulmans, mais il critique le temps et l’évolution qui ne bougent pas. Fatima Mernissi savait ce que certains théologiens semblent avoir oublié, l’islam est toujours ouvert et malléable, ouvert au changement et au renouveau : « L’Islam est la religion de la raison. Les musulmans sont le peuple qui comprend les signes. Comprendre dans le Coran, ‘aqala, c’est utiliser sa raison. Linguistiquement comprendre, ‘aqala, et raison». L’islam a donc préparé le chemin à la raison pour qu’il exerce sa fonction dans notre univers humain.
Fatima Mernissi a formé une génération  destinée à former plus tard d’autres générations. Mernissi ne saurait prétendre qu’au rôle d’éducatrice et d’intellectuelle engagée. Tout ce qu’elle, connaît, étudie, ce sont des faits. Elle croit à l’histoire, et n’arrive pas à comprendre qu’une doctrine nie la logique de l’histoire.
       Ecrivaine engagée, activiste, audacieuse, voire révolutionnaire dans ses écrits, Fatima Mernissi a traversé son époque pour défendre une cause réelle, imposée par les aléas du passé. Elle, la femme cultivée, n’était pas seulement le penseur à l’intelligence tranchante, elle était aussi une femme franche, d’un tempérament sensible, aux convictions profondes : « Donc pour moi, le comble de l’absurdité, c’est de me dire pourquoi vous n’écrivez pas ceci ou cela ou comme ci, ou comme ça. C’est faire preuve qu’on ignore totalement le processus d’écrire, d’une part, et montrer un mépris total pour un principe fondamental du siècle : la liberté d’expression».
Ainsi, Fatima Mernissi a mené son combat pour la liberté et la justice. Le sens de l’honneur, le sentiment du devoir, l’habitude du travail systématique et acharné, voilà ce qui définissait cette grande femme qui restera pour toujours l’une des personnalités les  plus importantes de notre temps.
Fatima Mernissi recrée  le monde à travers un parcours de vie, à travers des impressions vécues, des expériences heureuses ou malheureuses. Elle le recrée par conscience esthétique. Ce qu’elle perd en chemin, elle le gagne en passion, en ferveur.
Fatima Mernissi continue de hanter notre vie et de guider notre conscience dans les périodes difficiles.  

Par Miloudi Belmir
Mardi 29 Décembre 2015

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1.Posté par Majda bennouna le 11/01/2016 21:12 (depuis mobile)
Votre travail montre toujours un haut niveau d'exigence, un grand esprit d'ouverture et le souci d'informer au mieux le lecteur sur des sujets essentiels. C'est un fidèle lecteur qui vous le dit : merci encore et longue vie à votre journal !

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